‹ Œuvres de LeibnizChapitre 8 sur 47 · IL · texte numérisé non relu

IL

avec indifférence, et qui peut suspendre son jugement; puisque rien n'existe qu'en suite des décrets de sa volonté et par l'action de sa puissance. Et quand même on ferait abstraction du concours de Dieu , tout est lié parfaitement dans l'ordre des choses , puisque rien ne saurait arriver sans qu'il y ait une cause disposée comme il faut à produire l'effet; ce qui n'a pas moins lieu dans les actions volontaires que dans toutes les autres. Après quoi il paraît que l'homme est forcé à faire le bien et le mal qu'il fait ; et par conséquent, qu'il n'en mérite ni récompense ni châtiment, ce qui détruit la moralité des actions et choque toute la justice divine et humaine.

3. Mais quand on accorderait à l'homme cette liberté dont il se pare à son dam, la conduite de Dieu ne laisserait pas de donner matière à la critique, soutenue par la présomptueuse ignorance des hommes qui voudraient se disculper en tout ou en partie aux dépens de Dieu. L'on objecte que toute la réalité, et ce qu'on appelle la substance de l'acte dans le péché même , est une production de Dieu, puisque toutes les créatures et toutes leurs actions tiennent de lui ce qu'elles ont de réel ; d'où l'on voudrait inférer non-seulement qu'il est la cause physique du péché , mais aussi qu'il en est la cause morale, puisqu'il agit très-librement, et qu'il ne fait Heu sans une parfaite connaissance de la chose et des suites qu'elle peut avoir. Et il ne suffit pas de dire que Dieu s'est fait une loi de concourir avec les volontés eu résolutions de l'homme, soit dans le sentiment commun, soit dans le système des causes occasionnelles; car outre qu'on trouvera étrange qu'il se soit fait une telle loi, dont il n'ignorait point les suites, la principale difficulté est qu'il semble que la mauvaise volonté même ne saurait exister sans un concours, et môme sans qudque prédétermination de sa part, qui contribue à faire naître cette volonté dans i'honmie ou dans quelque autre créature raisonnable; car une action , pour être mauvaise , n'en est pas nroins dépendante de Dieu. D'où l'on voudra conclure enfin que Dieu fait tout indifféremment , le bien et le mal , si ce n'est qu'cm veuille dire, avec les Manichéens, qu'il y a deux principes, l'un bon et l'autre mauvais. De plus , suivant le sentiment commun des th*éok)giens et des philosophes , la conservation étant une création continuelle, on dira que l'homme est continuellement créé corrompu et pédiant. Outre qu'il y a des cartésiens modernes qui prétendent que Dieu est le seul acteur dont les créatures ne sont que les organes puremeâM; passifs, ^ M. Bayle n'appuie pas peu là-dessus.

4. Mais quand Dieu ne devrait oracourir aux actions que d'un concours général, ou même poii^ du tout, du mains aux mauvaises, c'est assez pour l'imputcition , dit-on , et pour le rendre cause

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morale, que rien n'arrive sans sa permission. El pour ne rien dire de ia chute des anges, il connaît tout ce qui arrivera, s'il met l'homme dans telles et telles circonstances après l'avoir créé ; et il ne laisse pas de Ty mettre. L'homme est exposé à une tentation k laquelle on sait qu'il succombera, et que par là il sera cause d'une inanité de maux effroyables; que par cette chute tout le genre humain sera infecté et mis dans une espèce de nécessité de pécher, ce qu'on appelle le péché originel ; que le monde sera mis par là dans une étrange confusion ; que par ce moyen la mort et les maladies seront introduites, avec mille autres malheurs et misères qui affligent ordinairement les bons et les mauvais ; que la méchanceté régnera mémo et que la vertu sera opprimée ici-bas, et qu'ainsi il ne paraîtra presque point qu'une Providence gouverne les choses. Mais c'est bien pis quand on considère la vie à venir, puisqu'il n'y aura qu'un petit nombre d'hommes qui seront sauvés et que tous les autres périront éternellement , outre que ces hommes destinés au salut auront été retirés de la masse corrompue par une élection sans raison, soit qu'on dise que Dieu a eu égard en les choisissant à leurs bonnes actions futures, à leur foi ou à leurs œuvres, soit qu'on prétende qu'il leur a voulu donner ces bonnes qualités et ces actions, parce qu'il les a prédestinés au salut. Car quoiqu'on dise dans le système le plus mitigé que Dieu a voulu sauver tous les hommes, et qu'on convienne encore dans les autres qui sont communément reçus, qu'il a fait prendre la nature humaine à son fils pour expier leurs péchés, en sorte que tous ceux qui croiront en lui; d'une foi vive et finale seront sauvés, il demeure toujours vrai que cette foi vive est un don de Dieu ; que nous sommes morts à toutes les bonnes œuvres; qu'il faut qu'une grâce prévenante excite jusqu'à notre volonté, et que Dieu nous donne le vouloir et le faire. Et soit que cela se fasse par une grâce efiBcace par ellemême, c'est-à-dire par un mouvement divin intérieur qui détermine entièrement notre volonté au bien qu'elle fait; soit qu'il n'y ait qu'une grâce suffisante^ mais qui ne laisse pas de porter coup et de devenir efficace par les circonstances internes et externes où l'homme se trouve et où Dieu l'a mis, il faut toujours revenir à dire que Dieu est la dernière raison du salut, de la grâce, de la foi et de l'élection en Jésus-Christ. Et soit que l'élection soit la cause ou la suite du dessein de Dieu de donner la foi, il demeure toujours vrai qu'il donne la foi ou le salut à qui bon lui semble , sans qu'il paraisse aucune raison de son choix , lequel ne tombe que sur un très-petit nombre d'hommes, o. De sorte que c'est un jugement terrible que Dieu, donnant son

fils unique pour tout le genre humain et étant l'unique auteur et maître du salut des hommes, en sauve pourtant si peu et abandonne tous les autres au diable son ennemi, qui les tourmente éternellement et leur fait maudire leur créateur, quoiqu'ils aient été tous créés pour répandre et manifester sa bonté, sa justice et ses autr^s perfections; et cet événement imprime d'autant plus d'effroi, que tous ces hommes ne sont malheureux pour toute l'éternité que parce que Dieu a exposé leurs parents à une tentation à laquelle il savait qu'ils ne résisteraient pas; que ce péché est inhérent et imputé aux hommes avant que leur volonté y ait part; que ce vice héréditaire détermine leur volonté à commettre des péchés actuels, et qu'une infinité d'hommes, enfants ou adultes, qui n'ont jamais entendu parler de Jésus-Christ, sauveur du genre humain, ou ne l'ont point entendu suffisamment, meurent avant que de recevoir les secours nécessaires pour se retirer de ce gouffre du péché, et sont condamnés à être à jamais rebelles à Dieu et abîmés dans les misères les plus horribles , avec les plus méchantes de toutes les créatures , quoique dans le fond ces hommes n'aient pas été plus méchants que d'autres , et que plusieurs d'entre eux aient peut-être été moins coupables qu'une partie de ce petit, nombre d'élus qui ont été sauvés par une grâce sans sujet, et qui jouissent par là d'une félicité éternelle qu'ils n'avaient point méritée. Voilà un abrégé des difficultés que plusieurs ont touchées; mais M. Bayle a été un de ceux qui les ont le plus poussées , comme il paraîtra dans la suite, quand nous examinerons ses passages. Présentement je crois d'avoir rapporté ce qu'il y a de plus essentiel dans ses difficultés ; mais j'ai jugé à propos de m' abstenir de quelques expressions et exagérations qui auraient pu scandaliser et qui n'auraient point rendu les objections plus fortes.

