‹ Œuvres de LeibnizChapitre 37 sur 47 · QUATRIÈME RÉPLIQUE DE M. CLARKE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME RÉPLIQUE DE M. CLARKE

4 et 2. La doctrine que Ton trouve ici conduit à la nécessité et à la fatalité , en supposant que les motifs ont le même rapport à la volonté d'un agent intelligent que les poids à une balance ; de sorte que quand deux choses sont absolument indifférentes , un agent in->lelligent ne peut choisir l'une ou l'autre, comme une balance ne peut se mouvoir lorsque les poids sont égaux des deux côtés. Mais voici en quoi consiste la différence. Une balance n'est pas un agent; elle est tout à fait passive , et les poids agissent sur elle ; de sorte que quand les poids sont égaux, il n'y a rien qui la puisse mouvoir. Mais les êtres intelligents sont des agents ; ils ne sont point simplement passifs , et les motifs n'agissent pas sur eux comme les poids agissent sur une balance. Ils ont des forces actives, et ils agissent quelquefois par de puissants motifs, quelquefois par des motifs faibles, et quelquefois lorsque les choses sont absolument indifférentes. Dans ce dernier cas, il peut y avoir de très-bonnes raisons pour agir, quoique deux ou pitusieurs manières d'agir puissent être absolument indifférentes. Le savant auteur suppose toujours le contraire, comme un principe; mais il n*en donne aucune preuve tirée de la nature des choses ou des perfections de Dieu.

3 et i. Si le raisonnement que l'on trouve ici était bien fondé, Il prouverait qye Dieu n'a créé aucune matière , et même qu'il est impossible qu'il en puisse créer. Car les parties de matière, quelle qu'elle soit, qui sont parfaitement solides, sont aussi parfaitement semblables , pourvu qu'elles aient des figures et des dimensions égales ; ce que l'on peut toujours supposer comme une chose possible. Ces parties de matière pourraient donc occuper égalent en t bien un autre lieu que celqi qu'elles occupent; et par conséquent il était impossible, selon le raisonnement du savant auteur, que Dieu les plaçât où il les a actuellement placés ; parce qu'il aurait pu avec la même facilité les placer à rebours. Il est vrai qu'on ne saurait voir deux feuilles, ni peut-être deux gouttes d'eau, parfaitement semblables ; parce que ce sont des corps fort composés. Mais il n'en est pas ainsi des parties de la matière simple et |W)lide. Et même dans les composés, il n'est pas impossible que Dieu fasse deux gouttes d'eau tout à fait semblables; et nonoJ)8tant cette parfaite ressemblance , elles ne pourraient pas être une seule et même goutte d'eau. J'ajoute que le lieu de l'une de ces gouttes ne serait pas le lieu de l'autre, quoique leur situation fàt une chose

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absolument indifférente. Le même raisonnement a lieu aussi par rapport à la première détermination du mouvement d'un certain côté, ou du côté opposé.

5 et 6. Quoique deux choses soient parfaitement semblables, elles ne cessent pas d'être deux choses. Les parties du temps sont aussi parfaitement semblables que celles de l'espace, et cependant deux instants ne sont pas le même instant : ce ne sont pas non plus deux noms d'un seul et même instant. Si Dieu n'avait créé le monde que dans ce moment, il n'aurait pas été créé dans le temps qu'il l'a été. Et si Dieu a donné, ou s'il peut donner, une étendue bornée à l'univers , il s'ensuit que l'univers doit être naturellement capable de mouvement; car ce qui est borné ne peut être immobile. Il parait donc par ce que je viens de dire qqe ceux qui soutiennent que Dieu ne pouvait pas créer )e monde dans un autre temps , ou dans un autre lieu , font la matière népe$sairement infinie et éternelle , et réduisent tout à la nécessité et 9u destin.

7. Si l'univers ^a une étendue bornée, l'espace qui est au delà ilu monde n'est point imaginaire , mais réel. Les espaces vides dans le monde même ne sont pas imaginaires. Quoiqu'il y ait des rayons de lumière, et peut-être quelque autre matière en trèspetite quantité, dans un récipient, le défaut de résistance fait voir clairement que la plus grande partie de cet espace est destituée de matière. Car la subtilité de la matière ne peut être la cause du défaut de résistance. Le mercure est composé de parties qui ne «ont pas moins subtiles et fluides que celles de Teau ; et cependant il fait plus de dix fois autant de résistance. Cette résistance vient donc de quantité, et non de la grossièreté de la matière.

8. L'espace destitué de corps est une propriété d'une substance immatérielle. L'espace n*est pas borné par les corps; m9is il existe également dans les corps et hors des corps. L'espace ?i*est pas rentermé entre les corps ; mais les corps, étant dans l'espace immense, sont eux-mêmes bornés par leurs propres dimensions.

9. L'espace vide n'est pas un attribut sans sujet ; car par cet espace nous n'entendons pas un espace où il n'y a rien , mais un espace sans corps. Dieu est certainement présent dans tout l'espace vide; et peut-être qu'il y a aussi dans celte espace plusieurs autres substances qui né sont pas matérielles, et (|ui par conséquent ne peuvent être tangibles , ni aperçues par aucun de nos sens.

