‹ Œuvres de LeibnizChapitre 6 sur 47 · II · texte numérisé non relu

II

paraît être qu'un enchaînement nécessaire d'autres vérités, dont le résultat serait contraire à la vérité qu'on soutient, et par conséquent il y aurait contradiction entre les vérités, ce qui est de la dernière absurdité. D'ailleurs, quoique notre esprit soit fini et ne puisse comprendre l'infini, il ne laisse pas d'y avoir des démonstrations sur rinfini , desquelles il comprend la force ou la faiblesse ; pourquoi donc ne comprendrait-il pas celle des objections? Et puisque la puissance et la sagesse de Dieu sont infinies et comprennent tout, il n'y a plus lieu de douter de leur étendue. De plus, M. Descart^s demande une liberté dont on n'a point besoin , en voulant que les actions de la volonté des hommes soient entièrement indéterminées , ce qui n'arrive jamais. Enfin M. Bayle veut lui-môme que cette expérience ou ce sentiment intérieur de notre indépendance, sur lequel M. Descartes fonde la preuve de notre liberté, ne la prouve point, puisque de ce que nous ne nous aper^ cevons pas des causes dont nous dépendons, il ne s'ensuit pas que nous soyons indépendants. Mais c'est de quoi nous parlerons en son lieu.

70. Il semble que M. Descartes avoue aussi dans un endroit de ses Principes , qu'il est impossible de répondre aux difficultés sur la division de la matière à l'infini, qu'il reconnaît pourtant -pour véritable. Arriaga et d'autres scolastiques fbnl à peu près le même aveu ; mais s'ils prenaient la peine de donner aux objections la forme qu'elles doivent avoir , ils verraient qu'il y a des fautes dans la conséquence, et quelquefois de fausses suppositions qui embarras^ sent. En voici un exemple : Un habile homme me fit un jour cette objection : Soit coupée la ligne droite B A en deux parties égal^ par le point C, et la partie C A par le point D, et la partie D A par le point E, et ainsi à l'infini ; toutes les moitiés B C, C D, D B, etc., font ensemble le tout B A : donc il faut qu'il y ait une dernière moitié, puisque la ligne droite B A finit en A. Mais oette dernière moitié est absurde : car puisqu'elle est une ligne, on la pourra encore couper eu deux. Donc la division à l'infini ne saurait être admise. Mais je lui fis remarquer qu'on n'a pas droit d'inférer qu'il faille qu'il y ait un dernier point A, car ce dernier point convient à toutes les moitiés de son côté. Et mon ami Ta reconnu lui-même , lorsqu'il a tâché de prouver cette illation par un argument en forme : au con*traire, par cela même que la division va à l'infini , il n'y a aucune moitié dernière. Et quoique la ligne droite A B soit finie, il ne s'ensuit paè que la division qu'on en fait ait son dernier terme. On s'embarrasse de même dans les séries des nombres qui vont à Tinfini. On conçoit un dernier terme, un nombre infini ou infiniment

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petit ; mais tout cela ne sont que des Gelions. Tout nombre est fini et assignable, toute ligne Test de même, et les infinis ou infiniment petits n'y signifient que des grandeurs qu'on peut prendre aussi grandes ou aussi petites que l'on voudra, pour montrer qu'une erreur est moindre que celle qu'on a assignée , c'est-à-dire qu'il n'y a aucune erreur : ou bien on entend par l'infiniment petit, l'état de l'évanouissement ou du commencement d'une grandeur conçue à l'imitation des grandeurs déjà formées.

74 . 11 sera bon cependant de considérer la raison que M. Bayle allègue pour montrer qu'on ne saurait satisfaire aux objections que la raison oppose aux mystères. Elle se trouve dans son Éclaircissement sur les manichéens (p. 31 43 de la seconde édition de sou Dictionnaire), a II me suffît (dit-il) qu'on reconnaisse unanimement » que les mystères de l'Évangile sont au-dessus de la raison. Car » il résulte de là nécessairement qu'il est impossible de résoudre » les difficultés des philosophes, et par conséquent qu'une dispute » où Ton ne se servira que des lumières naturelles se terminera «toujours au désavantage des théologiens, et qu'ils se verront » forcés de lâcher le pied > et de se réfugier sous le canon de la » lumière surnaturelle. » Je m'étonne que M. Bayle parle si généralement puisqu'il a reconnu lui-même que la lumière naturelle est pour l'unité du principe, contre les manichéens, et que la bonté de Dieu est prouvée invinciblement par la raison. Cependant voici ■ comme il poursuit ;

