DEBAT DE FOLIE
ET D'AMOVR,
PAR
LOVÏZE LABE'
ARGVMENT.
IvpiTER /iJi/bif yn grand fejîin, ou ejîoit commande à tous les Dieus/e trouver. Amour & Folie arriuent en me/me inflant fur la porte du Palais : laquelle ejiant ià fermée, & n'ayant que le guichet ouuert. Folie voyant Amour ià preji à mettre vn pied dedens, s'auance &
paffe la première . Amour fe voyant pouf se, entre en colère: Folie foutient lui apartenir de pajferdeuant. Ils entrent en dijpute fur leurs puiffances, dinirei &prefeances. Amour ne la pouuant veincre de paroles, met la main à
fon arc, & lui lafche vnefiefche, mais en vain: pource que Folie foudeinfe rend inuifîble : &fe voulant venger, ote les yeus à Amour. Et pour couurir le lieu ou ils efioient, lui mit vn bandeau, fait de tel artifice, qu'im-
pojjible ejî lui cter. Venus fe pleint de Folie, lupiter veut entendre leur diferent. Apolon 6* Mercure debatent le droit de l'une S* l'autre partie. lupiter les ayant longuement ouij, en demande l'opinion aus Dieus : puis prononce
fafentence.
{ FOLIE, AMOVR,
Les perfonnes ) VENVS, IVPITER,
( APOLON, MERCVRE.
DISCOVRS I.
S^i^rx"^'^ ce que ie voy, ie feray la dernière au j:j(7VT^Ok feflin de lupiter, ou ie croy que Ion m'agj /7m\\T, lent. Mais ie voy, ce me fenible, le fils -«-<i.-^^é^ de Venus, qui y va auITi tart que moy. Il faut que ie le paiïe : à fin que Ion ne m'apelle tardiue & parefTeufe.
AMOVR.
Qui ell cette foie qui me pouffe fi rudement? quelle grande hâte la prcfTe? fi ie t'uffe aperçue, ie t'uffe bien gardé de paffer.
FOLIE
Tu ne m'uITes pu empefcher, eftant fi ieune & foible. Mais à Dieu te command', ie vois deuant dire que tu viens tout à loifir,
AMOVR.
Il n'en ira pas ainfi : car auant que tu m'efchapes, ie te donneray à connoitre que lu ne te dois atacher à moy.
FOLIE
LaifTe moy aller, ne m'arrefte point : car ce te fera honte de quereler auec une femme. Et fi tu m'efchaufes une fois, tu n'auras du meilleur.
AMOVR.
Quelles menafTes font ce cy? ie n'ay trouué encore perfonne qui m'ait menafsé que cette foie.
FOLIE
Tu montres bien ton indifcrecion, de prendre en ma ce que ie t'ay fait par ieu : & te mefconnois bien toymefme, trouuant mauuais que ie penfe auoir du meilleur fi tu t'adrefTes à moy. Ne vois tu pas que tu n'es qu'un ieune garfonneau? de fi foible taille que quand i'aurois un bras lié, fi ne te creindrois ie gueres.
AMOVR.
Me connois tu bien?
FOLIE. Tu es Amour, fils de Venus.
AMOVR.
Comment donques fais tu tant la braue auprès de moy, qui, quelque petit que tu me voyes, fuis le plus creint & redouté entre les Dieus & les hommes? fc toy femme inconnue, ofes tu te faire plus grande que moy? ta ieuneffe, ton fexe, ta façon de faire te démentent afTes : mais plus ton ignorance, qui ne te permet connoitre le grand degré que ie tiens.
Tu trionfes de dire. Ce n'ell à moy à qui tu dois vendre tes coquilles. Mais di moy, quel efl ce grand pouuoir dont tu te vantes?