6. Tournons maintenant la médaille, et représentons aussi ce qu'on peut répondre à ces objections où il sera nécessaire d'expliquer par un discours plus ample : car l'on peut entamer beaucoup de difficultés en peu de paroles; mais pour en faire la discussion, il faut s'étendre. Notre but est d'éloigner les hommes des fausses idées qui leur représentent Dieu comme un prince absolu, usant d'un pouvoir despotique, peu propre à être aimé et peu digne d'être aimé. Ces notions sont d'autant plus mauvaises par rapport à Dieu, que l'essentiel de la piété est non-seulement de le craindre , mais encore de l'aimer sur toutes choses; ce qui ne se peut sans qu'on en connaisse les perfections capables d'exciter l'amour qu'il mérite et qui fait la félicité de ceux qui l'aiment. Et nous trouvant animés d'un zèle qui ne peut manquer de lui plaire, nous avons sujet d'es-

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pérer qu'il nous éclairera , et qult nous assistera lui-même dans l'exécution d'un dessein entrepris pour sa gloire et pour le bien des hommes. Une si bonne cause donne de la confiance : s*il y a des apparences plausibles contre nous , il y a des démonstrations de notre côté ; et j'oserais bien dire à un adversaire :

Aspice, quam mage sit nostrum penetrabile telum.

7. Dieu est la première raison des choses : car celles qui sont bornées, comme tout ce que nous voyons et expérimentons, sont contingentes et n'ont rien en elles qui rende leur existence nécessaire , étant manifeste que le temps, l'espace et la matière, unies et uniformes en elles-mêmes et indifférentes à tout, pouvaient recevoir de tout autres mouvements et figures et dans un autre ordre. Il faut donc chercher la raison de l'existence du monde, qui e^t l'assemblage entier des choses contingentes , et il faut la chercher dans la substance qui porte la raison de son existence avec elle , et laquelle par conséquent est nécessaire et éternelle. Il faut aussi que cette cause soit intelligente; car ce monde qui existe étant contingent, et une infinité d'autres mondes étant également possibles et également prétendants à l'existence, pour ainsi dire, aussi bien que lui , il faut que la cause du monde ail eu égard ou relation à tous ces mondes possibles pour en déterminer un. Et cet égard ou rapport d'une substance existante à de simples possibilités, ne peut être autre chose que V entendement qui en a les idées; et ^ déterminer une , ne peut être autre chose que l'acte de la volonté qui choisit. Et c'est la puissance de cette substance qui en rend la volonté efficace. La puissance va à Vétre, la sagesse ou l'entendement au vrai, et la volonté au bien. Et cette cause intelligente doit être infinie de toutes les manières et absolument parfaite en puissance, en sagesse et en bonté, puisqu'elle va à tout ce qui est possible. Et comme tout est lié, il n'y a pas lieu d'en admettre plus d'une. Son entendement est la source des essences , et sa vo* loDté est l'origine des existences. Voilà en peu de mots la preuve d'un Dieu unique avec ses perfections, et par lui l'origine des choses.

8; Or, cette suprême sagesse , Jointe à une bonté qui n'est pas moins infinie qu'elle, n'a pu manquer de choisir le meilleur. Car comme un moindre mal est une espèce de bien, de même un moindre bien est une espèce de mal s'il foit obstacle à un bien plus grand; et il y aurait quelque chose à corriger dans les actions de Dieu , s'il y avait moyen de mieux faire. Et comme dans les mathématiques, quand il n'y a point de maximum ni de minimum, rien enfin de distingué, tout se fait également, ou quand cela ne se

peut, ilne se fait rien du tout; on peut dire de même en matière de parfaite sagesse, qui n'est pas moins réglée que les mathématiques, que s'il n'y avait pas le meilleur [optimum) parmi tous les mondes possibles. Dieu n'en aurait produit aucun. J'appelle monde toute la suite et toute la collection de toutes les choses existantes, afin qu'on ne dise point que plusieurs mondes pouvaient exister en différents temps et différents lieux. Car il faudrait les compter tous ensemble pour un monde , ou si vous voulez pour un univers. Et quand on remplirait tous les temps et tous les lieux , il demeure toujours vrai qu'on les aurait pu remplir d'une infinité de manières, et qu'il y a une infinité de mondes possibles dont il faut que Dieu ait choisi le meilleur, puisqu'il ne faif rien sans agir suivant la suprême raison.

9. Quelque adversaire ne pouvant répondre à cet argument répondra peut-être à la conclusion par un argument contraire, en disant que le monde aurait pu être sans le péché et sans les souffrances; mais je nie qu'alors il aurait été meilleur. Car il faut savoir que tout est lié dans chacun des mondes possibles : l'univers, quel qu'il puisse être, est tout d'une pièoe, comme un océan ; le moindre mouvement y étend son effet à quelque distance que ce soit, quoique cet effet devienne moins sensible à proportion de la distatice; de sorte que Dieu y a tout réglé par avance une fois pour toutes , ayant prévu les prières , les bonnes et les mauvaises actions, et tout le reste; et chaque chose a oontribué idéalemeru ftvant son existence à la résolution qui a été prise sur Fexistence de toutes les choses* De sorte que rien ne peut être changé dans l'uni'vers (non plus que dans un nombre) sauf son essence, ou si vous voulez, sauf son individualité numérique» Ainsi, si le moindre mal qui arrive dans le monde y manquait, ce ne serait plus ce monde; qui, tout compté, tout rabattu, a été trouvé le meilleur par le créateur qui l'a choisi.

40. Il est vrai qu'on peut s'imaginer des mondes possibles sans péché et sans malheur, et on en pourrait faire comme des romans des utopies, des Sévarambes; mais ces mêmes mondes seraient d'ailleurs fort inférieurs en bien au nôtre. Je ne saurais vous le faire voir en détail; car puis- je connaître et puis-je vous représenter des infinis et les comparer ensemble? Mais vous le devez Juger avec moi ab effeciu, puisque Dieu a choisi ce monde tel qu'il est. Nous savons d'ailleurs que souvent un mal cause un bien auquel on ne serait point arrivé sans ce mal. Souvent même deux maux ont fait un grand bien :

Et si fata. volunt, bina rènena jtlvant.

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Comme deux liqueurs produisent quelquefois un corps sec , témoin Tespritde vin et l'esprit d'urine mêlés par van Helmont; ou comme deux corps froids et ténébreux produisent un grand feu , témoin une liqueur acide et une huile aromatique combinées par M. Hof* mann. Un général d'armée fait quelquefois une faute heureuse, qui cause le gain d'une grande bataille ; et ne chante't-K)n pas là veille de Pâques , dans les églises du rit romain :

O eerte necessarium Adae peecatum, Qaod Christi morte deletum estt O felix culpa, quse talem ac tantum Merait habere Redemptorem !

1 4 « Les illustres prélats de Téglise gallicane , qui ont écrit au pape Innocent XII contre le livre du cardinal Sfbndrate sur ta Prédesti-* nation , comme ils sont dans les principes de saint Augustin ^ ont dit des choses fbrt propres à éclaircir ce grand point. Le cardinal pa-« ratt préférer l'état des enfants morts sans baptême au règne môme des cieux , parce que le péché est le plus grand des maux , et qu'ils sont morts innocents de tout péché actuel. On en parlera davantage plus bas. Messieurs les prélats ont bien remarqué que ce sentît ment est mal fondé. L'apôtre, disent^ils (Rom. III, 8) , a raison de désapprouver qu'on fasse des maux , afin que des biens arrivent , mais on ne peut pas désapprouver que Dieu , par sa suréminente puissance , tire de la permission des péchés des biens plus grandi que ceux qui sont arrivés avant les péchés. Ce n'est pas que nous devions prendre plaisir au péché , à Dieu ne plaise ! mais c'est que nous croyons au même apôtre , qui dit ( Rom. V, 90 ) que là où le péché a été abondant , la grâce a été surabondante , et nous noud souvenons que nous avons obtenu Jésus-Christ lui-même à l'ocoa'* Bîon du péché. Ainsi, l'on voit que le sentiment de ces prélats va à soutenir qu'une suite de choses où le péché entre a pu être et a été effectivement meilleure qu'une autre suite sans le péché.

