‹ uvres de Louise LabéChapitre 3 sur 46 · A LION PAR 1 AN DE TOVRN ES · texte numérisé non relu

A LION PAR 1 AN DE TOVRN ES

Auec Priuilege du Roy.

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\''XS J^j STANT le tems venu, Madamoifelle, que W ^w^ 'es feueres loix des hommes n'empefchent ï^^t plus les femmes de s'apliquer aus fcienccs '^ /^^.Jp^ ^ difciplines : il me femble que celles qui ont la commodité, doiuent employer cette honnefte liberté que notre fexe lia autre fois tant defiree, à icelles aprendre : 8t montrer aus hommes le tort qu'ils nous faifoient en nous priuant du bien & de l'honneur qui nous en pouuoit venir : Et fi quelcune paruient en tel degré, que de pouuoir mettre fes concepcions par efcrit, le faire fongneufement & non dédaigner la gloire, &. s'en parer plullot que de chaînes, anneaus, & fomptueus habits : lefquels ne pouuons vrayement eflimer nôtres, que par ufage. Mais l'honneur que la fcience nous procurera , fera entièrement notre : & ne nous

pourra eflre oté, ne par finefle de larron, ne force d'ennemis, ne longueur du tenns. Si i'euffe efté tant fauorifee des Cieus, que d'auoir l'efprit grand aPTez pour comprendre ce dont il ha ù enuie, ie feruirois en cet endroit plus d'exemple que d'amonicion. Mais ayant pafsé partie de ma ieuneffe à l'exercice de la Mufique, & ce qui m'a refté de tems l'ayant trouué court pour la rudefTe de mon entendement, &. ne pouuant de moymefme fatisfaire au bon vouloir que ie porte à notre fexe, de le voir non en beauté feulement, mais en fcience & vertu pafTer ou égaler les hommes: ie ne puis faire autre chofe que prier les vertueufes Dames d'efleuer un peu leurs efprits par deffus leurs quenoilles & fufeaus, 8t s'employer à faire entendre au monde que fi nous ne fommes faites pour commander, fi ne deuons nous eflre defda ignées pour compagnes tant es afaires domefliques que publiques, de ceus qui gouuernent & fe font obeïr. Et outre la reputacion que notre fexe en receura nous aurons valu au publiq, que les hommes mettront plus de peine & d'eflude aus fciences vertueufes, de peur qu'ils n'ayent honte de voir précéder celles, defqucUes ils ont prétendu eftre toufiours fuperieurs quafi en tout. Pource, nous faut il animer l'une l'autre à fi louable entreprife : De laquelle ne deuez eflongner ny efpargner votre efprit, ià de plufieurs & diuerfes grâces acompagné : ny votre ieuneffe, &■ autres faueurs de fortune, pour aquerir cet honneur que les lettres & fciences ont acoutumé porter aus perfonnes qui les fuyuent. S'il y ha quelque chofe recommandable après

la gloire 8t l'honneur, le plaifir que l'eflude des lettres ha acoutumé donner nous y doit chacune inciter : qui eft autre que les autres recreâcions : defquelles quand on en ha pris tant que Ion veut, on ne fe peut vanter d'autre chofe, que d'auoir pafsé le tems. Mais celle de l'eflude laifTe un contentement de foy, qui nous demeure plus longuement : Car le pafsé nous refiouit, & fert plus que le prefent : mais les plaifirsdes fentimens fe perdent incontinent, & ne reuiennent iamais, & en eft quelquefois la mémoire autant facheufe, comme les aftes ont eflédeledables. Dauantage les autres voiuptez font telles, que quelque fouuenir qui en vienne, fi ne nous peut il remettre en telle difpoficion que nous eflions : & quelque imaginacion forte que nous imprimions en la tefte, fi connoifTons nous bien que ce n'eft qu'une ombre du pafsé qui nous abufe & trompe. Mais quand il auient que mettons par efcrit nos concepcions, combien que puis après notre cerueau coure par une infinité d'afaires & inceffamment remue, fi eft ce que long tems après reprenans nos efcrits, nous reuenons au mefme point, & à la mefme difpoficion ou nous eftions. Lors nous redouble notre aife, car nous retrouuons le plaifir pafsé qu'auons ù ou en la matière dont efcriuions, ou en l'intelligence des fciences ou lors eftions adonnez. Et outre ce, le ingénient que font nos fécondes concepcions des premières, nous rend un fingulier contentement. Ces deus biens qui prouiennent d'efcrire vous y doiuent inciter, eftant affeuree que le premier ne faudra d'acompagner vos efcrits, comme il fait tous

VOS autres aftes &c façons de viure. Le fécond fera en vous de le prendre, ou ne l'auoir point : ainfi que ce dont vous efcrirez vous contentera. Quant à moy tant en efcriuant premièrement ces ieuneffes que en les reuoyant depuis, le n'y cherchois autre chofe qu'un honnefte paffetems & moyen de fuir oifiueté : & n'auoy point intencion que perfonne que moy les duft iamais voir. Mais depuis que quelcuns de mes amis ont trouué moyen de les lire fans que l'en fulTe rien, & que (ainfi comme aisément nous croyons ceus qui nous louent) ils m'ont fait à croire que les deuois mettre en lumière : . ie ne les ay osé efconduire, les menalTant ce pendant de leur faire boire la moitié de la honte qui en prouiendroit. Et pource que les femmes ne fe montrent volontiers en publiq feules, ie vous ay choifie pour me feruir de guide, vous dédiant ce petit euure, que ne vous enuoye à autre fin que pour vous acertener du bon vouloir lequel de long tems ie vous porte, & vous inciter &. faire venir enuie en voyant ce mien euure rude &. mal bâti, d'en mettre en lumière un autre qui foit mieus limé & de meilleure grâce.

Dieu vous maintienne en fanté.

De Lion ce 24. luillet

Votre humble amie Louïze Labé.

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