Le ciel & la terre en rendent témoignage. Il n'y ha lieu ou n'aye laifsé quelque trofee. Regarde au ciel tous les fieges des Dieus, &. t'interrogue fi quelcun d'entre eus s'efl; pu efchaper de mes mains. Commence au vieil Saturne, lupiter. Mars, Apolon, St fîniz aus Demidieus, Satires, Faunes, &. Siluains. Et n'auront honte les DeelTes d'en confefTer quelque chofe. Et ne m'a Pallas efpouuenté de fon bouclier : mais ne l'ay voulu interrompre de fes futils ouurages, ou iour &. nuit elle s'employe. BaifTe loy en terre, & di fi tu trouueras gens de marque, qui ne foient ou ayent efié des miens. Voy en la furieufe mer, Neptune &l fes Tritons, me preflans obeïfTance. Penfes tu que les infernaus s'en exemptent? ne les éy ie fait fortir de leurs abimes, & venir efpouuenter les
humains, & rauir les filles à leurs mères : quelques iuges qu'ils foient de tels forfaits &. tranfgrefïïons faites contre les loix? Et à fin que tu ne doutes auec quelles armes le fay tant de proueffes, voila mon Arc feul &mes flefches, qui m'ont fait toutes ces conqueftes. le n'aj» befoin de Vulcan qui me forge de foudres, armet, efcu & glaiue. le ne fuis acompagné de Furies, Harpies & tourmenteurs de monde, pour me faire creindre auant le combat. le n'ay que faire de chariots, foudars, hommes d'armes & grandes troupes de gens : fans lefquelles les hommes ne trionferoient la bas, eftant d'eus fi peu de chofe, qu'un feul (quelque fort qu'il foit & puifTant) eft bien empefché alsncontre de deus. Mais ie n'ay autres armes, confeil, municion, ayde, que moymefnie. Quand ie voy les ennemis en campagne, ie me prefente auec mon Arc : &. lafchant une flefche les mets incontinent en route : & efl; auITi tôt la viftoire gaignee, que la bataille donnée.
FOLIE
l'excufe un peu ta ieunelTe, autrement ie te pourrois à bon droit nommer le plus prefomptueus fol du monde. Il fembleroit à t'ouir que chacun tienne fa vie de ta merci : &. que tu fois le vray Signeur Ko feul fouuerein tant en ciel qu'en terre. Tu t'es mal adreffé pour me faire croire le contraire de ce que ie fay.
AMOVR.
C'efl une eflrange façon de me nier tout ce que chacun confelTe.
FOLIE
le n'ay afaire du iugement des autres : mais quant à moy, ie ne fuis fi aifee à tromper. Me penfes tu de fi peu d'entendement, que ie ne connoifTe à ton port, & à tes contenances, quel fens tu peus auoir? & me feras tu paffer deuant les yeus, qu'un efprit léger comme le tien, &. ton corps ieune & flouet, foit dine de telle figneurie, puiffance,&autorité, quetut'atribues? &fi quelques auentures eftranges, qui te font auenues, te deçoiuent, n'eflime pas que ie tombe en femblable erreur, fâchant tresbien que ce n'efi; par ta force & vertu, que tant de miracles foient auenuz au monde : mais par mon induftrie, par mon moyen &. diligence : combien que tu ne me connoifTes. Mais fi tu veus un peu tenir moyen en ton courrous, ie te feray connoitre en peu d'heure ton arc, &. tes flefches,ou tant tu te glorifies, eflre plus molz que pafle, fi ie n'ay bandé l'arc, & trempé le fer de tes flefches.
le croy que tu veus me faire perdre paciencc. le ne fâche iamais que perfonne ait manié mon arc, que moy : & tu me veus faire à croire, que fans toy ie n'en pourrois faire aucun effort. Mais puis qu'ainfi efl que tu l'eftimes fi peu, tu en feras tout à cette heure la preuue. Folie Je fait inuijible, tellement, qu'Amour ne la pi'ut ajjener.
AMOVR.
Mais qu'es tu deuenue? comment m'es tu efchapee?
Ou ie n'ay fù t'ofenfer, pour ne te voir, ou contre toy feule ha rebouché ma flefche : qui efl bien ie plus eflrange cas qui iamais m'auint. le penfoy eflre feul d'entre les Dieus, qui me rendilTe inuifibie à eus mefmes quand bon me fembloit : Et maintenant ay trouué qui m'a esbloui les yeus. Aumoins di moy, quiconque fois, fi à l'auenture ma flefche t'a frapee, & fi elle t'a bleffee.