42. On s'est servi de tout temps des comparaisons prises des plaisirs des sens , mêlés avec ce qui approche de la douleur, pour fôire juger qu'il y a quelque chose de semblable dans les plaiiini intellectuels. Un peu d'acide, d'acre ou d'atherplatl souvent mieuiÉ que du sucre; les ombres rehaussent les couleurs ^ et même une dissonance placée où il faut donne du relief à l'harmonie. Noui vouions être effrayés par des danseurs de corde qui sont sur le point de tomber, et nous voulons que les tragédies nous fassent presque pleurer. Goûte -t- on assez la santé, et en rend -on assez grâce â Pieu sans jamais avoir été malade? et ne faut-il pas le plus sou-

vent qu'un peu de mal rende le bien plus sensible, c'est-à-dire plus grand?

43. Mais l'on dira que les maux sont grands et en grand nombre , en comparaison des biens : Ton se trompe. Ce n'est que le défs[ut d'attention qui diminue nos biens, et il faut que cette attention nous soit donnée par quelque mélange de maux. Si nous étions ordinairement malades et rarement en bonne santé, nous sentirions merveilleusement ce grand bien , et nous sentirions moins nos maux ; mais ne vaut-il pas mieux néanmoins que la santé soit ordinaire et la maladie rare? Suppléons donc par notre réflexion à ce qui manque à notre perception , afin de nous rendre le bien de la santé plus sensible. Si nous n'avions point la connaissance de la vie future, je crois qu'il se trouverait peu de personnes qui ne fassent contentes à l'article de la mort de reprendre la vie , à condition de repasser par la même valeur des biens et des maux, pourvu surtout que ce ne fût point par la même espèce : on se contenterait de varier, sans exiger une meilleure condition que celle où l'on avait été^

H, Quand on considère aussi la fragilité du corps humain , on admire la sagesse et la bonté de l'auteur de la nature, qui l'a rendu si durable et sa condition si tolérable. C'eât ce qui m'a souvent fait dire que je ne m'étonne pas si les hommes sont malades quelquefois, mais que je m'étonne qu'ils le sont si peu, et qu'ils ne le sont point toujours; et c'est aussi ce qui nous doit faire estimer davantage l'artifice divin du mécanisme des animaux , dont l'auteur a fait des machines si frêles et si sujettes à la corruption , et pourtant si capables de se maintenir ; car c'est la nature qui nous guérit plutôt que la médecine. Or cette fragilité même est une suite de la nature des choses , à moins qu'on ne veuille que cette espèce de créature, qui raisonne et qui est habillée de chair et d'os, ne soit point dans le monde. Mais ce serait apparemment un défaut que quelques philosophes d'autrefois auraient appelé vacuum formarum , un vide dans l'ordre des espèces.

15. Ceux qui sont d'humeur à se louer de la nature et de la fortune , et non pas à s'en plaindre , quand même ils ne seraient pas les mieux partagés, me paraissent préférables aux autres; car, outre que ces plaintes sont mal fondées, c'est murmurer en effet contre les ordres de la Providence. Il ne faut pas être facilement du iK)mbre des mécontents dans la république où l'on est , et il ne le faut poit être du tout dans la cité de Dieu , où Ton ne le peut être qu'avec injustice. Les livres de la misère humaine , tels que celui du pape Innocent III, ne me paraissent pas des plus utiles : on re-

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double les mauK en leur donnant une attention qu^on en devrait détourner pour la tourner vers les biens qui l'emportent de beaucoup. J'approuve encore moins les livres tels que celui de Tabbô Esprit , De la fausseté des vertus humaines, dont on nous a donné dernièrement un abrégé , un tel livre servante tourner tout du mauvais côté et à rendre les hommes tels qu'il les représente.

46. Il faut avouer cependant qu'il y a des désordres dans cette vie , qui se font voir particulièrement dans la prospérité de plusieurs méchants et dans i'infélicilé de beaucoup de gens de bien. Il y a un proverbe allemand qui donne môme l'avantage aux méchants , comme s'ils étaient ordinairement les plus heureux :

Je knimmer Holz, je bessre Kriicke :

Je ftrger Schalck, je grdsser Glucke.

Et il serait à souhaiter que ce mot d'Horace fût vrai à nos yeux :

Itaro antecedentem scelestum Deseruit p^e pœna claudo.

Cependant il arrive souvent aussi , quoique ce ne soit peut-être pas le plus souvent,

Qu'aux yeux de l'univers le ciel se justifie,

et qu'on peut dire avec Claudien :

Abstulit hune tandem Ruflni pœna tumultum, Abstdvitque deos....

47. Mais quand cela n'arriverait pas ici, le remède est tout prêt dans Tautre vie : la religion, et même la raison nous l'apprennent^ et nous ne devons point murmurer contre un petit délai que la sagesse suprême a trouvé bon de donner aux hommes pour se repentir. Cependant c'est là où les objections redoublent d'un autre côté , quand on considère le salut et la damnation , parce qu'il paraît étrange que, même dans le grand avenir de l'éternité, le mal doive avoir l'avantage sur le bien , sous l'autorité suprême de celui qui est le souverain bien, puisqu'il y aura beaucoup d'appelés et peu d'élus ou de sauvés. Il est vrai qa'on voit par quelques vers de Prudence [Hymn. ante Somnum) :

Idem tamen benignns Ultor retundit iram, Paucosque non piorum Patitur perire in aevum ;

que plusieurs ont cru de son temps que le nombre de ceux qui seront assez méchants pour être damnés serait Irès-pelil ; et il sem-

ble à quelques-uns qu'on croyait alors un milieu entre Tenfer et le paradis ; que le même Prudence parle comme s'il était content de ce milieu ; que saint Grégoire de Nice incline aussi de ce côté-là , et que saint Jérôme penche vers l'opinion qui veut que tous les chrétiens seraient enfin reçus en grâce. Un mot de saint Paul, qu'il donne lui-même pour mystérieux, portant que tout Israël sera sauvé, a fourni de la matière à bien des^ réflexions. Plusieurs personnes pieuses, et même savantes, mais hardies, ont ressuscité le sentiment d'Origène , qui prétend que le bien gagnera le dessus en son temps, en tout et partout^ et que toutes les créatures raisonnables deviendront enfin saintes et bienheureuses, jusqu'aux mauvais anges. Le livre de l'Évangile étemel , publié depuis peu en allemand, et soutenu par un grand et savant ouvrage intitulé Â7roxaTâ<rTaŒiç TràvTwv, a causé beaucoup de bruit sur ce grand paradoxe. M. Le Clerc a aussi plaidé ingénieusement la cause des origénistes, mais sans se déclarer pour eux.