40. L'espace n'est pas une substance, mais un attribut; et s e'est un attribut d^un être nécessaire, il doit (comme tous les au-

très attributs d'un être nécessaire exister plus nécessarremoiit que les substances mêmes , qui ne sont pas nécessaires. L'espace est immense , immuable et éternel ; et Ton doit dire la même chose de la durée. Mais il ne s'ensuit pas de là qu'il y ait rien d'éternel hors de Dieu ; car l'espace et la durée ne sont pas hors de Dieu : ce sont des suites immédiates et nécessaires de son existence, sans lesquelles il ne serait point éternel et présent partout.

U et 4 2. Les infinis ne sont composés de finis que comme les finis sont composés d'infinitésimes. Je fait voir ci-dessus en quel sens on peut dire que l'espace a des parties, ou qu'il n'en a pas. Les parties, dans le sens que l'on donne à ce mot lorsqu'on l'applique aux corps , sont séparables , composées , désunies , indépendantes les unes des autres, et capables de mouvement. Mais quoique l'imagination puisse en quelque manière concevoir des parties dans l'espace infini, cependant, comme ces parties, improprement ainsi dites, sont essentiellement immobiles et inséparables les unes des autres, il s'ensuit que cet espace est essentiellement simple et absolument indivisible.

13. Si le monde a une étendue bornée, il peut être mis en mouvement par la puissance de Dieu ; et par conséquent l'argument que je fonde sur cette mobilité est une preuve conclirante. Quoique deux lieux soient parfaitement semblables , ils ne sont pas un seul et même lieu. Le mouvement ou le repos de l'univers n'est pas le même état : comme le mouvement ou le repos d'un vaisseau n'est pas non plus le même état, parce qu'un homme renfermé dans la cabane ne saurait s'apercevoir si le vaisseau fait voile ou non, pendant que son mouvement est uniforme. Quoique cet homme né s'aperçoive pas du mouvement du vaisseau, ce mouvement ne laisse pas d'être un état réel et différent , et il produit des effets réels et différents; et s'il était arrêté tout d'un coup, il aurait d'autres effets réels. Il en serait de même d'un mouvement imperceptible de l'univers. On n'a point répondu à cet argument, sur lequel M. le chevalier Newton insiste beaucoup dans ses Principes mathématiques. Après avoir considéré les propriétés, les causes et les effets du mouvement, cette considération lui sert à faire voir la différence qu'il y a entre le mouvement réel ou le transport d'un corps qui passe d'une partie de l'espace dans un autre, ^et le mouvement relatif, qui n'est qu'un changement de l'ordre ou de la situation des corps entre eux. C'est un argument mathématique qui prouve, par des effets réels, qu'il peut y avoir un mouvement réel où il n'y en a point de relatif, et qu'il peut y avoir un mouve- TfïQwi rejalif où i) n'y en a poinÇ dç réel : c'est, dis-je, un argument

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mathématique auquel on ne répond pas, quand on se contente d'assurer le contraire.

14. La réalité de l'espace n'est pas une simple supposition : elle a été prouvée par les arguments rapportés ci-dessus , auxquels on n'a point répondu. L'auteur n'a pas répondu non plus à un autre argument , savoir que l'espace et le temps sont des quantités ; ce qu'on ne peut dire de la situation et de Tordre.

45. Il n'était pas impossible que Dieu fît le monde plus tôt ou plus tard qu'il ne Ta fait. 11 n'est pas impossible non plus qu'il le détruise plus tôt ou plus tard qu'il ne sera actuellement détruit. Quant à la doctrine de l'éternité du monde , ceux qui supposent que la matière et l'espace sont la même chose , doivent supposer que le monde est, non-seulement infini et éternel, mais encore que son immensité et son éternité sont nécessaires , et même aussi nécessaires que l'espace et la durée , qui ne dépendent pas de la volonté de Dieu , mais de son existence. Au contraire , ceux qui croient que Dieu a créé la matière en telle quantité , en tel temps, et en tels espaces qu'il lui a plu, ne se trouvent embarrassés d'aucunes difficultés. Car la sagesse de Dieu peut avoir eu de très-bonnes raisons pour créer ce monde dans un certain temps : elle peut avoir fait d'autres choses avant que ce monde fût créé ; et elle peut faire d'autres choses après que ce monde sera détruit.

46 et 17. J'ai prouvé ci-dessus que l'espace et le temps ne sont pas l'ordre des choses , mais des quantités réelles ; ce qu'on ne peut dire de l'ordre et de la situation. Le savant auteur n'a pas encore répondu à ces preuves; et, à moins qu'il n'y réponde, ce qu'il dit est une contradiction, comme il l'avoue lui-même ici.

