‹ Œuvres de LeibnizChapitre 2 sur 47 · XX. ÉLOGE DE M. LEIBNIZ · texte numérisé non relu

XX. ÉLOGE DE M. LEIBNIZ

jamaistni superfluité, ni équivoque, et dont toutes les variétés sont raisonnées. Il a parlé en quelque endroit d'un alphabet des pensées humaines, qu'il méditait, selon toutes les apparences ; cet alphabet avait rapport à sa langue universelle. Après l'avoir trouvée, il ^eût encoçe fallu, quelque commode et quelque utile qu'elle eût été , trouver l'art de persuader aux différents peuples de s'en servir, et ce n'eût pas été là le moins difficile. Ils ne s'accordent qu'à n'entendre point leurs intérêts communs.

Ju§qu'ici nous n'avons vu que la vie savante de M. Leibniz, ses talents, ses ouvrages, ses projets ; il reste le détail des événements de sa vie particulière.

Il était dans la société secrète des chimistes de Nuremberg, lorsqu'il rencontra par hasard, à la table de l'hôtellerie où il mangeait, M. le baron de Boinebourg, ministre de l'électeur de Jklayence, Jean-Philippe. Ce seigneur s'aperçut promplement du mérite d'un jeune homme encore inconnu; il lui fit refuser des offres considérables que lui faisait le comte palatin pour récompense du livre de George Ulicovius, et voulut absolument l'attacher à son maître et à lui. En 1 668, l'électeur de Mayence le fit conseiller de la chambre de révision de la chancellerie.

M. de Boinebourg avait des relations à la cour de France, et de plus il avait envoyé son fils à Paris pour. y faire ses études et ses exercices. Il engagea M. Leibniz à y aller aussi en 1672, tant par rapport aux affaires qu'à- la conduite du jeune homme. M, de Boinebourg étant mort en 4673, il passa en Angleterre, où, peu de temps après, il apprit aussi la mort de l'électeur de Mayence, qui renversait les commencements de sa fortune. Mais le duc de BrunswickrLunebourg se hâta de se saisir de lui pendant qu'il était vacant; il lui écrivit une lettre très-honorable et très-propre à lui faire sentir qu'il était bien connu ; ce qui est le plus doux et le plus rare plaisir des gens de mérite. Il reçut avec toute la joie et toute la reconnaissance qu'il devait la place de conseiller et une pension qui lui étaient offertes.

Cependant il ne partit pas sur-le-champ pour l'Allemagne. Il obtint permission de retourner encore à Paris, qu'il n'avait pas épuisé à son premier voyage. De là il repassa en Angleterre , où il fit peu de séjour, et enfin se rendit, en 1676, auprès du duc Jean -Frédéric. Il y eut une considération qui appartiendrait autant, et peut- être plus, à l'ébge de ce prince qu'à celui de M. Leibniz.

Trois ans après il perdit ce grand protecteur, auquel succéda le duc Ernest- Auguste , alors évoque a Osnabruck. Il passa à ce nouveau maître , qui ne le connut pas moins bien. Ce fut sur ses vues et par ses ordres qu'il s'engagea à l'histoire de Brunswick ; et, en i 687, il commença les voyages qui y avaient rapport. L'électeur Ernest-A^uguste le fit, en 1696, son conseiller privé de justice. On ne croit point en Allemagne que les savants soient incapables des charges.

PAR M; DE FONTENELLE. xxi

En 4699, il fut. mis à la tète des associés étrangers de cette académie. Il n'avait tenu qu'à lui d'y avoir place beaucoup plus lût, à titre de pensionnaire. Pendant qu'il était à Paris, on voulut Vy fixer fort avantageusement, pourvu qu'il se fît catholique; mais, tout tolérant qu'il était, il rejeta absolument celte condition.

Comme il avait une extrême passion pour les sciences, il voulut leur être utile, non-seulement par ses découvertes, mais par la grande considération où il était. Il inspira à l'électeur de Brandebourg le dessein d'établir une académie des sciences à Berlin , ce qui fut entièrement dni en 4700, sur le plan qu'il avait donné. L'année suivante , cet électeur fut déclaré roi de Prusse ; le nouveau royaume et la nouvelle académie prirent naissance presqu'en même temps. Cette compagnie , selon le génie de son fondateur, embrassait, outre la physique et les mathématiques, l'histoire sacrée et profane et toute l'antiquité. Il en fut fait président perpétuel , et il n'y eut point de jaloux.