72. a II est évident que la raison ne saurait jamais atteindre à ce » qui est au-dessus d'elle. Or si elle pouvait fournir des réponses » aux objections qui combattent le dogme de la Trinité et celui de » l'union hypostatique, elle atteindrait à ces deux mystères, elle se ^ les assujettirait, et les plierait jusqu'aux dernières confrontations » avec ses premiers principes, ou avec les aphorismes qui naissent » des notions communes ; et jusqu'à ce qu'enfin elle eût conclu » qu'ils s'accordent avec la lumière naturelle. Elle ferait donc ce «qui surpasse ses forces, elle monterait au-dessus de ses limites, » ce qui est formellenrtent contradictoire. Il faut donc dire qu'elle ne » saurait fournir des réponses à ses propres objections, et qu'ainsi

> elles demeurent victorieuses , pendant qu'on ne recourt pas à «l'autorité de Dieu , et à la nécessité de captiver son entendement

> sous l'obéissance do la foi. » (Je ne trouve pas qu'il y ail aucune force dans ce raisonnement. Nous pouvons atteindre ce qui est audessus de nous, non pas en le pénétrant, mais en le soutenant; comme nous pouvons atteindre le ciel par la vue, et non par l'attouchement. Il n'est pas nécessaire non plus que pour répondre aux

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objections qui se font contre les mystères, on s'assujettisse ces mystères, et qu'on les soumette à la confrontation avec les premiers principes qui naissent des notions communes : car si celui qui répond aux objections devait aller si loin , il faudrait que celui qui propose l'objection le fît le premier ; car c'est à l'objection d'entamer la matière, et il suffit à celui qui réppnd de dire oui ou non ; d'autant qu'au lieu de distinguer , il lui suffît à la rigueur de nier l'universalité de quelque proposition de l'objection , ou d'en critiquer la forme ; et l'un aussi bien que l'autre se peut faire sans pénétrer au delà de l'objection. Quand quelqu'un me propose un argument qu'il prétend être invincible, je puis me taire en l'obligeant seulement de prouver en bonne forme toutes les énonciations qu'il avance, et qui me paraissent tant soit peu douteuses : et, pour ne faire que douter, je n'ai point besoin de pénétrer dans l'mtérieur de la chose ; au contraire, plus je serai ignorant , plus je serai en droit de douter.) M. Bajie continue ainsi :

73. « Tâchons de rendre cela plus clair : si quelques doctrines » sont au-dessus de la raison, elles sont au delà de sa portée, elle «n'y saurait atteindre; si elle n'y peut atteindre, ellejie peut » pas les comprendre. » (Il pouvait commencer ici par le comprendre, en disant que la raison ne peut pas comprendre ce qui est au-dessus d'elle.) Si elle ne peut pas les comprendre, elle n'y saurait trouver aucune idée ( Non valet consequentia : car pour comprendre quelque chose, il ne suffit pas qu'on en ait quelques idées; il faut les avoir toutes de tout ce qui y entre, et il faut que toutes ces idées soient claires, distinctes, adéquates. Il y a mille objets dans la nature dans lesquels nous entendons quelque chose, mais que nous ne comprenons pas pour cela. Nous avons quelques idées des rayons de la lumière, nous faisons des démonstrations là-dessus jusqu'à un certain point; mais il reste toujours quelque chose qui nous fait avouer que nous ne comprenons pas encore toute la nature de la lumière), ni aucun prindpe qui soit une source de soltUion (pourquoi ne trouverait-on pas des principes évidents, mêlés avec des connaissances obscures et confuses?); « et par conséquent les objectioiis que la raison aura » faites demeureront sans réponse » (rien moins que cela; la difficulté est plutôt du côté de l'opposant. C'est à lui de chercher un principe évident, qui soit une source de quelque objection ; et il aura d'autant plus de peine à trouver un tel principe, que la matière sera obscure; et quand il l'aura trouvé, il aura encore plus de peine à montrer une opposition entre le principe et le mystère : car s'il se trouvait que le mystère fût évidenr\menl contraire à un

