‹ Œuvres de Le SageChapitre 91 sur 262 · LIVRE VIII, CH AP. XIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII, CH AP. XIII

correspondant de mon père. J'ai entendu parler de vous. On m'a dit cpic vous étiez sur un bon pied à la cour, et déjà riche comme un juif. Je vous en fais mes compliments; et je vais, à mon retour au pays, combler de joie votre famille en lui annonçant une si agréable nouvelle.

Je ne pouvois honnêtement me dispenser de lui demander dans quelle situation il avoil laissé mon père, ma mère et mon oncle; mais je m’acquittai si froidement de ce devoir, que je ne donnai pas sujet à mon épicier d’admirer la force du sang. Il me le fît bien connoîlre. 11 parut choqué de l’indifférence que j 'a vois pour des personnes qui me dévoient être si chères; et comme e’étoit un garçon franc et grossier : Je vous croyois, me dit -il crûment, plus de tendresse et de sensibilité pour vos proches. De quel air glacé m’interrogez-vous sur leur compte ! il semble que vous les ayez mis en oubli. Savez -vous quelle est leur situation ? Apprenez que votre père et votre mère sont toujours dans le service , et que le bon chanoine Gil Peres, accable de vieillesse et d’infirmités, n’est pas éloigné de sa fin. Il faut avoir du naturel, poursuivit-il. et puisque vous êtes en état de faire du bien à vos parents, je vous conseille en ami de leur envover deux

cents pistoles tous les ans. Par ce secours, vous leur procurerez une vie douce et heureuse, sans vous incommoder.

Au lieu d être touché de la peinture qu’il me faisoit de ma famille, je ne sentis que la liberté qu’il prenoit de me conseiller sans (pie je l’en priasse. Avec plus d adresse peut-être m'auroit-il persuadé ; mais il ne fit Gi) Lias. ir.

que me révolter par sa franehise. Il s’en aperçut bien au silence mécontent que je gardai; et , continuant son exhortation avec moins de charité que de malice, il m’impatienta. Oh! c’en est trop, répondis-je avec emportement. Allez, monsieur de Muscada , ne vous mêlez que de ce qui vous regarde. Allez trouver le correspondant de votre père et compter avec lui. Il vous convient bien de me dicter mon devoir! je sais mieux que vous ce que j'ai à faire dans cette occasion. En achevant ces mots , je poussai l’épicier hors de mon cabinet, et le renvoyai à Oviedo vendre du poivre et du girofle.

Ce qu’il venoit de me dire ne laissa pas de s’offrir à mon esprit; et me reprochant moi-même que j’etois un fils dénaturé, je m’attendris. Je rappelai les soins qu’on avoit eus de mon enfance et de mon éducation; je me représentai ce que je devois à mes parents; et mes réflexions furent accompagnées de quelques transports de reconnoissance , qui pourtant n’aboutirent à rien. Mon ingratitude les étouffa bientôt, et leur fit succéder un profond oubli. Il y a bien des pères qui ont de pareils enfants.

L’avarice et l’ambition qui me possédoient changèrent entièrement mon humeur. Je perdis toute ma gaieté; je devins distrait et rêveur, en un mot, un sol animal. Fabrice, me voyant tout occupé du soin de sacrifier à la fortune, et fort détaché de lui, ne venoit plus chez moi que rarement, il ne put même s’empêcher de me dire un jour: En vérité, Gil lilas, je ne te reconnois plus. Avant que tu fusses à la cour, tu avois toujours l’esprit tranquille. A présent je te vois sans

ai f

LM RF, Vlll, Cil Ai*. XIII.

cesse agité. Tu formes projet sur projet pour t’enrichir, et plus tu amasses de bien, plus tu veux en amasser. Outre cela, te le dirai-je? tu n’as plus avec moi ces épanchements de cœur, ces manières libres qui font le charme des liaisons. Tout au contraire, tu t’enveloppes, et me caches le fond de ton âme. Je remarque même de la contrainte dans les honnêtetés que tu me fais. Enfin, G il Blas n’est plus ce même G il Blas que j’ai connu.

Tu plaisantes sans doute, lui répondis-je d’un air assez froid. Je n’aperçois en moi aucun changement. Ce n’est point à tes yeux, répliqua-t-il, qu’on doit s’en rapporter; ils sont fascinés. Crois-moi , la métamorphose n’est que trop véritable. En bonne foi, mon ami, parle: vivons-nous ensemble comme autrefois? Quand j’allois le matin frapper à ta porte, tu venois m’ouvrir toi-même encore tout endormi le plus souvent, et j’entrois dans ta chambre sans façon. Aujourd'hui, quelle différence ! Tu as des laquais. On me fait attendre dans ton antichambre, et il faut qu’on m’annonce avant que je puisse te parler. Après cela, comment me reçois-tu ? avec une politesse glacée, et en tranchant du seigneur. On diroit que mes visites commencent à te peser. Crois-tu qu’une pareille réception soit agréable à un homme qui t’a vu son camarade ? Non, Santillane, non; elle ne me convient nullement. Adieu, séparons-nous à l’amiable. Défaisons-nous tous deux, toi d’un censeur de tes actions, et moi d’un nouveau riche qui se méconnoît.

Je me sentis plus aigri que touché de ses reproches, et je le laissai s’éloigner sans faire le moindre effort

pour le retenir T. Dans la situation où étoit mon esprit, l’amitié d’un poète ne me paroissoitpas une chose assez précieuse pour devoir m’affliger de sa perte. Je trouvois de quoi m’en consoler dans le commerce de quelques petits officiers du roi, auxquels un rapport d’humeur me lioit depuis peu étroitement. Ces nouvelles connoissances étoient des hommes dont la plupart venoient de je ne sais où, et que leur heureuse étoile avoit fait parvenir à leurs postes. Ils étoient déjà tous à leur aise; et ces misérables, n’attribuant qu’à leur mérite les bienfaits dont la bonté du roi les avoit comblés, s’ouhboient de meme que moi. Nous nous imaginions être des personnages bien respectables. O fortune ! voilà comme tu dispenses tes faveurs le plus souvent. Le stoïcien Épictète n’a pas tort de te comparer à une fille de condition qui s’abandonne à des valets.

1 Gil Blas retrouvera Fabrice, et l’appellera son ami. Voyez les chapitres vu, x et xiv du livre xi , et le chapitre vu du livre xii.

Page 1