QUATRIÈME ECRIT DE M. LEIBNIZ
Ou Réponse à la troisième réplique de M. Clarke.
1. Dans les choses indifférentes absolument, il n'y a point de choix, et par conséquent point d'élection ni de volonté, puisque îe choix doit avoir quelque raison ou principe.
2. Une simple volonté sans aucun motif (a mère will), est une fiction non-seulement contraire à la perfection de Dieu , mars en-
core chimérique , contradictoire , incompatible avec la définition de la volonté , et assez réfutée dans la Théodicée.
3. Il est indifférent de ranger trois corps égaux et en tout semblables, en quel ordre qu'on voudra; et par conséquent ils ne seront jamais rangés par celui qui ne fait rien qu'avec sagesse. Mais aussi étant Tauteur des choses, il n'en produira point, et par conséquent il n'y en a point dans la nature.
4. Il n'y a point deux individus indiscernables. Un gentilhomme d'esprit de mes amis , en parlant avec moi en présence de madame l'éleclrice dans le jardin de Herrenhausem , crut qu'il trouverait bien deux feuilles entièrement semblables. Madame Télectrice l'en défia, et il courut long-temps en vain pour en chercher. Deux gouttes d'eau ou de lait, regardées par le microscope, se trouveront discernables. C'est un argument contre les atomes, qui ne sont pas moins combattus que le vide par les principes de la véritable métaphysique.
5. Ces grands principes de la raison suffisante et de Videntiié des indiscernables j changent l'état de la métaphysique, qui devient réelle et démonstrative par leur moyen, au lieu qu'autrefois elle ne consistait presque qu'en termes vides.
6. Poser deux choses indiscernables est poser la même chose sous deux noms. Ainsi l'hypothèse que l'univers aurait eu d'abord une autre position du temps et du lieu que celle qui est arrivée effectivement, et que pourtant toutes les parties de l'univers auraient eu la même position entre elles que celle qu'elles ont reçue en effet , est une fiction impossible.
7. La même raison qui fait que l'espace hors du monde est imaginaire prouve que tout espace vide est une chose imaginaire ; car ils ne diffèrent que du grand au petit.
8. Si l'espace est une propriété ou un attribut, il doit être la propriété de quelque substance. L'espace vide borné, que ses patrons supposent entre deux corps , de quelle substance sera-t-il la propriété ou l'affection?
9. Si l'espace infini est l'immensité , l'espace fini sera l'opposé de l'immensité, c'est-à-dire la mensurabilité , ou l'étendue bornée. Or l'étendue doit être l'affection d'un étendu. Mais si cet espace est vide, il sera un attribut sans sujet, une étendue d'aucun étendu. C'est pourquoi, en faisant de l'espace une propriété, l'on tombe dans mon sentiment qui le fait un ordre des choses, et non pas quelque chose d'absolu.
iO. Si l'espace est une réalité absolue, bien loin d'être une propriété ou accidentaiité opposée à la substance , il sera plus subsis-
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tant que les substances. Dieu ne le saurait détruire ni même changer en rien. II est non-seulement immense dans le tout, mais encore immuable et éternel en chaque partie. Il y aura une infinité de choses éternelles hors de Dieu.
14. Dire que l'espace infini est sans parties, c'est dire que les espaces finis ne le composent point , et que l'espace infini pourrait subsister quand tous les espaces finis seraient réduits à rien. Ce serait comn^e si l'on disait, dans la supposition cartésienne d'un univers corporel étendu sans bornes, que cet univers pourrait subsister, quand tous les corps qui le composent seraient réduits à rien.
42. On attribue des parties à l'espace, p. 49, 3« édilion de la Défense de ^argument contre M. Dodivell; et on les fait inséparables l'une de l'autre. Mais, pag. 30 de la seconde défense , on en fait des parûtes improprement dites; cela se peut entendre dans un bon sens.
43. De dire que Dieu fasse avancer tout l'univers en ligne droite ou autre, sans y rien changer autrement, c'est encore une supposition chimérique. Car deux états indiscernables sont le même état, et par conséquent c'est un changement qui ne change rien. De plus, il n'y a rime ni raison. Or Dieu ne fait rien sans raison , et il est impossible qu'il y en ait ici. Outre que ce serait agendo nihil agere , comme je viens de dire, à cause de l'indiscernabilité.
44. Ce sont idola tribus, chimères toutes pures, et imaginations superficielles. Tout cela n'est fondé que sur la supposition que l'espace imaginaire est réel.