DISCOURS DK LA CONFORMUÏ: DK LA FOI , etc. Cm

principe évident, ce ne serait pas un myslère obscur, ce serait une absurdité manifeste) « ou, ce qui est la môme chose, on y répondra » par quelque distinction aussi obscure que la thèse même qui aura » été attaquée. » On peut se passer des distinctions à la rigueur, en niant ou quelque prémisse, ou quelque conséquence ; et lorsqu'on doute du sens de quelque terme employé par l'opposant , on peut lui en demander la définition. De sorte que le soutenant n'a poin besoin de se mettre en frais , lorsqu'il s'agit dé répondre à un adversaire qui prétend nous opposer un argument mvincible. Mais quand môme le soutenant, par quelque complaisance, ou pour abréger, ou parce qu'il se sent assez fort, voudrait bien se charger lui-même de faire voir l'équivoque cachée dans l'objection, et de la lever en faisant quelque distinction, il n'est nullement besoin que cette distinction mène à quelque chose de plus clair que la première thèse , puisque le soutenant n'est point obligé d'éclaircir le mystère même.

71. « Or il est certain (c'est M. Bayle qui poursuit) qu'une ob- » jection que Ton fonde sur des notions distinctes, demeure égale- » ment victorieuse, soit que vous n'y répondiez rien, soit que vous » y fassiez une réponse où personne ne peut rien comprendre, La » partie peut-elle être égale entre un homme qui vous objedte ce » que vous et lui concevez très-nettement, et vous qui ne pouvez » vous défendre que par des réponses où ni vous ni lui ne compre- »nez rien? » (Il ne suffit pas que l'objection soit fondée sur des notions bien distinctes, il faut aussi qu'on en fasse l'application contre la thèse. Et quand je réponds à quelqu'un en lui niant quelque prémisse, pour l'obliger à la prouver, ou quelque conséquence pour l'obliger à la mettre en bonne forme ; on ne peut point dire que je ne réponds rien , ou que je ne réponds rien d'intelligible. Car comme c'est la prémisse douteuse de l'adversaire que je nie , ma négation sera aussi intelligible que son affirmation. Enfin lorsque j'ai la complaisance de m'expliquer par quelque distinction , il suffit que les termes que j'emploie aient quelque sens , comme dans le mystère même: ainsi on comprendra quelque chose dans ma réponse : mais il n'est point besoin que Ton comprenne tout ce qu'elle enveloppe, autrement on comprendrait encore le mystère.)

75. M. Bayle continue ainsi : « Toute dispute philosophique sup- » pose que les parties disputantes conviennent de certaines défini- » lions >) (cela serait à souhaiter, mais ordinairement ce n'est que dans la dispute même qu'on y vient au besoin), « et qu'elles ad- » mettent les règles des syllogismes, et les marques à (juoi l'on »> connaît les mauvais raison no mon Ir^ Apres coin, Icut cor.sisl** ji

66 THl^:ODTCÉK.

» examiner si une thèse est conforme médiatemenl ou immédiateu ment aux principes dont on est convenu » (ce qui se fait par les syllogismes de celui qui fait des objections], a si les prémisses d*une » preuve (avancée par l'opposant) sont véritables, si la consé- » quence est bien tirée , si l'on s'est servi d'un syllogisme à quatre j) termes, si l'on n'a p?is violé quelque aphorisme du chapitre de oppo$iU8 ou de sophistis elmchis^ etc, (il suffit, en peu de mots, de nier quelque prémisse ou quelque conséquence, ou enfin d'expliquer ou faire expliquer quelque terme équivoque) ; « on remporte » la victoire, ou en montrant que le sujet de la dispute- n*a aucune » liaison avec les principes dont on était convenu » (c'est-à-dire en montrant que l'objection ne prouve rien, et alors le défendeur gagne la cause] « ou en réduisante l'absurde le défendeur » (lorsque toutes les prémisses et toutes les conséquences sont bien prouvées) : « or on l'y peut réduire, soit qu'on lui montre que les conséquences » de sa thèse sont le oui ou le non , soit qu'on le contraigne à ne » répondre que des choses intelligibles. » (C'est ce dernier inconvénient qu'il peut toujours éviter, parce qu'il n'a point besoin d'avancer de nouvelles thèses. ) « Le but de cette espèce de disputes » est d'éclaircir les obscurité et de parvenir à l'évidence » ( c'e$t le but de l'opposant, car il veut rendre évident que le mystère est faux ; mais ce ne saurait être ici le but du défendeur, car, admettant le mystère, il convient qu'on ne le saurait rendre évident), a De là vient que l'on juge que pendant le cours du procès, la vic- » toire se déclare plus ou moins pour le soutenant ou pour Toppo- » sant, selon qu'il y a plus ou moins de clarté dans les propositions i> de l'un que dans les propositions de l'autre. » (C'est parler comme si le soutenant et l'opposant devaient être également à découvert : mais le soutenant est comme un commandant assiégé, couvert par ses ouvrages, et c'est à l'attaquant de les ruiner. Le soutenant n'a point besoin ici d'évidence , et il ne la cherche pas ; mais c'est à l'opposant d'en trouver contre lui, et de se faire jour par ses batteries, afin que le soutenant ne soit plus à couvert.)