48. Il y a un homme d'esprit qui , poussant mon principe de l'harmonie jusqu'à des suppositions arbitraires que je n'approuve nullement, s'est fait une théologie presque astronomique. Il croit que le désordre présent de ce bas monde a commencé lorsque l'ange président du globe de la terre , laquelle était encore un soleil (c'està-dire une étoile fixe et lumineuse par elle-même ) , a commis un péché avec quelques moindres anges de son département, peutêtre en s'élevant mal à propos contre un ange d'un soleil plus grand ; qu'en même temps , par Vharmonie préétablie des règnes de la nature et de la grâce , et par conséquent par des causes naturelles arrivées à point nommé , notre globe a été couvert de taches, rendu opaque et chassé de sa place : ce qui l'a fait devenir étoile errante ou planète, c'est-à-dire satellite d'un autre soleil , et de celui-là même peut-être dont son ange ne voulait point reconnaître la supériorité , et que c'est en cela que consiste la chute de Lucifer; que maintenant le chef des mauvais anges, qui est appelé dans la sainte Écriture le prince, et même le dieu de ce monde , portant envie avec les anges de sa suite à cet animal raisonnable qui se promène sur la surface de ce globe , et que Dieu y a suscité peut-être pour se dédommager de leur chute , travaille à le rendre complice de leurs crimes et participant de leurs malheurs. Là-dessus Jésus-Christ est venu pour sauver les hommes. C'est le fils éternel de Dieu , en tant que fils unique ; mais ( selon quelques anciens chrétiens , et selon l'auteur de cette hypothèse ) s'étant revêtu d'abord , dès le commencement des choses , de la naure la plus excellente d'entre les créatures pour les perfectionner

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toutes, il s'est mis parmi elles; et c'est la seconde filiation , par laquelle il est le premier-né de teute créature. C'est ce que les cabalistes appelaient Adam Cadmon. Il avait peutrétre planté son tabernacle dans ce grand soleil qui nous éclaire ; mais il est enfin venu dans ce globe où nous sommes, il y est né de la Vierge , et a pris la nature humaine pour sauver les hommes des mains de leur ennemi et du sien. Et quand le temps du jugement approdiera, lorsque la face présente de notre globe sera sur le point de périr, il y reviendra visiblement pour en retirer les bons, en les transplantant peut-être dans le soleil , et pour punir ici les méchants avec les démons qui les ont séduits : alors le globe de la terre commencera à brûler et sera peut-être une coniète. Ce feu durera je ne sais combien d'seones. La . queue de la comète est désignée par la fumée qui montera incessamment, suivant l'Apocalypse, et cet incendie sera Teiifer, ou la seconde mort dont parle la sainte Écriture. Mais enfin l'enfer rendra ses morts, la nM)rt même sera détruite » la raison et la paix recommenceront à régner dans les esprits qui avaient été pervertis; ils sentiront leur tort, ils adoreront leur Créateur, et conunenceront même à l'aimer d'autant plus qu'ils verront la grandeur de Tabime dont ils sortent. En même temps ( en vertu du parallélime harmonique des règnes de la nature et de la grâce) ce long et grand incendie aura purgé le globe de la terre de ses taches. Il redeviendra soleil ; son ange président reprendra sa place avec les anges de sa suite; les hommes damnés seront avec eux du nombre des bons anges; ce chef de notre globe rendra hommage au Messie, chef des créatures : la gloire de cet ange réconcilié sera plus grande qu'elle n'avait été avant sa chute.

Inque Deos iteram hitorum lege receptus Aoreua ttternum noster regnabit Ap<dlo.

La vision m'a paru plaisante et digne d'un origéniste ; mais nous n'avons point besoin de telles hypothèses ou fictions , où l'esprit a plus de part que la révélation, et où ménae la raison ne trouve pas tout à fait son compte ; car il ne paraît pas qu'il y ait un endroit principal dans l'univers connu qui mérite préférablement aux autres d'être le siège de l'aîné des créatures, et le soleil de notre syst^e au moins ne l'est point.

49. En nous tenant donc à la doctrine établie que le nonobre dea hommes damnés éternellement sera incomparablement plus grand que celui des sauvés, il faut dire que le mal ne laisserait pas de paraître presque comme rien en comparaison du bien, quand on considérera la véritable grandeur de la cité de Dieu. Cœlius Secundufl

Curia a fait un petit livre De amplittAdim regni cœlestis qui a été réimprimé il n'y a pas long-temps; mais il s'en faut beaucoup qu'il ait compris l'étendue du royaume des cieux. Les. anciens avaient de petites idées des ouvrages de Dieu, et saint Augustin, faute de savoir les découvertes modernes, était bien en peine quand il s'agissait d'excuser la prévalence du mal. Il semblait aux anciens qu'il n'y avait que notre terre d'habitée, oii ils avaient même peur des antipodes; le reste du monde était, selon eux, quelques globes luisants et quelques sphères cristallines. Aujourd'hui, quelques bornes qu'on donne ou qu'on ne donne pas à l'univers , il faut reconnaître qu'il y a un nombre innombrable de globes, autant et plus grands que le' nôtre, qui ont autant de droit que lui à avoir des habitants raisonnables, quoiqu'il ne s'ensuive point que ce soient des hommes. Il n'est qu'une planète , c'eslr-à-dire un des six satellites principaux de notre soleil; et comme toutes les fixes , sont des soleils aussi, l'on voit combien notre terre est peu de chose par rapport aux choses visibles , puisqu'elle n'est qu'un appendice de l'un d'entre eux. Il se peut que tous les soleils ne soient habités que par des créatures heureuses, et rien ne nous oblige de croire qu'il y en a beaucoup de damnés, car peu d'exemples ou peu d'échantillons suffisent pour l'utilité que le bien retire du mal. D'ailleurs, comme il n'y a nulle raison qui porte à croire qu'il y a des étoiles partout, ne se peut-il point qu'il y ait un grand espace au delà de la région des étoiles? Que ce soit le ciel empyrée ou non, toujours cet espace immense qui environne toute cette région pourra être rempli de bonheur et de gloire. Il pourra être conçu comme l'Océan, où se rendent les fleuves de toutes les créatures bienheureuses, quand elles seront venues à leur perfection dans le système des étoiles. Que deviendra la considération de notre globe et de ses habitants? Ne sera-ce pas quelque chose d'incomparablement moindre qu'un point physique , puisque notre terre est comme un point au prix de la distance de quelques fixes? Ainsi la proportion de la partie de l'univers que nous connaissons se perdant presque dans le néant au prix de ce qui nous est inconnu, et que nous avons pourtant sujet d'admettre, et tous les maux qu'on nous peut objecter n'étant que dans ce presque néant, il se peut que tous les maux ne soient aussi qu'un presque néant en comparaison des biens qui sont dans l'univers.

20. Mais il faut satisfa^ire encore aux d fficultésplus spéculatives et plus métaphysiques dont il a été fait mention et qui regardent la cause du mal. On demande d'abord d'où vient le mal? Si Deus est, undemalum? si non est y undebonum? Les anciens attribuaient

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la cause du mal à la matière, qu'ils croyaient incréée et indépen* dante de Dieu ; mais nous qui dérivons tout être de Dieu, où trouverons-nous la source du mal? La réponse est qu'elle doit être cherchée dans la nature idéale de la créature autant que cette nature est renfermée dans les vérités éternelles qui sont dans Tentendément de Dieu indépendamment de sa volonté. Car il faut considérer qu'il y a une imperfection originale dans la créature avant le péché, parce que la créature est limitée essentiellement, d'où vient qu'elle ne saurait tout savoir et qu'elle se peut tromper et faire d'autres fautes. Platon a dit dans le Timée que le monde avait son origine de l'entendement joint à la nécessité. D'autres ont joint Dieu et la nature. On y peut donner un bon sens. Dieu sera l'en-» tendement, et la nécessité, c'est-à-dire la nature essentielle des choses , sera l'objet de l'entendement , en tant qu'il consiste dans les vérités étemelles. Mais cet objet est interne et se trouve dans l'entendement divin. Et c'est là-dedans que se trouve non-seulement la forme primitive du bien , mais encore l'origine du mal : c'est la région des vérités éternelles qu'il faut mettre à la place de la matière , quand il s'agit de chercher la source des choses. Cette région est la cause idéale du mal, pour ainsi dire, aussi bien que du bien ; mais, à proprement parler, le formel du mal n'en a point d'efficiente , car il consiste dans la privation , comme nous allons voir, c'est-à-dire dans ce que la cause efficiente ne fait point. C'est pourquoi les scolastiques ont coutume d'appeler la cause du mal déficiente.