FOLIE
Ne t'auoy ie bien dit, que ton arc fc tesflefches n'ont effort, que quand ie fuis de la partie. Et pourautant qu'il ne m'a plu d'eflre nauree, ton coup ha eflé fans effort. Et ne t'esbahis fi tu m'as perdue de vue, car quand bon me femble, il n'y ha œil d'Aigle, ou de ferpent Epidaurien, qui me fâche aperceuoir. Et ne plus ne moins que le Caméléon, ie pren quelquefois la femblance de ceus auprès defquelz ie fuis.
AMOVR.
A ce que ie voy, tu dois eflre quelque forciere ou enchantereffe. Es tu point quelque Circe, ou ^ledee, ou quelque Fée ?
FOLIE
Tu m'outrages loufiours de paroles : & n'a tenu à toy que ne l'aye eflé de fait. le fuis DeeiTe, comme tu es Dieu : mon nom eft Folie. le fuis celle qui te fay grand, 8t abaiffe à mon plaifir. Tu lafches l'arc, & gettes les flefches en l'air : mais ie les alTois aus cœurs <\ue ie vous. Quand tu te penfes plus grand qu'il eft poITible d'eftre, lors par quelque petit defpit ie te renge & re-
mets auec le vulgaire. Tu t'adrefles contre lupiter : mais il eft fi puiffant, 8t grand, que fi le ne dreffois ta main, fi ie n'auoy bien trempé ta flefche, tu n'aurois aucun pouuoir fur lui. Et quand toy feul ferois aymer, quelle feroit ta gloire fi ie ne faifoy paroitre cet amour par mile inuencions? Tu as fait aymer lupiter : mais ie l'ay fait tranfmuer en Cigne, en Taureau, en Or, en Aigle : en danger des plumafliers, des loups, des larrons, & chaffeurs. Qui fit prendre Mars au piège auec ta mère, fi non moy, qui l'auois rendu fi mal auifé, que venir faire un poure mari cocu dedens fon lit mefme? Qu'ufl ce eflé, fi Paris n'uft fait autre chofe, qu'aymer Heleine? Il eRoit à Troye, l'autre à Sparte : ils n'auoient garde d'eus aflembler. Ne lui fis ie drefler une armée de mer, aller chez Menelas, faire la court à fa femme, l'emmener par force, & puis défendre fa querele ixiiufle contre toute la Grèce? Qui ufl parlé des Amours de Dido, fi elle n'ufi; fait femblant d'aller à la chaiïe pour auoir la commodité de parler à Euee feule à feul, & lui montrer telle priuauté, qu'il ne deuoit auoir honte de prendre ce que volontiers elle uft donné, fi à la fin n'ufl couronné fon amour d'une miferable mort? On n'uft non plus parlé d'elle, que de mile autres hotefles, qui font plaifir aus pafians. le croy qu'aucune mencion ne feroit d'Artemife, fi ie ne lui uffe fait boire les cendres de fon mari. Car qui uft fù fi fon affeccion uft pafsé celle des autres femmes, qui ont aymé, & regretté leurs maris 8c leurs amis? Les effets &t ifîues des chofes les font louer ou mefprifer. Si tu fais aymer,
j'en fuis caufe le plus fouuent. Mais fi quelque eftrange auenture, ou grand effet en fort, en cela tu n'y as rien : mais en eft à moy feule l'honneur. Tu n'as rien que le cœur : le demeurant efl; gouuerné par moy. Tu ne fcez quel moyen faut tenir. Et pour te déclarer qu'il faut faire pour complaire, ie te meine & condui : &. ne te feruent tes yeus non plus que la lumière à un aueugle. Et à fin que tu me reconnoilTes d'orenauant, 8t que me fâches gré quand ie te meneray ou conduiray : regarde fi tu vois quelque chofe de toymefme?
Folie tire les yeus à Amour.
AMOVR.