45. C'est une fiction semblable, c'est-à-dire impossible , de supposer que Dieu ait créé le monde quelques millions d'années plus tôt. Ceux qui donnent dans ces sortes de fictions ne sauraient répondre à ce4ix qui argumenteraient pour l'éternité du monde; car Dieu ne faisant rien sans raison , et point de raison n'étant assignable pourquoi il nait point créé le monde plus tôt, il s'ensuivra ou qu'il n'ait rien créé du tout , ou qu'il ait produit le monde avanl tout temps assignable, c'est-à-dire que le monde soit élernel. Mais quand on montre que le commencement, quel qu'il soit, est toujours la même chose, la question, pourquoi il n*en a pas été autrement, cesse.
46. Si l'espace et le temps étaient quelque chose d'absolu, c'està-dire s'ils étaient autre chose que certains ordres des chosos, ce que je dis serait contradiction. Mais cela n'étant point, l'hypothèso est contradictoire ; c'est-à-dire c'est une fiction impossible.
47. Et c'est comme dans la géométrie, où l'on prouve quel^jue-
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fois^ par la supposition même, qu'tine figure soit plus grande. C'est une contradiction ; mais elle est dans l'hypothèse » laquelle « pour cela môme , se trouve fausse»
18. L'uniformité de l'espace fait qu'il h'f a aucune raison, tti interne, ni externe, pour en discerner les parties^ et poury Choi^r. Car cette raison externe de discerne^ ne saurait être fondée que dans l'interne : autrement c'est choisir sans discerner. La volonté sans raison serait le hasard des épicuriens. Un dieu, qui agirait par une telle volonté^ serait un died de nom. La source des erreurs est qu'on n'a point de soin d'éviter ce qui déroge aux perfections divines.
49. Lorsque deux choses incompatibles sont également bonnes, et que, tant en elles que pâi- leur combinaison avec d'autres ^ l'une n'a point d'avantage sur l'autre , Dieu n'en produira aucdâe.
20. Dieu n'est jamais déterminé par les choses externes, mais toujours par ce qui est en lui , c'est-à-dire par ses connaissances^ avant qu'il y ait auciune chose hors de lui.
^4 . Il n'y a point de raison possible qui puisse limiter la quantité de la matière. Ainsi cette limitation ne saurait avoir lieu.
22. Et supposé cette limitation arbitraire, on pouri*ait toujours ajouter quelque chose, sarts déroger à la perfection des choses qui sont déjà; Et par conséquent il faudra toujours y ajouter quelque chose, pour agir suivant le principe de la perfection des opérations divines.
23. Ainsi on ne saurait dire que la présente quantité de la matière est la plus convenable pour leur prééen!^ constitution. Et quand même cela serait ^ il ^'ensuivrait que cette présente constitution des choses ne serait point In plus convenable absolument, si elle empêche d'emptoyer plus de Uiatière ; il faudrait donc eti choisir une autre cn^mble de quelque chose de plus.
24. Je serais bien aisé de voir le passage d'uft philosophe qui prit semorium autrement que Goelénius.
25; Si Scapula dit que êensorium est la place où renteAdement réside , il entendra l'organe de la sensation interne* Alnâ il ne s'é^ loignera point de Goclénius.
26. Semoriûm a toujours été Torgaue de là senâatlon. La glande pinéale serait , selon Descartes , le sensorium dans le sens qu'on rapporte de Scapula.
27. Il n'y a guère d'expression moins convenable sur ce sujet , que celle qui donne à Dieu un sensorium. \\ semble qu'elle le fait rame du monde. Et on aura bien de la peine à donner à l'usage que M. Newton fait de ce mot un sens qui le puisse justifier.
28. Quoiqu'il s'agisse du sens de M. Newton , et non pas de celui de Goclénius, on ne me doit point blâmer d'avoir allégué le Dictionnaire philosophique de cet auteur , parce que le but des Dictionnaires est de remarquer l'usage des termes.
29. Die;i s'aperçoit des Choses en lui-même. L'espace est le lieu des choses, et non pas le lieu des idées de Dieu; à moins qu'on ne considère l'espace comme qudque chose qui fasse l'union de Dieu et des choses, à l'imitation de l'union de l'âme et du corps qu'on s'imagine : ce qui rendrait encore Dieu l'âme du monde.
30. Aussi a-t*on tort dans la comparaison qu'on fait de la con*- Jiaissance et de l'opération de Dieu avec celle des âmes. Les âmes connaissent les choses parce que Dieu a mis en elles un principe représentatif de ce qui est hors d'elles. Mais Dieu connaît les choses , parce qu'il les produit continuellement.