24 . On peut prendre le mal métaphysiquement , physiquement et moralement. Le mal métaphysique consiste dans la simple im* perfection, le mal physique dans la souffrance et le mal moral dans le péché. Or, quoique le mal physique et le mal moral ne soient point nécessaires, il suffît quen vertu des vérités éternelles ils soient possibles. Et comme cette région immense des vérités contient toutes les possibilités, il faut qu'il y ait une infinité de mondes possibles, que le mal entre dans plusieurs d'entre eux, et que même le meilleur de tous en renferme; c'est ce qui a déterminé Diiu à permettre le mal.

22. Mais quelqu'un me dira : Pourquoi nous parlez-vous de permettre ? Dieu ne fait-il pas le mal et ne le veut-il pas? C'est ici qu'il sera nécessaire d'expliquer ce que c'est que permission^ afin que l'on voie que ce n'est pas sans raison qu'on emploie ce terme. Mais il faut expliquer auparavant là nature de la volonté, qui a ses degrés ; et dans le sens général , on peut dire que la volonté consiste dans l'inclination à faire quelque chose à proportion du bien

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qu'elle renferme. Cette volonté est appelée antécédente lorsqu'elle est détachée, et regarde chaque bien à part en tant que bien. Dans ce sens, on peut dire que Dieu tend à tout bien en tant que bien, ad perfeciionem simjdiciter simplicem, pour parler scolastique, et cela par une volonté antécédente. Il a une inclination sérieuse à sanctifier et à sauver tous les hommes^ à exclure le péché et à empêcher la damnation. L'on peut même dire que cette volonté est efficace de soi (per se), c'est-à-dire en sorte que l'effet s'ensuivrait , s'il n'y avait pas quelque raison plus forte qui l'empêchât ; car cette volonté ne va pas au dernier eflfort (ad summum conatum), autrement elle ne manquerait jamais de produire son plein efifet, Dieu étant le maitre de toutes choses. Le succès entier et infaillible n'appartient qu'à la volonté wnséquente , comme on l'appelle. C'est die qui est pleine , et à son égard cette règle a lieu , qu'ot ' ne manque jamaià de faire ce que l'on veut lorsqu'on le peut. Or, cette volonté consé(^ente, finale et décisive, résulte du conflit de toutes les volontés antécédentes , tant de celles qui tendent vers le bien -que de celles qui repoussent le mal ; et c'est du concours de tontes ces volontés particulières que vi^t la volonté totale, comme dans la mécanique le mouvement composé résulte de toutes les t^idances qui concourent dans un même mobile et satisfait également à chacune, autant qu'il est possible de faire tout à la fois. Ëi c'est comme si le mobile se partageait entre ces tendances, suivant ce que j'ai monU*é autrefois dans un des journaux de Paris (7 septembre 4693), en donnant la loi générale des compositions du mouvement. Et c'est encore en ce sens qu'on peut dire que la volonté antécédente est efficace en qudque façon et même effective avec succès.

23. De cela il s'wisuit que Dieu veut aniècédemment \q bien et eonséquemmeni le meilleur. Et pour ce qui est du mal. Dieu ne veut point du tout le mal nH)ral et il ne v^t point d'une manière abso* lue le mai phyàqoe ou les souffrances; c'est pour cela qu'il n'y a point de prédestination absolue à la damnation ; et on peut dire du mal physique que Dieu le veut souvent comme une peine due à la coulpe, et souvent aussi comme un moyen propre à mie fin, c'està-dire pour empêcher de plus grands maux ou pour obtenir de plus grands biens. La peine sert aussi pour l'amendeoi^t et pour l'exemple, et le mal sert souvent pour mieux goûter le bien, et quelquefois aussi il contribue à une plus grande perfection de celui qui le souffre, comme le grain qu'on sème est sujet à une espèce de cc»^ ruption pour germer : c'est une belle comparaison dont Jésus-Chri^ s'est servi lui-même.

ESSAIS SUR LA BONTÉ m, DIEU, etc. PARTIE I. 87

2i. Pour ce qui est du péché ou du mat moral, quoiqu'il arrive aussi fort souveut qu'il puisse 8er\'ir de moyen pour obtenir un bien ou pour empêcher un autre mal, ce n'est pas pourtant cela qui le rend un objet suffisant de la volonté divine ou bien un objet légitime d'une volonté créée ; il faut qu'il ne soit admis ou permis qu'en tant qu'il est regardé comme une suite certaine d'un devoir indispensable, de sorte que celui qui ne voudrait point permettre le péché d'aulrui manquerait lui-même à ce qu'il doit ; comme si un officier qui doit garder un poste important le quittait, surtout dans un temps de danger, pour empêcher une querelle dans la ville entre deux solidats de la garnison prêts à s'entretuer.

25. La régie qui porte non esse facienda malaj ut eveniant 6offa, et qui défend mênae de permettre un mal moral pour obtenir un bien physique est confirmée ici, bien loin d'être violée, et l'on en montre la source et le sens. On n'approuvera point qu'une reine prétende sauver TÉtat en commettant ni même en permettant un crime. Le crime est certain^ et le mal de l'État est douteux , outre que cette manière d'autoriser des crimes, si elle était reçue, serait pire qu'un bouleversement de quelque pays, qui arrive assez sans cela, et arriverait peut-être plus par un tel moyen qu'on choisirait pour Tempêcher. Mais par rapport à Dieu rien n'est douteux, rien ne saurait être opposé à la règle du meilleur y qui ne souffre aucune exception ni dispense. £t c^est dans ce sens que Dieu permet le pé* ché ; car il manquerait à ce qu'il se doit, à ce qu'il doit à sa sagesse, à sa bonté, à sa perfection, s'il ne suivait pas le grand résultat de toutes ses tendances au bien , et s'il ne choisissait pas ce qui est absolument le meilleur, nonobstant le mal de coulpe qui s'y trouve enveloppé par la suprême nécessité des vérités éternelles. D'où il faut conclure que Dieu veut tout le bien en soi antécédemment , qu'il veut le meilleur coméquemment comme une fin , qu'il veut l'indifférent et le mal physique quelquefois comme un moyen, mais qu'il ne veut que permettre le mal moral à titre du sine quo non ou de nécessité hypothétique qui le lie avec le meilleur. C'est pourquoi lat;o/on/^ conséi^iente de Dieu, qui a le péché pour objet, n'est que permissive.

26. 11 est encore bon de considérer que le mal moral n'est un si grand mal que parce qu'il est une source de maux physiques qui se trouvent dans une créature des plus puissantes et des plus capables d'en faire. Car une mauvaise volonté est dans son département ce que le mauvais principe des manichéens serait dans l'univers ; et la raison, qui est une image de la divinité , fournit aux âmes mauvaises de grands moyens de causer beaucoup de mat.

Un seul Caligula, un Néron, en ont fait plus qu'un tremblement de terre. Un mauvais homme se plaît à faire souffrir et à détruire, et il n'en trouve que trop d'occasions. Mais Dieu étant porté à produire le plus de bien qu'il est possible, et ayant toute la science et toute la puissance nécessaires pour cela , il est impossible qu'il y ait en lui faute, coulpe, péché ; et quand il permet le péché, c'est sagesse, c'est vertu.