En 4 71 0 parut un volume de l'académie de Berlin , sous le titre de Miscellanea Berolinensia.

Là M. Leibniz parait en divers endroits sous presque toutes ses différentes. formes d'historien, d'antiquaire, d'étymologiste, de physicien,' de mathématicien; on y peut ajouter celle d'orateur, à cause d*une fort belle épître dédicatoire adressée au roi de Prusse ; il n'y manque aue celles de jurisconsulte et de théologien, dont la constitution ae son académie ne lui permettait pas de se revêtir.

Il avait les mêmes vues pour les États de l'électeur de Saxe , roi de Pologne, et il voulait établir à Dresde une académie qui eût correspondance avec celle de Berlin ; mais les troubles de Pologne lui ôtèrent toute espérance de succès.

En récompense, il s'ouvrit à lui, en 1744, un champ plus vaste et qui n'avait point été cultivé. Le czar, qui a conçu la plus grande et la plus noble pensée qui puisse tomber dans l'esprit d'un souverain,, celle de tirer ses peuples de la barbarie, et d'introduire chez eux les sciences et les arts, alla à Torgau pour le mariage du prince son fils aîné avec la princesse Charlotte-Christine, et y vit et consulta beaucoup M. Leibniz sur son projet. Le sage était précisément tel que le monarque méritait de le trouver.

Le czar fit à M. Leibniz un magnitique présent, et lui donna le Utre de son conseiller privé de justice, avec une pension considérable. Mais ce qui est encore plus glorieux pour lui , l'histoire de l'établissement des sciences en Moscovie ne pourra jamais l'oublier, et son nom y marchera à la suite de celui du czar. C'est un bonheur rare pour un sage moderne qu'une occasion d'être législateur de barbares : ceux qui l'ont été dans les premiers temps sont ces chantres miraculeux qui attiraient les rochers et bâtissaient des villes avec la lyre; et M. Leibniz eût été travesti par la fable en Orphéa.ou en Amphion.

Il n'y a point de prospérité continue. Le roi de Prusse mourut en

tifi ÉLô(}E DE M. tlm)mt,

ni 3, 6t !ô gôûl du roi sôh duccessetir, entièrement déclaré pour la guerre, menaçait l'académie de Berlin d*une chute prochaine. M. Leibniz songea à procurer aut sciences im siège plus assuré, et se tourna du coté de la cour impériale. Il y trouva le prince Eugène, qui, pour être un si ^nd général, et fameux par tant de victoires, n'en aimait pas moins les sciences, et qui favorisa dé tout son pouvoir le dessein de M. Leibniz. Mais la peste survenue à Vienne rendit inutiles tous les mouvements qu'il s'était donnés pour y former une académie. Il n*eut qu*une assez grosse pension de rempereur, avec des offï-es très-avantâgeuses, s'il voulait demeurer dans sa cour. Dès le temos du couronnement de ce prince, il avait delà eu le titré de conseiller aulique.

Il était encore à Vienne en 17U, lorsque la reine Anne mourut, à laquelle succéda l'électeur d'Hanovre, qui réunissait sous Sa domination un électorat et les trois royaumes de la Grande-ftrelagne, M. Leibniz et M. Newton. M. Leibniz se rendit à Hanovre^ maiâ H h'y trouva plus le roi , et il n'était plus d*âge à le suivre jusqu^en Angleterre. Il lui marqua son zèle plus utilement pat des réponses qu'il fit à Quelques libelles anglais publiés contre sa msdesté.

Le roi d'Angleterre repassa en Allemagne , où H. Leibniz eut enfin la joie de voir le roi. Depuis ce temps sa santé baissa tou«jours; il était sujet à la goutté, dont les attaques devenaient plus flréquentes. Elle lui gagna les épaules; et on croit qu'une certaine tisane particulière qu'il prit dans un grand accès, et qui ne pa^a point, lui causa les convulsions et les douleurs exce^ves dont il mourut en une heure, le i i novembre 47< 6. Dans les derniers ifno* ments qu'il put ^parler, il raisonnait sur la manière dont le fameux Furtembacb avait changé la moitié d^un clou de fer en or.

