‹ Œuvres de Le SageChapitre 76 sur 262 · C H À V I T R E IX · texte numérisé non relu

C H À V I T R E IX

Par quels moyens GU lilas fit en peu de temps une 'fortune considérable y et des grands airs qu'il se donna.

Apreté à la curée. — Partage des grands profits. — Impertinence d’un parvenu. — Dîner d’auteurs.

Cette affaire me mit en goût, et dix pistoles que je donnai à Scipion pour son droit de courtage l’encouragèrent à faire de nouvelles recherches. J'ai déjà vanté ses talens là-dessus; on auroit pu l’appeler à juste titre le grand Scipion. Il m’amena pour second chaland un imprimeur de livres de chevalerie, qui s’étoit enrichi en dépit du hon sens l. Cet imprimeur avoit contrefait un ouvrage d un de ses confrères, et son édition avoit été saisie. Pour trois cents ducats je lui fis avoir mainlevée de ses exemplaires, et lui sauvai une grosse amende. Quoique cela ne regardât point le premier ministre, son excellence voulut bien à ma prière interposer son autorité. Après l'imprimeur, il me passa par les mains un négociant, et voici de quoi il s’agissoit. lin vaisseau portugais avoit été pris parmi corsaire de Barbarie, et repris ensuite parmi armateur de Cadix. Les

1 Les livres de chevalerie ont été fort long-temps les plus à la mode en Espagne. Cette momerie honorable de la chevalerie, comme l’a appelée Voltaire, étoit du goût des Espagnols, et surtout chère au ducdcLerme, quine put pardonner à Miguel Cervantes de l’avoir rendue ridicule, Gd lilas se moque ici du peu de sens de ces ouvrages ; cependant on verra qu d ne sera pas trop fâché d’en trouver dans un pa> tlion de son château de Ltrtas. (T i\ re x, chapitre vu V Cil Jjlas. ii .

i;K G l L bLas.

deux tiers des marchandises dont il éloil chargé appartenoient à un marchand de Lisbonne, qui, les ayant inutilement revendiquées, venoit à la cour d'Espagne chercher un protecteur qui eût assez de crédit pour les lui faire rendre. Il eut le bonheur de le trouver en moi. Je m'intéressai pour lui , et il rattrapa ses effets moyennant la somme de quatre cents pistoles dont il fit présent à la protection.

Il me semble que j’entends un lecteur qui me crie en cet endroit : Courage, monsieur de Santillane! mettez du foin dans vos bottes. Vous êtes en beau chemin; poussez votre fortune. Oh! que je n’y manquerai pas. Je vois, si je ne me trompe, arriver mon valet avec un nouveau quidam qu'il vient d’accrocher. Justement, c’est Scipion. Ecoutons-le. Seigneur, me dit-il , souffrez que je vous présente ce fameux opérateur, il demande un privilège pour débiter ses drogues pendant l’espace de dix années dans toutes les villes de la monarchie d’Espagne , à l'exclusion de tous autres , c’est-à-dire qu’il soit défendu aux personnes de sa profession de s’établir dans les lieux oii il sera. Par rcconnoissance il comptera deux cents pistoles à celui qui lui remettra le privilège expédié. Je dis au saltimbanque, en tranchant du protecteur : Allez, mon ami, je ferai votre affaire. Véritablement peu de jours après je le renvoyai avec des patentes qui lui permettoient de tromper le peuple exclusivement dans tous les royaumes d Espagne. 1

1 Eu France, ces permissions de tromper tout le monde par des drogues secrètes se vendoient jadis au profit du premier médecin

'tu roi.

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