27. Il est indubitable, en efifet, qu'il faut s'abstenir d'empêcher le péché d'autrui , quand nous ne le pouvons faire sans pécher nous-mêmes. Mais quelqu'un nous opposera peut-être que c'est Dieu lui-même qui agit et qui fait tout ce qu'il y a de réel dans 4e péché de la créature. Cette objection nous mène a considérer le concours physique de Dieu avec la créature , après avoir examiné le concours inoral qui embarrassait le plus. Quelques-uns ont cru avec le célèbre Durand de Saint-Portien et le cardinal Aureolus, scolastique fameux, que le concours de Dieu avec la créature (j'entends le concours physique) n'est que général et médiat, et que Dieu crée les substances et leur donne la force dont elles ont besoin ; et qu'après cela il les laisse faire et ne fait que les conserver sans les aider dans leurs actions. Cette opinion a été réfutée par la plupart des théologiens scolastiques , et il paraît qu'on l'a désapprouvée autrefois dans Pelage. Cependant un capucin qui se nomme Louis Pereir, de Dole, environ l'an 1 630, avait fait un Hvre exprès pour la ressusciter, au moins par rapport aux actes libres. Quelques modernes y inclinent, et M. Bernier la soutient dans un petit livre Du libre et du volontaire. Mais on ne saurait dire par rapport à Dieu ce que c'est que conserver sans revenir au sentiment commun. Il faut considérer aussi que Taction de Dieu conservant doit avoir du rapport à ce qui est conservé, tel qu'il est, et selon l'état où il est ; ainsi elle ne saurait être générale ou indéterminée. Ces généralités sont des abstractions qui ne se trouvent point dans la vérité des choses singulières ,. et la conservation d'un homme debout est différente de la conservation d'un homme assis. Il n'en serait pas ainsi , si elle ne consistait que dans l'acte d'empêcher et d'écarter quelque cause étrangère qui. pourrait détruire ce qu'on veut conserver, comme il arrive souvent lorsque les hommes conservent quelque chose ; mais outre que nous sommes obligés nous-mêmes quelquefois de nourrir ce que nous conservons, il faut savoir que la conservation de Dieu consiste dans cette influence immédiate perpétuelle que la dépendance des créatures demande. Cette dépendance a lieu à l'égard non-seulement de la substance, mais encore de l'action, et on ne saurait peut-être l'expliquer mieux qu'en disant,

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avec le commun des théologiens et des philosophes, que c^est une création continuée.

28. On objectera que Dieu crée donc maintenant l'homme péchant, lui qui Ta créé innocent d'abord. Mais c^est ici qu^il faut dire, quant au moral, que Dieu étant souverainement sage, ne peut manquer d'observer certaines lois et d'agir suivant les règles tant physiques que morales que sa sagesse lui a fait choisir; et la même raison qui lui a fait créer l'homme innocent , mais prôt à tomber, lui fait recréer l'homme lorsqu'il tombe, puisque sa science fait que le futur lui est comme le présent , et qu'il ne saurait rétracter les résolutions prises.

29. Et quant au concours physique, c'est ici qu'il faut considérer cette vérité qui a fait déjà tant de bruit dans les écoles , depuis que saint Augustin l'a fait valoir, que le mal est une privation de l'être, au lieu que l'action de Dieu va au positif. Cette réponse passe pour une défaite et même pour quelque chose de chimérique dans l'esprit de bien des gens ; mais voici un exemple assez ressemblant qui les pourra désabuser.

30. Le célèbre Kepler et après lui M. Descartes (dans ses Lettres) ont parlé de V inertie naturelle des corps, et c'est quelque chose qu'on peut considérer comme une parfaite image et même comme un échantillon de la limitation originale des créatures, pour faire voir que la privation fait le formel des imperfections et des inconvénients qui se trouvent dans la substance aussi bien que dans ses actions. Posons que le courant d'une même rivière emporte avec soi plusieurs bateaux qui ne diffèrent entre eux que dans la chaîne, les uns étant chargés de bois, les autres de pierre, et les uns plus, les autres moins. Cela étant, il arrivera que les bateaux les plus chargés iront plus lentement que les autres, pourvu qu'on suppose que le vent, ou la rame, ou quelque autre moyen semblable ne les aide point. Ce n'est pas proprement la pesanteur qui est la cause de ce retardement , puisque les bateaux descendent au lieu de monter , mais c'est la même cause qui augmente aussi la pesanteur dans les corps qui ont plus de densité , c'est-à-dire qui sont moins spongieux et plus chargés de matière qui leur est propre; car celle qui passe à travers des pores ne recevant pas le môme mouvement ne doit pas entrer en ligne de compte. C'est donc que la matière est portée originairement à la tardivité ou à la privation de la vitesse, non pas pour la diminuer par soi-même quand elle a déjà reçu cette vitesse , car ce serait agir, mais pour modérer par sa réceptivité l'effet de l'impression quand elle le doit recevoir. Et par conséquent, puisqu'il y a plus de matière mue

par ta même force du courant lorsque le bateau est plus chargé, il faut qu'il aille plus lentement. Les expériences aussi du choc des corps, jointes à la raison, font voir quil faut employer deux fois plus de force pour donner une même vitesse à un corps de la même matière, mais deux fois plus grand ; ce qui ne ôeralt point nécessaire si la matière était absolument indifférente au repos et au mouvement, et si elle n*avait pas celte inertie naturelle dont nous venons de parler qui lui donne une espèce de répugnance à être mue. Comparons maintenant la force que le courant exerce sur les bateaux et qu'il leur communique, avec Taclion de Dieu qui produit et conserve ce qu'il y a de positif dans les créatures, et leur donne de la perfection, de l'être et de la force; comparons, dis-je, l'inertie de la matière avec Timperfection naturelle des créatures, et la lenteur du bateau chargé avec le défaut qui se trouve dans les qualités et dans l'action de la créature, et nous trouverons qu'il n'y a rien de st juste que cette comparaison. Le courant eât la cause du mouvement du bateau, mais non pas de son retardement ; Dieu est la cause de la perfection dans la nature et dans les actions de la créature, mais la limitation de la réceptivité de la créature est la cause des défauts qu'il y a dans son action. Ainsi les platoniciens, saint Augustin et leâ scolastiques ont eu raison de dire que Dieu est la cause du matériel du mal, qui consiste dans le pofeltif, et non pas du formel, qui consiste dans la privation, comme Ton peut dire que le courant est la cause du matériel du retardement , sans l'être de son formel , c'est-à-dire il est la cause de la vitesse du bateau, sans être la cause des bornes de cette vitesse. Et Dieu est aussi peu la cause du péché que le courant de la rivière est le cause du retardement du bateau. La force aussi est à l'égard de la matière comme Tesprit est à l'égard dé la chair ; l'esprit est prompt et la chair est infirme, et les esprits agissent *

Quantam non noxia corpora tardant.

31 . Il y a donc un rapport tout pareil entre une telle ou telle action de Dieu et une telle ou telle pasi^îon ou réception de la créature, qui n'en est perfectionnée dans le cours ordinaire des choses qu'à mesure de sa réceptivité, comme on l'appelle. Et lofsqu^on dit que la créature dépend de Dieu en tant qu'elle est et en tant qu'elle agit , et même que la conservation est une création continuelle, c'est que Dieu donne toujours à la c^éature et produit eonlinuellement ce qu'il y a en elle de positif, de bon et de parfait, tout don pâtfait venant du père des lumières; au lieu que lés imperfections et les défauts des opérations viennent de la limitation

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originale que ta créature n'a pu manquer de recevoir avec le premier commencement de son être par les raisons idéales qui la bornent. Car Dieu ne pouvait pas lui donner tout sans en faire un Dieu; il fallait donc qu'il y eût différents degrés dans la perfection des choses, et qu'il y eût aussi des limitations de toute sorte.