Le savant M. Eckard, qui avait vécu dixnneuf ans avec lui, qui Tavait aidé dans ses travaux historiques, et que le roi d'Angle-^ terre a choisi en dernier lieu pour être historiographe de sa mai^ son, et son bibliothécaire à Hanovre, prit soin de lui teire une sépulture très-honorable, ou plutôt une pompe funèbre. Toute la cour y ftit invitée, et personne n'y parut. M. Eckard dît qu*il en fut fort étonné , cependant les courtisans, ne firent que ce qu'ils devaient; le mort ne laissait après lui personne qu'ils eussent à considérer, et ils n'eussent rendu ce dernier devoir qu'au mérite.

M. Leibniz ne s'était point marié : il y avait pensé à l'âge de cinquante hhs, mais la pei^nne qu'il avait en vue voulut avoir le temps de t^ire ses réflexions. Cela donna à M. Leibniz l6 loisir de f^ire aussi les siennes, et il ne se maria point.

n était d*une forte complexion. Il n'avait guère eu de mabidîes , excepté quelques vertiges dont il était quelquefois incommodé, et la goutte. Il mangeait beaucoup et buvait peu , quand on ne le forçait pas, et jamais de vin sans eau. Chez lui il était absolument le maître, car il y mangeait toujours seul. Il ne réglait pas Sesre*pas à de oertaînes heures, mais selon ses études; il n'avait point

de méiHig^, et envoyait qqérir chez un traiteur la premiôre choie trouvée. Depuis qu'il avait la goutte, il ne dînait que d'un peu de lait, mais il faisait un grand souper, sur lequel ilë^ couchait è une heure ou deux après miquit. Souvent il ne dormait qu'assis sur une chaise , et ne s'en réveillait pas moins frais à sept ou huit bwes du matin- Il étudiait de suite ; et il a été des mois entiers s$|i^ quitter le siège, pratique fort prope i avancer beauC'OMp un travau , mais fort m^l^ine. Aussi cro^t^on qu'elle lui attira Mue fluxion sur la jambe droite, avec un ulcère ouvert, U y \oulut re-r médier à sa manière, car il consultai^ peu les médeoinf^ , et i) vint â ne pouvoir presque plus marcher ni Quitter le lit.

Il faisait des extraits de tout ce qui) lisait, et y t^Qut^it »e« ré* itexious; après quoi il mettait tout cela à part^ e{ ne les regardait plus. S$i mémoire, qui était admirable, ne. 9e déchargeait point« comme à l'ordinaire, des choses qui é^iept écrites, mais seulement récriture avait été nécessaire pour les y graver à jamais. U était toujours prêt à répondre sur toutes sortes de matières, et le rç d'Angleterre l'appelait son dictionnaire v4vqh$.

Il s'entretenait volontiers avec toutes certes de personnes, gêna de cour, artisans, laboureurs, soldats. U n'y a guère d'igPOrant qui ne puisse apprendre quelque chose au plus savant nomme du inonde; et, en tout cas, le savant ^'instruit encore quand il sait bien considérer l'ignorant. Il s'entretenait même souvent avec lea dames, et ne comptait point pour perdu le temps qu'il donnait à leur conversation. 11 se déj)ouiilait parfaitement avec elles d^ ca« ractère de savant et de phijosoplie, caractères cepe^d^nt presque indélébiles, et dont elles a perlai vent bien finement et avec oien du dégoût les traces les plus légères. Cette facilité de se communiquer )fà faisait ainjer de tout le nîonde : un Siavaat illustre qui est popu^ liiire et familier, c'est presque un prince qui le serait aussi; le {rince a pourtant beaucoup d'avantage*

V . Leipniz avait un commerce de lettres prodigieux. H se plai^ ^ à entrer à^n^ les trav^w ou d^ns les prcje^ de tous les sa^ vants de FEurope ; il leur fournissait des vues , il les animait, <^t certainement il prêchait d'exemple. On était sûr d'une réponse dès cni'oD lui écrivait, ne se fût-on proposé que l'honneur de lui écrire. U est impossible que ses lettres ne lui aient emporté un temps très- considérable ; mais il aimait autant l'employer au profit ou à la gloire d'autrui, qu'à son profit ou à sa gloire particulière.

Il était toujours d'une humeur fort gaie; et à quoi servirait sans cela d'être philosophe 1 On l'a vu très-affligé à la mort du feu roi de Prusse et de l'electrice Sophie. La douleur d'un tel homme est la plus belle oraison funèbre.

n se mettait aisément en colère, mais il en revenait aussitôt. Ses premiers mouvements n'étaient pas d'aimer la contradiction sur (pioi que ce fût, mais il ne fallait qu'attendre les seconds; et en

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