76. a Enfin on juge que la victoire se déclare contre celui dont » les réponses sont telles qu'on n'y comprend rien » (c'est une marque bien équivoque de la victoire : il faudrait donc demander aux auditeurs s'ils comprennent quelque chose dans ce qu'on a dit, et souvent leurs sentiments seraient partagés. L'ordre des disputes formelles est de procéder par des arguments en bonne forme , et d'y répondre en niant ou en distinguant), a et qui avoue qu'elles sont incompréhensibles.» (Il est permis à celui qui soutient la vérité d'un mystère, d'avouer que ce mystère est incompréhensible; et si cet

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aveu suffisait pour le déclarer vaincu, on n'aurait point besoin d'objeclion. Une vérité pourra être incompréhensible, mais eJle ne le sera jamais assez pour dire qu'on n'y comprend rien du tout. Elle serait en ce cas ce que les anciennes écoles appelaient seindQjms ou hlityri (Clem. Alex. Slrom. 8.), c'est-à-dire des paroles vides de sens.) « On le condamne, dès-là, par les régies de «l'adjudication de la victoire; et lors-mème qu'il ne peut pas être » poursuivi dans le brouillard dont il s'est couvert, et qui forme » une espèce d'abîme entre lui et 9es antagonistes, on le croit battu » à plate couture, et on le compare à une armée qui, ayant perdu » la bataille, ne se dérobe qu'à la faveur de la nuit à la poursuite du » vainqueur, » (Pour payer allégorie par allégorie, je dirai que le soutenant n'est point vaincu tant qu'il demeure couvert de ses retranebements; et s'il basarde quelque sortie au delà du besoin, il lui est permis de se retirer dans son fort sans qu'on Ten puisse blâmer. )

77. J'ai voulu prendre la peine de faire l'anatomie de ce long passage, où M. Bayle a mis ce qu'il pouvait dire de plus fort et de mieux raisonné pour son sentiment ; et j'espère d'avoir fait voir clairement conriment cet excellent homme a pris le change. Ce qui arrive fort aisément aux personnes les plus spirituelles et les plus pénétrantes, lorsqu'on donne carrière à son esprit, sans se donner toute la patience nécessaire pour creuser jusqu'aux fondements de son système. Le détail où nous sommes entrés ici servira de réponse à quelques autres raisonnements sur ce sujet qui se trouvent dis- («ersés dans les ouvrages de M. Bayle ; comme lorsqu'il dit dans sa Réponse aux questions d'un provincial, chap. 433 (tom. 3, p. 685) : « Pour prouver qu'on a mis d^accord la raison et la [Religion, » il faut montrer, non-seulement qu'on a des maximes philosophi- » ques qui sont favorables à notre foi, mais aussi que les maximes » particulières qui nous sont objectées comme non conformes à notre » Catéchisme , y sont effectivement conformes d'une manière que » l'on conçoit distinctement. » Je ne vois point qu'on ait besoin de tout cela, si ce n'est qu'on prétende pousser le raisonnement jusr qu'au comment du mystère. Quand on se contente d'en soutenir 1^ vérité, sans se mêler de la vouloir faire comprendre, on n'a point besoin de recours aux maximes philosophiques, générales ou partir culières, pour la preuve; et lorsqu'un autre nous oppose quelques maximes philosophiques, co n'est pas à nous de prouver d'une mar niera claire et distincte que ces maximes sont conformes avec notre dogme, mais c'est à notre adversaire de prouver qu'elle y sont contraires.

f.8 THÉ0D1€ÉE.