48. L'uniformité de toutes les parties de l'espace ne prouve pas que Dieu ne puisse agir dans aucune partie de l'espace de la manière qu'il veut. Dieu peut avoir dé bonnes raisons pour créer des êtres ^finis ; et des êtres finis ne peuvent exister qu'en des lieux particuliers. Et comme tous les lieux sont originairement semblables (quand même le lieu ne serait que la situation des corps) : si Dieu place un cube de matière derrière un autre cube égal de matière, plutôt qu'à rebours, ce choix n'est pas indigne de la perfection de Dieu, quoique ces deux situations soient parfaitement semblables ; parce qu'il peut y avoir de très-bonnes raisons pour l'existence de ces deux cubes, et qu'ils ne sauraient exister que dans l'une ou dans l'autre de ces deux situations également raisonnables. Le hasard d'Èpicure n'est pas un choix, mais une nécessité aveugle.

49. Si l'argument que l'on trouve ici prouve quelque chose, il

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prouve {comme je l*ai déjà dit ci-dessus, § «1), que Dieu n'a créé et même qu'il ne peut créer aucune matière; parce que la situaiion des parties égales et similaires de la matière était nécessairement indifférente dès le commencement , aussi bien que la pre-^ mière détermination de leur mouvement, d'un certain côté, ou du côté opposé,

20. Je ne comprends point ce que Tauteur veut prouver ici , par rapport au sujet dont il s*agit.

21 . Dire que Dieu ne peut donner des bornes à la (juantité de la matière, c'est avancer une chose d'une trop grande importance pour l'admettre sans preuve. Et si Dieu ne peut non plus donner de bornes à la durée de la matière, il s'ensuivra que le monde est infini et éternel nécessairement, et indépendamment de Dieu:

22 et 23. Si l'argument que Ton trouve ici était bien fondé, il prouverait que Dieu ne saurait s'empêcher de faire tout ce qu'il peut faire ; et par conséquent qu'il ne saurait s'empêcher de rendre toutes les créatures infinies et éternelles, Mais, selon cette doctrine, Dieu ne serait point le gouverneur du monde : il serait un agent nécessaire; c'est-à-dire qu'il ne serait pas même un agent, roaia le destin, la nature et la nécessité.

24 — 28. On revient encore ici à l'usage du mot de $ensorium, quoique M, Newton se soit servi d'un correctif, lorsqu'il a eoïployé pe mot. Il n'est pas nécessaire de rien ajouter à ce que j'ai dit sur cela.

29. L'espace est le lieu de toutes les choses et de toutes les idées, comme la durée est la durée de toutes les choses et de toutes les idées. J'ai fait voir ci-dessus que cette doctrine ne tend point ^ faire Dieu l'âme du monde. Il n'y a point d'union entre Dieu et le monde. On pourrait dire , avec plus de raison , que l'esprit de l'homme est Tàme des images des choses qu'il aperçoit, qu'on ne peut dire que Dieu e^t l'âme du monde, dans lequel il est présent partout, et sur lequel il agit comme il veut , sans que le inonde agisse sur lui. Nonobstant cette réponse qu'on a vue ci-deasus, l'auteur ne laisse pas da répéter la même objection plus d'une fois, comme si on n'y avait poiut répondu.

30. Je n'entends point ce que l'auteur veut dire par un principe représentatif. L'âme aperçoit les choses, parce que les images des choses lui sont portées par les organes des sens. Dieu aperçoit les choses, parce qu'il est présent dans les substances des choses mêmes. Il ne les aperçoit pas en les produisant continuellement (car il se repose de l'ouvrage de 4a création) ; mais il les aperçoit,

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parce qu'il est continuellement présent dans toutes les choses qu'il a créées.

34 . Sî rame n'agissait point sur le corps, et si le corps^ par uil simple mouveitient mécanique de la matière , se conformait pourtant à la volonté de l'âme dans une variété infinie dé mouvements spotitanés^ ce serait un miracle perpétuel. L'harmonie préétablie n'est qu'un mot, ou un terme d'art, et eUe n'est d'aucun usage pour expliquer la cause d'un efiOst miraculeux.

32. Supposer que dans le mouvement spontané du ôorps l'âme ne donne point un nouveau mouvement ou une nouvelle impression à kl matière, et que tàis leS mouvements spontanés sont produits par une impulsion mécanique d^ la matière, c'iest réduire tout au destin et à la nécessité. Mais quand on dit que Dieu agit dans le monde sur toutes les créatures comme il le veut, sans aucune union i et sans qu'aucune chose agisse sur lui ; cela téiï voir évidemment la dififêrence qu'il y a entre un gouverneur qui est présent partout, et une âme imaginaire du monde.

33. Toute action consiste à donner une nouvelle Torce nu5t choses sur lesquels elles s'exerce. Sans cela, ce ne serait pas une action réelle, mais une simble passion, comme dans toutes les lois mécaniques du mouvement. D'où il s'ensuit que si la communication d'une nouvelle force est surnaturelle, toutes les actions de Dieu seront surnaturelles, et il sera entièrement exclu du gouvernement dii monde. Il s'ensuit de là que toutes les actions des hommes sont surnaturelles , ou que l'homme est une pure machine , comme une boriogOi

34 et 35. On a fôit vt^r ci-dessus la différence qu'il y a entre la véritebie idée de Dieu et celle d'une âme du monde.

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