LIVRE VIII, CH A P. VIF
Don Roger de Racla vint effectivement chez moi. Je le reçus avec une politesse mêlée de fierté. Seigneur cavalier, lui dis-je, avant que je m'engage à vous servir, je veux savoir l’affaire d'honneur qui vous amène à la cour; car elle pourrait être telle, que je n’oserois parler pour vous au premier ministre. Faites-m’en donc, s’il vous plaît, un rapport fidèle, et soyez persuadé que j’entrerai vivement dans vos intérêts, siun galant homme peut les épouser. Très volontiers, me répondit le jeune Grenadin, je vais vous conter sincèrement mon histoire. En même temps il m'en fit le récit de cette sorte.
CH A TITRE Mil.
histoire (le don Roger de Rada.
Mari crédule. — Parent perfide. — Femme innocente poignardée. — Fils vengeur de sa mère. ■ — Premier coup de filet.
Dox Anastasio de Rada, gentilhomme grenadin, vivoit heureux dans la ville d’Antequerre avec dona Estephania son épouse, qui joignoit à une vertu solide un esprit doux et une extrême beauté. Si elle aimoit tendrement son mari, elle en étoit aimée éperdument. 11 étoit de son naturel fort porté à la jalousie; et quoiqu’il n’eût aucun sujet de douter de la fidélité de sa femme, il ne laissoit pas d’avoir de l’inquiétude. Il appréhendent que quelque secret ennemi de son repos n attentât à son honneur. Il se défîoit de tous ses amis, excepté de don Huherto de Ilordalès, qui venoil
librement clans sa maison en < | u a 1 i t é de cousin d’Estc-
plianie, et qui étoit le seul homme dont il dût se défier.
Effectivement don Huberto devint amoureux de sa cousine, et osa lui déclarer son amour , sans avoir égard au sang qui les unissoit, ni à l’amitié particulière que don Anastasio avoit pour lui. La dame, qui étoit prudente, au lieu de faire un éclat qui auroit eude fâcheuses suites, reprit son parent avec douceur, lui représenta jusqu'à quel point il étoit coupable de vouloir la séduire et déshonorer son mari , et lui dit fort sérieusement qu'il 11e de voit point se flatter de l’espérance d’y réussir.
Cette modération 11e servit qu’à enflammer davantage le cavalier, qui , s’imaginant qu’il falloit pousser à bout une femme de ce caractère-là, commença d’avoir avec elle des manières peu respectueuses, et eut l’audace un jour de la presser de satisfaire ses désirs. Elle le repoussa d’un air sévère, et le menaça de faire punir sa témérité pardon Anastasio. Le galant, effrayé de la menace, promit de ne plus parler d’amour; et sur la foi de cette promesse, Estéphanie lui pardonna le passé.
Don Huberto, qui naturellement étoit un très méchant homme, ne put voir sa passion si mal payée sans concevoir une lâche envie de s'en venger. Il connoissoitdon Anastasio pour un jaloux susceptible de toutes les impressions qu'il voudroit lui donner 11 n’eut besoin que de cette connoissance pour former le dessein le plus noir dont un scélérat puisse être capable. Un soir qu’il se promenoit seul avec ce foiblc époux, il lui dit de l’air du monde le plus triste : Mon cher ami, je ne puis vivre plus long-temps sans vous révéler un secret que je n’auroisgarde de vousdécouvrir, si votrehonneur