32. Cette considération servira aussi pour satisfaire à quelques philosophes modernes ) qui Vont jusqu'à dire que Dieu est le seul acteur. Il est vrai que Dieu est le seul dont l'action est pure et iatts mélange de ce qu'on appelle pdîir; mais cela n'empêche pas que la créature n'ait part aux actions aussi, [Risque Vaction de ta ô-éature est une modification de la substance qui en coule naturellement, et qui renferme une variation non-seulement dans les perfîîctions que Dieu a communiquées à la créature , mais encore dans les limitations qu'elle y apporte d'elle-même , pour être ce qu'elle est. Ge qui fait voir aussi qu'il y a une distinction réelle entre la substance et ses modifications ou accidents contre le sentiment de quelques modernes, et particulièrement de fëu M. le duc de Buckinghani, qui en a parlé dans un petit discours sur la religion, réimprimé depuis peu. Le mal est donc comme les ténèbres , et tion^seulement l'ignorance ^ mais encore l'erreur et la malice consistent formellement dans une certaine espèce de privation. Voici un exemple de l'erreur dont nous nous sommes déjà servis. ie Vois une tour qui paraît ronde de loin, quoiqu'elle soit carrée. La pensée que la tour est ce qu'elle parait coule naturellement de <» que je vois ; et lorsque je m'arrête à celte pensée , c'est une affirmation, c'est un faux jugement; mais si je pousse Texamen, si quelque réflexion fait que je m'aperçois que les apparences me trompent) me voilà revenu de l'erreur. Demeurer dans un certain endroit ou n*aller pas plus loin , ne se point aviser de quelque re- BUirque, ce sont des privations.

33. Il en est de même à l'égard de la malice ou de la mauvaise Volonté» La volonté tend au bien en général ; elle doit aller vers la perfection qui nous convient, et la suprême perfection est en Dieu. Tous les plaisirs ont en eux-mêmes quelque sentiment de perfection; mais lorsqu'on se borne aux plaisirs des sens ou à d'autres, au préjudice de plus grands biens, comme de la santé, de la vertu, de l'nnion avec Dieu, de la félicité, c'est dans celle privation d'une tendance ultérieure que le défaut consiste. En général, la perfection est positive, c'est une réalité absolue; le défaut est privatif, il vient de la limitation et tend à des privations nouvelles. Ainsi , c'est un dicton aussi véritable que vieux : Bonûtn ex caum intégra^ malum ex quolibet defectu; comme aussi celui qui porte ; Muhm eau-

sam habet non efficientem, sed deficientem. Et j'espère qu'on concevra mieux le sens de ces axiomes, après ce que je viens de dire.

34. Le concours physique de Dieu et des créatures avec la volonté, contribue aussi aux difficultés qu'il y a sur la liberté. Je suis d'opinion que notre volonté n'est pas seulement exempte de la contrainte, mais encore de la nécessité. Aristote a déjà renoarqué qu'il y a deux choses dans la liberté , savoir la spontanéité et le choix ; et c'est en quoi consiste notre empire sur nos actions. Lorsque nous agissons îtbrement, on ne nous force pas, comme il arriverait, si l'on nous poussait danS un précipice et si Ton nous jettait du haut en bas ; on ne nous empêche pas d'avoir l'esprit libre lorsque nous délibérons , comme il arriverait , si l'on nous donnait un breuvage qui nous ôtât le jugement. Il y a de la contingence dans mille actions de la nature ; mais lorsque le jugement n'est point dans celui qui agit, il n'y a point de liberté. Et si nous avions un jugement qui ne fût accompagné d'aucune inclination à agir, notre âme serait un entendement sans volonté.

35. 11 ne faut pas s'imaginer cependant que notre liberté consiste dans une indétermination ou dans une indifférence d'équili" bre; comme s'il fallait être incliné également du côté du oui et du non , et du côté des différents partis, lorsqu'il y en a plusieurs à prendre. Cet équilibre en tout sens est impossible ; car si nous étions également portés pour les parties A, B et G, nous ne pourrions pas être également portés pour A et pour non A. Cet équilibre est aussi absolument contraire à l'expérience et, quand on s'examinera, l'on trouvera qu'il y a toujours eu quelque cause ou raison qui nous a incliné vers le parti qu'on a pris, quoique bien souvent on ne s'aperçoive pas de ce qui nous meut; tout comme on ne s'aperçoit guère pourquoi, en sortant d'une porte, on a mis le pied droit avant le gauche, ou le gauche avant le droit.

36. Mais venons aux difficultés. Les philosophes conviennent aujourd'hui que la vérité des futurs contingents est déterminée , c'est-à-dire que les futurs contingents sont futurs , ou bien qu'ils seront , qu'ils arriveront • car il est aussi sûr que le futur sera qu'il est sûr que le passé a été. Il était déjà vrai il y a cent ans que j'écrirais aujourd'hui, comme il sera vrai après cent ans que j'ai écrit. Ainsi le contingent, pour être futur, n'est pas moins contingent; et la détermination y qu'on appellerait certitude ^ si elle était connue, n'est pas incompatible avec la contingence. On prend souvent le certain et le déterminé pour une même chose, parce qu'une vérité déterminée est en état de pouvoir être connue , de

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sorte qu'on peut dire que ia détermination est une certitucle objective.

37. Cette détermination vient de la nature même de la vérité et 06 saurait nuire à la liberté; mais il y a d'autres déterminations qu'on prend d'ailleurs, et premièrement de la prescience de Dieu, laquelle plusieurs ont crue contraire à la liberté. Car ils disent que ce qui est prévu ne peut pas manquer d'exister, et ils disent vrai ; mais il ne s'ensuit pas qu il soit nécessaire, car la vérité nécessaire est celle dont le contraire est impossible ou implique contradiction. Or cette vérité, qui porte que j'écrirai demain, n'est point de cette nature, elle n'est point nécessaire. Mais supposé que Dieu la prévoie, il est nécessaire qu'elle arrive; c'est-à-dire la conséquence est nécessaire, savoir qu'elle existe, puisqu'elle a été prévue, car Dieu est infaillible; c'est ce qu'on appelle une nécesité hypothétique. Mais ce n'est pas de cette nécessité dont il s'agit; c'est une nécessité absolue qu'on demande, pour pouvoir dire qu'une action est nécessaire, qu'elle n'est point contingente, qu'elle n'est point l'effet d'un choix libre. Et d'ailleurs il est fort aisé de juger que la prescience en elle-même n'ajoute rien à la détermination de la vérité des futurs contingents , sinort que cette détermination est connue , ce qui n'augmente point la détermination ou la fuiuriiionj comme on l'appelle, de ces événements, dont nous sommes convenus d'abord.

38. Cette réponse est sans doute fort juste , l'on convient que la prescience en elle-même ne rend point la vérité plus déterminée; elle est prévue parce qu'elle est déterminée, parce qu'elle est vraie ; mais elle n'est pas vraie parce qu'elle est prévue : et en cela la connaissance du futur n'a rien qui ne soit aussi dans la connaissance du passé ou du présent. Mais voici ce qu'un adversaire pourra dire : Je vous accorde que la prescience en elle-même ne rend point la vérité plus déterminée , mais c'est la cause de la prescience qui le fait. Car il faut bien que la prescience de Dieu ait son fondement dans la nature des choses, et ce fondement, rendant la vérité prédéterminée, l'empêchera d'être contingente et libre.

39. C'est cette difficulté qui a fait naître deux partis : celui des prédéterminateurs et celui des défenseurs de la science moyenne. Les dominicains et les augustiniens sont pour la prédéterminatfon, les franciscains et les jésuites modernes sont plutôt pour la. science moyenne. Ces deux partis ont éclaté vers le milieu du seizième siècle et un peu après. Molina lui-même, qui est peut-être un des premiers avec Fonseca , qui a mis ce point en système . et de qui les autres ont été appelés molinistes, dit, dans le livre qu'il a fait

de la Concorde du libre arbitre avec la grâce, environ Tan 1570, que les docteurs espagnols (il entend principalement les thomistes), qui avaient écrit depuis vingt ans, ne trouvant point d'autre nwyen d'expliquer comment Dieu pouvait avoir une science certaine des futurs contingents, avaient introduit les prédéterminations comme nécessaires aux actions libres.