78. M. Bayle poursuit ainsi au même endroit : « Pour cet effet, » nous avons besoin d'une réponse qui soit aussi évidente que » l'objection. » J'ai déjà montré que cela arrive lorsqu'on nie des prémisses; mais qu'au reste il n'est point nécessaire que celui qui soutient la vérité du mystère iavance toujours des propositions évidentes, puisque la thèse principale qui regarde le mystère même n'est point évidente. Il ajoute encore : « S'il faut répliquer et du- » pliquer, nous ne devons jamais demeurer en reste, ni prétendre » que nous soyons venus à bout de notre dessein, pendant que notre » adversaire nous répliquera des choses aussi évidentes que le » sauraient être nos raisons. » Mais ce n'est pas au soutenant à alléguer des raisons; il lui suffit de répondre à celles de son adversaire.

79. L'auteur conclut enfin : « Si l'on prétendait que faisant une » objection évidente , il se doit payer d'une réponse que nous ne » pouvons donner que comme une chose possible , et que nous ne » comprenons pas, on serait injuste. » Il le répète dans les Dialogués posthumes, contre M. Jaquelot, page 69. Je ne suis point de ce sentiment. Si l'objection était d'une parfaite évidence, elle serait victorieuse, et la thèse serait détruite. Mais quand l'objection n'est fondée que sur -des apparences, ou sur des cas qui arrivent le plus souvent, et que celui qui la fait en veut tirer une conclusion universelle et certaine; celui qui soutient le mystère peut répondre par l'instance d'une simple possibilité , puisqu'une telle instance suffit pour montrer que ce qu'on voulait inférer des prémisses n'est point certain ni général ; et il suffit à celui qui combat pour le mystère de maintenir qu'il est possible, sans qu'il ait besoin de maintenir qu'il est vraisemblable. Car, comme j'ai dit souvent, on convient que les mystères sont contre les apparences. Celui qui soutient le mystère, n'aurait pas même besoin d'alléguer une telle instance; et, s'il le fait, on peut dire que c'est une œuvre de surérogation, ou que c'est un moyen de mieux confondre l'adversaire.

80. Il y a des passages de M. Bayle, dans la réponse posthume qu'il a faite à M. Jaquelot, qui me paraissent encore dignes d'être examinés. M. Bayle (dit-on p. 36, 37) «établit constamment, » dans son Dictionnaire, toutes les fois que le sujet le comporte, que » notre raison est plus capable de réfuter et de détruire , que de » prouver et de bâtir ; qu'il n y a presque point de matière philo- » sophique ou théologique, sur quoi elle ne forme de très-grandes » difficultés; de manière que si on voulait la suivre avcNc un esprit » de dispute, aussi loin qu'elle peut aller, on se trouverait souvent » réduit à de fâcheux embarras; enfin, qu'il y a des doctrines cev^

DISCOURS DE LA CONFORMITI^: DE I.A FOÎ, etc. 69

» lainement véritables , qu'elle combat par des objections insolu- « bles. » Je crois que ce qu'on dit ici pour blâmer la raison, est à son avantage. Lorsqu'elle détruit quelque thèse, elle édifie la thèse opposée. Et lorsqu'il semble qu'elle détruit en même temps les deux thèses opposées, c'est alors qu'elle nous promet quelque chose de profond, pourvu que nous la suivions aussi loin qu'elle peut aller, non pas avec un esprit de dispute, mais avec un désir ardent de rechercher et de démêler la vérité, qui sera toujours récompensé par quelque succès considérable.

