LIVRE VIII, CM AIL \ II
comptant; puis elle se joignit à la senora Mencia, qui étoit encore à la mode, quoiqu'elle lut déjà sur le retour. ( .es deux bonnes amies demeurèrent ensemble , et commencèrent à tenir une conduite dont la justice voulut prendre connoissance. Cela déplut aux dames, qui de dépit ou autrement abandonnèrent brusquement Tolède pour venir s'établir à Madrid, où, depuis environ deux ans, elles vivent sans fréquenter aucune dame du voisinage. INI ais écoutez le meilleur : elles ont loué deux petites maisons séparées seulement par un mur; on peut entrer de l une dans l’autre par un escalier de communication qu'il y a dans les caves. La senora Mencia demeure avec une jeune soubrette dans l'une de ces maisons, et la douairière du commandeur occupe l’autre avec une vieille duègne qu’elle fait passer pour sa grand'mère; de façon que notre Aragonoise est tantôt une nièce élevée par sa tante, et tantôt une pupille sous l’aile de son aïeule. Quand elle fait la nièce, elle s'appelle Catalina; et lorsqu'elle fait la petite-fille, elle se nomme Sirena.
Au nom de Sirena , j interrom pis en pâlissant Scipion. Que m’apprends- tu? lui dis-je; tu me fais trembler : Ilélas! j'ai bien peur que cette maudite Aragonoise ne soit la maîtresse de Calderone. Eli vraiment, répondit-il, c est elle-même! Je croyois vous réjouir en vous annonçant cette nouvelle. Tu n'y penses pas, lui répliquai-je. Elle est plus propre à me causer du chagrin que de la joie; n’en vois-tu pas bien les conséquences ? Non, ma foi, repartit Scipion. Quel malheur en peut-il arriver? Il n’est pas sur que don Rodrigue découvre ce qui se passe; et si vous craignez qu’il n’en soit instruit,
GIL BLaS.
vous n’avez qu’à prévenir le premier ministre. Conte/. lui la chose tout naturellement; il verra votre bonne foi; et si après cela Calderone veut vous rendre quelques mauvais offices auprès de son excellence, elle verra bien qu’il ne cherche à vous nuire que par un esprit de vengeance.
Scipion in’ôta ma crainte par ce discours. Je suivis ce conseil. J’avertis le duc de Lerme de cette fâcheuse découverte. J’affectai même de lui en faire le détail d’un air triste, pour lui persuader que j’étois mortifié d’avoir innocemment livré au prince la maîtresse de don Rodrigue; mais le ministre, loin de plaindre son favori, en fit des railleries. Ensuite il me dit d’aller toujours mon train; et qu’après tout il étoit glorieux pour Calderone d’aimer la même dame que le prince d’Espagne, et de n’en être pas plus maltraité que lui. Je mis aussi au fait le comte de Lemos, qui m’assura de sa protection si le premier secrétaire vcnoit à découvrir l’intrigue, et qu’il entreprît de me perdre dans l’esprit du duc.
Croyant avoir par cette manœuvre délivré le bateau de ma fortune du péril de s’ensabler , je ne craignis plus rien. J’accompagnai encore le prince chez Catalina , autrement la belle Sirène, qui avoif l’art de trouver des défaites pour écarter de sa maison don Rodrigue, et lui dérober les nuits qu’elle étoit obligée de donner à son illustre rival.