40. Pour lui, il a cru avoir trouvé un autre moyen. Il considère qu'il y a trois objets de la science divine : les possibles , les événements actuels et lés événements conditionnels, qui arriveraient en conséquence d'une certaine condition , si elle était réduite en acte. La science des possibilité:} est ce qui s'appelle la science de simple intelligence; celle des événements qui arrivent actuellement dans la suite de l'univers , est appelée la science de vision. Et comme il y a une espèce de milieu entre le simple possible et l'événement pur et absolu , savoir l'événement conditionnel , on pourra dire aussi , selon Molina , qu'il y a une science moyenne entre celle de la vision et celle de l'intelligence. On en apporte le fameux exemple de David, qui demande à l'oracle divin si les habitants de la ville de Kégila, où il avait dessein de se renfermer, le livreraient à Saiil, en cas que Satïl assiégeât la ville; Dieu répondit que Oui, et là-deèsus David prit un autre parti. Or quelques défenseurs de cette scienCe considèrent que , Dieu prévoyant ce que les hommes feraient librement en cas qu'ils fussent mis en telles ou telles circonstances , et sachant qu'ils useraient mal de leur libre arbitre , il décerne de leur refuser des grâces et des circonstances favorables; et il le peut décerner justement, puisqu'aussi bien ces circonstances et ces aides ne leur auraient de rien servi. Mais Molina se contente d'y trouver en général une raison des décrets de Dieu , fondée sur ce que la créature libre ferait en telles ou telles circonstances.

41. Je n'entre point dans tout le détail de cette controverse; il me suffit d'en donner un échantillon. Quelques anciens, dont saint Augustin et ses premiers disciples n'ont pas été contents, paraissent avoir eu des pensées assez approchantes de celles de Molina. I^es thomistes et ceux qui s'appellent disciples de saint Augustin, mais que leurs adversaires appellent jansénistes , combattent celte doctrine philosophiquement et théologiquement. Quelques-uns prétendent que la science moyenne doit être comprise dans la science de simple intelligence. Mais la principale objection va contre le fondement de celte science. Car quel fondement peut avoir Dieu de voir ce que feraient les Kégilites? Un simple acte contingent et libre n'a rien en soi qui puisse donner un principe de

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certitude, si ce n'est qu'on ie considère comme prédéterminé par les décrets de Dieu et par les causes qui en dépendent. Donc la difficulté qui se trouve dans les actions libres et actuelles se trouvera aussi dans les actions libres conditionnelles, c'est-à-dire Dieu ne les connaîtra que sous la condition de leurs causes et de ses décrets , qui sont les premières causes des choses. Et on ne pourra pas les en détacher pour connaître un événement contingent d'une manière qui soit indépendante de la connaissance des causes. Donc il faudrait tout réduire à la prédétermination des décrets de Dieu, donc celte science moyenne, dira-t-on, ne remédiera à rien. Les théologiens qui professent d'être attachés à saint Augustin préten&ent aussi que le procédé des molinistes feraient trouver la source de la grâce de Dieu dans les bonnes qualités de l'homme, ce qu'ils jugent contraire à l'honneur de Dieu et à la doctrine de saint Paul. ii. Il serait long et ennuyeux d'entrer ici dans les répliques et dupliques qui se font de part et d'autre, et il suffira que j'explique comment je conçois qu'il y a du vrai des deux c6tés. Pour cet efiBet, je viens à mon principe d'une inBnité de mondes possibles, représentés dans la région des vérités éternelles, c'est-à-dire dans l'objet de l'intelligence divine, où il faut que tous les futurs conditionnels soient compris. Car le cas du siège de Kégila est d'un monde possible, qui ne diffère du nôtre qu'en tout ce qui a liaison avec cette hypothèse, et l'idée de ce monde possible représente ce qui arriverait en ce cas. Donc, nous avons un principe de la science certaine des contingents futurs, soit qu'ils arrivent aciuellement, soit qu'ils doivent arriver dans un certain cas. Car, dans la région des possibles, ils sont représentés tels qu'ils sont, c'esUà-dire contingente libres. Ce n'est donc pas la prescience des futurs contingenta oi ib fondement de la certitude de cette prescience qui nous doit embarrasser ou qui peut faire préjudice à la liberté. Et quand il serait vrai que les futurs contingents , qui consistent dans les actions libres des créatures raisonnables , fussent entièrement indépendants des décrets de Dieu et des causes externes , il y aurait moyen de les prévoir : car Dieu les verrait tels qu'ils sont dans la région des possibles , avant qu'il décernât de les admettre à l'existence.

43. Mais si la prescience de Dieu n'a rien de commun avec la dépendance ou indépendance de nos actions libres, il n'en est pas de même de la préordination de Dieu , de ses décrets et de la suite des causes que je crois toujours contribuer à la détermination de la volonté. Et si je suis pour les molinistes dans le premier point, je suis pour les prédéterminateurs dans le second ; mais en obser-

9d THÉOOlCÉE.

vaut loujours que la prcdéterniination ne soit poinl nécessitante. En un mot, je suis d'opinion que la volonté est toujours plus inclinée au parti qu'elle prend, mais qu'elle n'est jamais dans la nécessité de le prendre. Il est certain qu'elle prendra ce parti , mais il n'est point nécessaire qu'elle le prenne. C'est à l'imitation de c^ fameux dicton : Astra inclinant^ non nécessitant; quoiqu'ici le cas ne soit pas tout à fait semblable. Car l'événement où les astres portent, en parlant avec le vulgaire, comme s'il y avait quelque fondement dans l'astrologie , n'arrive pas toujours ; au lieu que le parti vers lequel la volonté est plus inclinée ne manque jamais d'être pris. Aussi les astres ne feraient-ils qu'une partie des inclinations qui concourent à Tévénement ; mais quand on parle de la plus grande inclination de la volonté, on parle du résultat de toutes les inclinations, à peu près comme nous avons parlé ci-dessus de la volonté conséquente en Dieu , qui résulte de toutes lès volontés antécédentes.

44. Cependant la certitude objective ou la détermination ne fait point la nécessité de la vérité déterminée. Tous les philosophes le reconnaissent, en avouant que la vérité des futurs contingents est déterminée, et qu'ils ne laissent pas de demeurer contingents. C'est que la chose n'impliquerait aucune contradiction en elle-même, si l'effet ne suivait; et c'est en cela que consiste \ai, contingence. Pour mieux entendre ce point, il faut considérer qu'il y a deux grands principes de nos raisonnements : l'un est le principe de la contradiction, qui porte qne de deux propositions contradictoires, l'une est vraie, l'autre fausse; l'autre principe est celui de la raison déterminante : c'est que jamais rien n'arrive, sans qu'il y ait une cause ou du moins une raison déterminante, c'est-à-dire quelque chose qui puisse servir à rendre raison à priori, pourquoi cela est existant plutôt que de toute autre façon. Ce grand principe a lieu dans tous les événements , et on ne donnera jamais un exemple contraire; et quoique le plus souvent ces raisons déterminantes ne nous soient pas assez connues , nous ne laissons pas d'entrevoir qu'il y en a. Sans ce grand principe, nous ne pourrions jamais prouver l'existence de Dieu, et nous perdrions une infinité de raisonnements très-justes et très-utiles , dont il est le fondement ; et il ne souffre aucune exception, autrement sa force serait affaiblie. Aussi n'est-il rien de si faible que ces systèmes, où tout est chancelant et plein d'exceptions. Ce n'est pas le défaut de celui que j'approuve , où tout va par règles générales , qui tout au plus se limitent entre elles.

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