81 . M. Bayle poursuit : « qu'il faut alors se moquer de ces ob- » jections, en reconnaissant les bornes élroiles de l'esprit humain. » El moi, je crois que bien loin de là il y faut reconnaître des marques de la force de l'esprit humain, qui le fait pénétrer dans Tintérieur des choses. Ce sont des ouvertures nouvelles, et pour ainsi dire des rayons de l'aube du jour qui nous promet une lumière plus grande; je l'entends dans les matières philosophiques ou de la théologie naturelle : mais lorsque ces objections se font contre la foi révélée , c'est assez qu'on les puisse repousser, pourvu qu'on le fasse avec un esprit de soumission et de zèle dans le dessein de maintenir et d'exalter la gloire de Dieu. Et quand on y réussira à l'égard de sa justice , on sera également frappé de sa grandeur et charmé de sa bonté, qui paraîtront à travers les nuages d'une raison apparente, abusée par ce qu'elle voit à mesure que l'esprit s'élèvera par la véritable raison, à ce qui nous est invisible, et n'en est pas moins certain.

82. «Ainsi » (pour continuer avec M. Bayle) « on obligera la » raison de mettre bas les armes, et à se captiver sous l'obéissance » de la foi; ce qu'elle peut, et qu'elle doit faire, en vertu de quel- » ques-unes de ses maximes les plus incontestables : et ainsi , en » renonçant à quelques-unes de ses autres maximes , elle ne laisse «pas d'jagir selon ce qu'elle est, c'est-à-dire en raison. » Mais il faut savoir que « les maximes de la raison, auxquelles il faut re- » noncer en ce cas, sont seulement celles qui nous font juger sur les » apparences, ou suivant le cours ordinaire des choses; » ce que la raison nous ordonne , même dans les matières philosophiques, lorsqu'il y a des preuves invincibles du contraire. C'est ainsi qu'étant assurés par des démonstrations de la bonté et de la justice de Dieu, nous méprisons les apparences de dureté et d'injustice, que nous voyons dans celte petite partie de son règne qui est exposée à nos yeux. Jusqu'ici nous sommes éclairés par la lumière de la mture et par celle de la grâce, mais non pas encore par celle de la ghire. Ici-bas nous voyons rinjnslice apparente , et nous croyons

70 THÉomcÉi;,

et savons môme la vérité de la justice cachée de Dieu ; mais nous la verrons, cette justice, quand le soleil de justice se fera voir ie\ qu'il est.

83. Il est sûr que M. Bayle ne peut-être entendu que de ces maximes d'apparence, qui doivent céder aux vérités éternelles; car il reconnaît que la raison n'est point véritablement contraire à la foi. Et, dans ses Dialogues posthumes, il se plaint (p. 7 J, contre M. Jaquelot) de ce qu'on l'accuse de croire que nos mystères sont véritablement contre la raison , et (p. 9, contre M. Le Clerc) de ce qu'on prétend que celui qui reconnaît qu'une doctrine est exposée à des objections insolubles y reconnaît aussi par une conséquence nécessaire la fausseté de cette doctrine. Cependant on aurait raison de le prétendre, si l'insolubilité était plus qu'apparente,

84. Peut-être donc qu'après avoir disputé long-temps contre M. Bayle, au sujet de Tusage de la raison, nous trouverons au bout du compte que ses sentiments n'étaient pas dans le fond aussi éloignés des nôtres que ses expressions, qui ont donné sujet à nos réflexions, l'ont pu faire croire. Il est vrai que le plus souvent il paraît nier absolument^ qu'on puisse jamais répondre aux objections de la raison contre la foi, qu'il prétend que pour le pouvoir faire, il faudrait comprendre comment le mystère arrive ou existe. Cependant il y a des endroits où il se radoucit, el se contente de dire que les solutions de ces objections lui sont inconnues. En voici un passage bien précis, tiré de ce même Éclaircissement sur les manichéens, qui se trouve à la fin de la seconde édition de son Dictionnaire : « Pour une plus ample » satisfaction des lecteurs les plus scrupuleux, je veux bien déclarer » ici (dit-il p. 3148) que partout où l'on verra dans mon Diction- » naire que tels ou tels arguments sont insolubles, je ne souhaite pas » qu'on se persuade qu'ils le sont effectivement. Je ne veux dire » autre chose sinon qu'ils me paraissent insolubles. Cela ne tire » pointa conséquence : chacun se pourra imaginer, s'il lui plaît, » que j'en juge ainsi à cause de mon peu de pénétration. » Ce n'est pas cela que je m'imagine, sa grande pénétration m'est trop connue : mais je crois qu'ayant tourné tout son esprit à renforcer les objections, il ne lui est pas resté assez d'attention pour ce qui sert à les résoudre.