.34 . Les âmes n'opèrent sur les choses , selon moi , que parce que des corps s'accommodent à leqrs désirs en vertu de Vharmonie que Dieu y a préétablie.
32. Mais ceux qui s'imaginent que les âmes peuvent donner une force nouvelle au corps, et que Dieu en fait autant dans le monde pour redresser les défauts de la machine , approchent trop Dieu de l'âme, en donnant trop à l'âme et trop peu à Dieu.
33. Car il n'y a que Dieu qui puisse donner à la nature de nouvelles forces; mais il ne le fait que sumaturellement. S'il avait besoin de le faire dans le cours naturel , il aurait fait un ouvrage très-imparfait. U ressemblerait dans le monde à ce que le vulgaire attribue à l'âme dans le corps.
31. En voulant soutenir cette opinion vul^ire de l'influence de l'âaie sur le corps , par l'exemple de Dieu opérant hors de lui , on fait encore que Dieu ressemblerait trop à l'âme du monde. Cette affioctation encore de blâmer mon expression û'Intelligentia supra^ mundana , y semble pencher aussi .
35. Les images dont l'âme est afileçtée immédiatement , sont en elle-même ; mais elles répondent à celles du corps. La présence de l'âme est imparfaite , et ne peut être expliquée que par cetle correspondance ; mais celle de Dieu est parfaite et se manifeste par son opération.
36. L'on suppose mal contre moi que la présence de l'âme est liée avec son influence sur le corps , puisqu'on sait que je rejette cette influence.
37. Il est aussi inexplicable que l'âme soit diff'use par le cerveau , que de faire qu'elle soit diff'use par le corps tout entier. La différence n'est que du plus au moins.
4;iO LETTRES ENTRE LEIBNIZ ET CLARKE.
38. Ceux qui s'imaginent que les forces actives se diminuent crelles-mômes dans le monde , ne connaissent pas bien les principales lois de la nature et la beauté des ouvrages de Dieu.
39. Comment prouveront-ils que ce défaut est une suite de la dépendance des choses? *
iO. Ce défaut de nos machines, qui fait qu'elles ont besoin d'être redressées, vient de cela même, qu'elles ne sont pas assez dépendantes de l'ouvrier. Ainâi la dépendance de Dieu, qui est dans la nalure, bien loin d'être cause de ce défaut, est plutôt cause que ce défaut n'y est point , parce qu'elle est dépendante d'un ouvrier trop parfait pour faire un ouvrage qui ait besoin d'être redressé. Il est vrai que chaque machine particulière de la nature est en quelque façon sujette à être détraquée, mais non pas l'unie vers tout entier, qui ne saurait diminuer en perfection. .
41 . On dit que l'espace ne dépend point de la situation des corps. Je réponds qu'il est vrai qu'il ne dépend point d'une telle situation des corps , mais il est cet ordre qui fait que les corps sont situableSj et par lequel ils ont une situation entre eux en existant ensemble , comme le temps est cet ordre par rapport à leur position successive. Mais s'il n'y avait point de créatures , Tespace et le temps ne seraient que dans les idées de Dieu.
42. Il semble qu'on avoue ici que l'idée qu'on se fait du miracle n'est pas celle qu'en ont communément les théologiens et les philosophes. Il me suffit donc que mes adversaires soient obligés de recourir à ce qu'on appelle miracle dans l'usage reçu.
43. J'ai peur qu'en voulant changer le sens reçu du miracle, on ne tombe dans un sentiment incommode. La nature du miracle ne consiste nullement dans Vusualité eiïiniAsualité; autrement les monstres seraient des miracles.
44. 11 y a des miracles d'une sorte inférieure qu'un ange peut produire; car il peut, par exemple, faire qu'un homme aille sur l'eau sans enfoncer. Mais il y a des miracles réservés à Dieu , et qui surpassent toutes forces naturelles; telle est celui de créer ou d'annihiler.
45. Il est surnaturel aussi que les corps s'attirent de loin sans aucun moyen , et qu'un corps aille en rond sans s'écarter par la tangente , quoique rien ne l'empêchât de s'écarter ainsi. Car ces effets ne sont point explicables par les natures des choses.
46. Pourquoi la motion des animaux ne serait-elle point explicable par les forces naturelles? Il est vrai que le comraencenaent des animaux est aussi inexplicable par leur moyen que le commencement du monde.
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