‹ Œuvres de Le SageChapitre 93 sur 262 · LIVRE l\, CH AP. ï. 2l · texte numérisé non relu

LIVRE l\, CH AP. ï. 2l

Ma loi non, lui ropliquai-je, mon enfant. Nous autres oens de cour 1 nous n'épousons que pour épouser seulement. Nous ne cherchons la beauté que clans les femmes de nos amis; et, si par hasard elle se trouve dans les nôtres, nous y faisons si peu d’attention, que c’est fort bien lait quand elles nous en punissent.

Ce n'est pas tout, reprit Scipion : le seigneur Gabriel vous donne à souper ce soir. Nous sommes convenus que vous ne parlerez pas du mariage projeté. IL doit inviter plusieurs marchands de ses amis a ce repas, où vous vous trouverez comme un simple convive, et demain il viendra souper chez vous de la même manière. Vous voyez par là que c'est un homme qui veut vous étudier avant que de passer outre. Il sera bon que vous vous observiez un peu devant lui. Oh! parbleu, interrompis-je d'un air de confiance, qu'il m’examine tant qu'il lui plaira, je ne puisque gagner à cet examen.

Cela s’exécuta de point en point. Je me fis conduire chez l’orfévre, qui me reçut aussi familièrement que si nous nous fussions déjà vus plusieurs fois. C’étoil un bon bourgeois qui ét oit , comme nous disons, poli 2 hasta porfiar. Il me présenta la senora Eugenia sa femme, et la jeune Gabriela sa fille. Je leur fis force compliments, sans contrevenir au traité. Je leur dis des riens en fort beaux termes, des phrases de courtisan.

Gabriela, quoi que m'en eut dit mon secrétaire, ne

1 Anus autres gens de cour Notez que c’est Gil lilas qui parle;

mais il se ressouvient de ce qu’on lui a dit qu’il appartient au roi , et qu’en lui parlant on le nomme Seigneur de SantillaNe.

2 Jusqu’à être fatigant. ( Hasta , jusqu’à , porfiar, disputer opiniâtrement).

216 gil blas.

me parut pas désagréable, soit à cause qu’elle étoit extrêmement parée, soit que je ne la regardasse qu’au travers de la dot. La bonne maison que celle du seigneur Gabriel! Il y a, je crois, moins d’argent dans les mines du Pérou qu’il n’v en avoit dans cette maisonlà. Ce métal s’y offrait à la vue de toutes parts, sous mille formes différentes. Chaque chambre, et particulièrement celle où nous nous étions mis à table, étoit un trésor. Quel spectacle pour les yeux d’un gendre ! Le beau-père, pour faire plus d’honneur à son repas, avoit assemblé chez lui cinq ou six marchands, tous personnages graves et ennuyeux. Ils ne parlèrent que de commerce; et l’on peut dire que leur conversation fut plutôt une conférence de négociants qu’un entretien d’amis qui soupent ensemble.

Je régalai l’orfévre à mon tour le lendemain au soir. Ne pouvant l’éblouir par mon argenterie, j’eus recours à une autre illusion. J’invitai à souper ceux de mes amis qui faisoient la plus belle figure à la cour, et que je connoissois pour des ambitieux qui ne mcttoient point de bornes à leurs désirs. Ces gens-ci ne s'entretinrent que des grandeurs, que des postes brillants et lucratifs auxquels ils aspiraient; ce qui fit son effet. Le bourgeois Gabriel, étourdi de leurs grandes idées, ne sesentoit, malgré tout son bien, qu’un petit mortel en comparaison de ces messieurs. Pour moi, faisant l’homme modéré, je dis que je me contenterais d’une fortune médiocre, comme de vingt mille ducats de rente; sur quoi ces affamés d’honneurs et de richesses s'écrièrent que j’aurois tort, et qu’étant aimé autant que je l’étois du premier ministre, je ne de vois pas m’en tenir à si

L [ \ UE IX, Cil AP. I.

peu do chose. Le beau-père ne perdit pas une de ces paroles; et je crus remarquer, quand il se retira, qu'il et oit fort satisfait.

Seipionne manqua pas de l’aller voir le jour suivant dans la matinée, pour lui demander s’il éloit content de moi. J en suis charmé, lui répondit le bourgeois; ce garcon-là m’a gagné le cœur. Mais, seigneur Scipion , ajouta-t-il, je vous conjure, par notre ancienne connoissance, de me parler sincèrement. Nous avons tous notre foible, comme vous savez. Apprenez-moi celui du seigneur de Santillane. Est-il joueur? est-il galant? Quelle est son inclination vicieuse? Ne me la cachez pas, je vous en prie. Vous m’offensez, seigneur Gabriel, en me faisant cette question, repartit l'entremetteur. Je suis plus dans vos intérêts que dans ceux de mon maître. S'il avoit quelque mauvaise habitude qui fut capable de rendre votre fille malheureuse, estce que je vous l'aurois proposé pour gendre? Non parbleu! je suis trop votre serviteur. Mais, entre nous, je ne lui trouve point d’autre défaut que celui de n'en avoir aucun. Il est trop sage pour un jeune homme. Tant mieux, reprit 1 orfèvre; cela me fait plaisir. Allez , mon ami, vous pouvez l'assurer qu’il aura ma fille, et que je la lui donnerois quand il ne seroit pas chéri du ministre.

Aussitôt que mon secrétaire m’eut rapporté cet entretien, je courus chez Salero, pour le remercier de la disposition favorable où il étoit pour moi. Il avoit déjà déclaré ses volontés à sa femme et à sa fille, qui me firent connoître, par la manière dont elles me reçurent, quelles y étaient soumises sans répugnance. Je menai

2l8 gil blas.

le beau-père au duc de Lermc, <|iie j’avois prévenu la veille, el je le lui présentai. Son excellence lui fit un accueil des plus gracieux, et lui témoigna de la joie de ce qu'il avoit choisi pour gendre un homme qu’elle affectionnoit beaucoup, et qu’elle prétendoit avancer. Elle s’étendit ensuite sur mes bonnes qualités, et dit tant de bien de moi, que le bon Gabriel crut avoir rencontré dans ma seigneurie le meilleur parti d’Espagne pour sa fille. 11 en étoit si aise, qu'il en avoit la larme à l’œil. 11 me serra fortement entre ses bras lorsque nous nous séparâmes, en me disant : Mon fils, j’ai tant d’impatience de vous voir l'époux de Gabriela, que vous le serez dans huit jours tout au plus tard.

Page 1