85. M. Bayle avoue d'ailleurs dans son ouvrage posthume contre M. Le Clerc, que les objections contre la foi n'ont point la force des démonstrations. C'est donc ad hominem seulement, ou bien adhomines f c'est-à-dire par rapport à l'état où le genre humain se trouve, qu'il juge ces objections insolubles et la matière inexplicable. Il y a même un endroit où il donne à entendre qu'il ne dés-

DISCOURS DE LA CONFORMITÉ DE LA FOI, etc. 71

espère pas qa'on en puisse troaver la solution ou Texplication , et même de nos jours. Car voici ce qu*il dil dans sa réponse posthume qu'ils faite à M. Le Clerc (p. 35) : « M. Bayie a pu espérer que son » travail piquerait d'honneur quelques-uns de ces grands génies » qui forment de nouveaux systèmes, et quMls pourraient inventer » un dénouement inconnu jusqu'ici. »il semble que par ce dénouement il entend une explication du mystère, qui irait jusqu'au comment : mais cela n'«st ppint nécessaire pour répondre aux ob-

86. Plusieurs ont entrepris de fatrt comprendre ce comment , et de prouver la possibilité des mystères. Un certain auteur, qui s'appelle Thomas Bonarles Nordtanus AngUis, dans son Concordia scientiœ cum fide , y a prétendu. Cet ouvrage me parut ingénieux et savant, mais aigre et embarrassé, et il contient même des sentiments insoutenables. J'ai appris par VApologia cyriacorum du P. Vincent Baron dominicain , que ce livre-là a été censuré à Rome, que l'auteur a été jésuite, et qu'il s'est mal trouvé de l'avoir publié. Le R. P. des Bosses, qui enseigne maintenant la théologie dans le collège des jésuites de Hildesheim, et qui a joint une érudition peu commune à une grande pénétration qu'il fait paraître en philosophie et en théologie, m'a appris que le vrai nom de Bonartes a été Thomas Barton , et qu'étant sorti de la compagnie il se retira en Irlande, où il est mort d'une manière qui a fait juger favorablement de ses derniers sentiments. Je plains les habiles gens qui s'attirent des affaires par leur travail et par leur zèle. Il est arrivé quelque chose de semblable autrefois à Pierre Abailard , à Gilbert de La Porrée, à Jean Wiclef, et de nos jours à Thomas Albius Anglais, et à quelques autres qui-se sont trop enfoncés dans l'explication des mystères.

S7. Cependant saint Augustin, aussi bien que M. Bayle, ne désespère pas qu'on puisse trouver ici-bas le dénouement qu'on souhaite : mais ce père le croit réservé à quelque saint homme éclairé par une grâce toute particulière : « Est aliqwi causa fartas^ » sis occultior, quœ melioribus sanctioribusque reservatur, illius » gratiapotius quam meritis illorum » [in Gènes, ad literam, lib. \ \ , c. 4). Luther réserve la connaissance du mystère de l'élection à l'aeadémie céleste (lib. de sbrvo arbitrio c. 174). « Illic (Deus) gra^ » tiam et misericordiam spargit in indignos, hic iram et severitai>tem spargit in immeritos; utrobique nimius et iniquus apud » homines, sed justus et verax apud seipsum. Nam quomodo hoc i>justum sit ut indignos coronet, incompreJiensibile est modo, vide-^ » bimus autcm, cum illuc venerimus, ubi jam non credetur, sed re^

72 THEODICKE.

y) vdata facie mdehiiwr, lia quamodo hoc juslum sit, ut immerUos » dammt, incomprehensibile est modo, creditur tarrmi, donec rêve- » labitur filius homînis. » Il est à espérer que M. Bayle se trouve maintenant environné de ces lumières qui nous manquent ici-bas, puisqu'il y a lieu de supposer qu'il n'a point manqué de bonne volonté.

Candidus insueti miratur limen Olympi,

Siib pedibusque videt nubes et sidéra Daphnis. (Virgile. I

— Illic postqnam se lumine vero

Implevit, stellasqae vagas miratur et astra

Fixa polis, yidit quanta sub docte jaceret

Nostra dies.,,. (LucaIn.)

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