LIVRE VIII, ClIAP. VIII
ne vous étoit pas plus cher que votre repos. Votre délicatesse et la mienne en matières d’offenses ne me permettent pas de vous cacher ce qui se passe chez vous. Préparez-vous à entendre une nouvelle qui vous causera autant de douleur que de surprise. Je vais vous frapper par l’endroit le plus sensible.
Je vous entends, interrompit don Anastasio déjà tout troublé, votre cousine m’est infidèle. Je ne la reconnois plus pour ma cousine, reprit Hordalès d’un air emporté; je la désavoue, et elle est indigne de vous avoir pour mari. C'est trop me faire languir, s ecria don Anastasio : parlez, qu’a fait Estéphanie? Elle vous a trahi , repartit don Iluberto. Vous avez un rival qu’elle écoute en secret, mais que je ne puis vous nommer: car l’adultère, à la faveur d’une épaisse nuit, s’est dérobé aux yeux qui l’observoient. Tout ce que je sais, c’est qu’on vous trompe : c’est un fait donc je suis certain. E intérêt que je dois prendre à cette affaire ne vous répond (pie trop de la vérité de mon rapport. Puisque je me déclare contre Estéphanie, il faut que je sois bien convaincu de son infidélité.
11 est inutile, continua-t-il en remarquant que ses discours faisoient l’effet qu’il en attendoit, il est inutile de vous en dire davantage. Je m’aperçois que vous êtes indigné de l'ingratitude dont on ose payer votre amour, et que vous méditez une juste vengeance. Je ne m’y opposerai point. N’examinez pas quelle est la victime que vous allez frapper; montrez à toute la ville qu’il n'est rien que vous ne puissiez immoler à votre honneur.
Ce traître animoit ainsi un époux trop crédule contre
itiS CIL BLAS.
une femme innocente; et il lui peignit avec de si vives couleurs 1 infamie dont il demeureroit couvert s'il laissoil l’affront impuni , qu'il le mit enfin en fureur. Voilà don Anastasio qui perd le jugement; il semble que les furies l'agitent. Il retourne chez lui dans la résolution de poignarder sa malheureuse épouse. Elle étoit prête à sc mettre au lit quand il arriva. Il se contraignit d’abord, et attendit que les domestiques fussent retirés. Alors, sans être retenu par la crainte de la colère céleste, ni par le déshonneur qui alloit rejaillir sur une honnête famille, ni même par la pitié naturelle qu'il devoit avoir d’un enfant de six mois que sa femme portoit dans ses flancs, il s’approcha de sa victime, et lui dit d'un ton furieux : Il faut périr, misérable! et tu n’as plus qu’un moment à vivre, que ma bonté te laisse pour prier le ciel de te pardonner l'outrage que lu m’as fait. Je ne veux pas (pie tu perdes ton âme comme tu as perdu ton honneur.
En disant cela il tira son poignard. Son action et son discours épouvantèrent Estéphanie, qui, se jetant à ses genoux, lui dit les mains jointes et tout éperdue: Qu’avez-vous, seigneur? Quel sujet de mécontentement ai-je eu le malheur de vous donner, pour vous porter à cette extrémité? Pourquoi voulez-vous arracher la vie à votre épouse? Si vous la soupçonnez de ne vous être pas fidèle, vous êtes dans l’erreur.
Non, non, reprit brusquement le jaloux; je ne suis (pie trop assuré de votre trahison. Les personnes (pii m’en ont averti sont dignes de foi. Don Iluberto.... Ah! seigneur, interrompit-elle avec précipitation, vous devez vous défier de don Iluberto. Il est moins votre ami
1,1 vn F \ III, CH AP. \ 1 1 I. i()Ç)
(inc vous ne pensez. S’il vous a dit quelque chose au désavantage de ma vertu, ne le croyez pas. Taisez-vous, infâme que vous êtes! répliqua don Anastasio. En voulant me prévenir contre Ilordalès, vous justifiez mes soupçons au lieu de les dissiper. \ ous tâchez de me rendre ce parent suspect, parce qu'il est instruit de votre mauvaise conduite. Vous voudriez bien alfoiblir son témoignage; mais cet artifice est inutile, et redouble l'envie (pic j'ai de vous punir. Mon cher époux, reprit 1 innocente Estéphanie en pleurant amèrement, craignez votre aveugle colère. Si vous en suivez les mouvements, vous commettrez une action dont vous ne pourrez vous consoler quand vous en aurez reconnu linjustice. Au nom de Dieu, calmez vos transports! Donnez-vous du moins le temps d'éclaircir vos soupçons; vous rendrez plus de justice à une femme qui n’a rien à se reprocher.
Tout autre que don Anastasio auroit été touché de ces paroles, et encore plus de l'affliction de la personne qui venoit de les prononcer; mais le cruel, loin d’en paroître attendri, dit à la dame, une seconde fois, de se recommander promptement à Dieu, et leva même le bras pour la frapper. Arrête, barbare! lui cria-t-elle. Si 1 amour que tuas eu pour moi est entièrement éteint, si les marques de tendresse que je t’ai prodiguées sont effacées de ton souvenir, si mes larmes ne sauroient te détourner de ton exécrable dessein, respecte ton propre sang! N'arme pas ta main furieuse contre un innocent qui n'a point encore vu la lumière. Tu ne peux devenir son bourreau sans offenser le ciel et la terre. Pour moi, je te pardonne ma mort; mais, n’en doute
pas, la sienne demandera justice d’un si horrible forfait!
Quelque déterminé que fut don Anastasio à ne faire aucune attention à ce (pie pourroit lui dire Estéphanie, il ne laissa pas d’être ému des images affreuses que ces derniers mots présentèrent «à son esprit. Aussi, comme s’il eût craint que son émotion ne trahît son ressentiment, il se hâta de profiter de la fureur qui lui restoit, et plongea son poignard dans le coté droit de sa femme. Elle tomba dans le moment. Il la crut morte; il sortit aussitôt de sa maison, et disparut d’Antequerre.
Cependant cette épouse infortunée fut si étourdie du coup qu’elle a voit reçu, qu’elle demeura quelques instants à terre comme une personne sans vie. Ensuite, reprenant ses esprits, elle fit des plaintes et des lamentations qui attirèrent auprès d’elle une vieille femme qui la servoit. Dès que celte bonne vieille vit sa maîtresse dans un si pitoyable état, elle poussa des cris qui dissipèrent le sommeil des autres domestiques, et même des plus proches voisins. La chambre fut bientôt remplie de monde. On appela des chirurgiens. Ils visitèrent la plaie, et n’en eurent pas mauvaise opinion. Ils ne se trompèrent point dans leur conjecture; ils guérirent même en assez peu de temps Estéphanie, qui accoucha fort heureusement d’un fils trois mois après cette cruelle aventure; etc’est ce fils, seigneur Cil Blas, que vous voyez en moi; je suis le fruit de ce triste enfantement.
Quoique la médisance n’épargne guère la vertu des femmes, elle respecta pourtant celle de ma mère; et celte scène sanglante ne passa dans la ville que pour