O lupiter! ô ma mère Venus! Jupiter, lupiter, que m'a ferui d'eflre Dieu, fils de Venus tant bien voulu iufques ici, tant au ciel qu'en terre, fi ie fuis fuget à eRre iniurié &. outragé, comme le plus vil efclaue ou forfaire, qui foit au monde? & qu'une femme inconnue m'ait pîi creuer les yeus? Qu'à la malheure fut ce banquet folennel infiitué pour moy. Me trouueray ie en haut auecques les autres Dieus en tel ordre? Ils fe refiouiront, &. ne feray que me pleindre. O femme cruelle! comment m'as tu ainfi acoutré.
FOLIE
Ainfi fe châtient les ieunes & prefumptueus, comme toy. Quelle témérité ha un enfant de s'adrefTer à une femme, & l'iniurier & outrager de paroles : puis de voye de fait tacher à la tuer. Vne autre fois ellime ceus que
tu ne connois eftre, polllble, plus gransque toy. Tu as ofenfé la Royne des hommes, celle qui leur gouuerne le cerueau, cœur, & efprit : à l'ombre de laquelle tous fe retirent une fois en leur vie, & y demeurent les uns plus, les autres moins, félon leur mérite. Tu as ofensé celle qui t'a fait auoir le bruit que tu as : & ne s'efl fouciee de faire entendre au Monde, que la meilleure partie du loz qu'il te donnoit, lui eftoit due. Si tu uffes eflé plus modefle, encore que ie te fuffe inconnue : cette faute ne te fufl auenue.
Comment efl il potTible porter honneur à une perfonne, que Ion n'a iamais vue? le ne t'ay point fait tant d'iniure que tu dis, vu que ne te connoiflbis. Car fi i'ufPe su qui tu es, & combien tu as de pouuoir, ie t'ufTe fait l'honneur que mérite une grand' Dame. Mais eft il poITible, s'ainfi efl que tant m'ayes aymé, & aydé en toutes mes entreprifes, que m' ayant pardonné, me rendiffes mes yeus?
Que tes yeus te foient renduz, ou non, il n'efl en mon pouuoir. Mais ie t'acoulreray bien le lieu ou ils eftoient, en forte que Ion n'y verra point de diformité. Folie bande Amour, & lui met des ejles.
Et ce pendant que tu chercheras tes yeus, voici des cfles que ie te prefle, qui te conduiront auITi bien comme moy.
DEFOLIEETDAMOVR. 17
Mais ou auois tu pris ce bandeau fi à propos pour me lier mes plaies?
FOLIE
En venant i'ay trouué une des Parques, qui me l'a baillé, & m'a dit efire de telle nature, que iamais ne te pourra eflre oté.
AMOVR.
Comment oté ! ie fuis donq aueugle à iamais. O mefchante & traytreffe! il ne le fufit pas de m'auoir creué les yeus, mais tu as oté aus Dieus la puilTance de me les pouuoir iamais rendre. O qu'il n'efl pas dit fans caufe, qu'il ne faut point receuoir prefent de la main de fes ennemis. La malheureufe m'a blefsé, & me fuis mis entre fes mains pour eftre pensé. O cruelles Deflinees ! O noire iournee ! O moy trop crédule ! Ciel, Terre, Mer, n'aurez vous compaflîon de voir Amour aueugle? O infâme & detefiable, tu te vanteras que ne t'ay pu fraper, que tu m'as oté les yeus, & trompé en me fiant en toy. Mais que mefertde plorer ici? Il vaut mieus que me retire en quelque lieu apart, & laiffe paffer ce feflin. Puis, s'il eft ainfi que i'aye tant de faueur au Ciel ou en Terre, ie trouueray moyen de me venger de la faulTe Sorcière, qui tant m'a fait d'outrage.
DISCOVRS II.
Amour fort du Palais de Jupiter, & va refuant àfon infortune.
RES fuîsie las de toute chofe. Ilvaut mieus par defpit defcharger mon carquois, & getter toutes mes flefches , puis rendre ï5j^5p^^ arc fetrouiTe à Venus ma mère. Or aillent, ou elles pourront, ou en Ciel, ou en Terre, il ne m'en chaut : Aulïi bien ne m'eft plus loifible faire aymer qui bon me femblera. O que ces belles Deflinees ont auiourdhui fait un beau trait, de m'auoir ordonné eftre aueugle, à fin qu'indiferemment, & fans accepcion de perfonne, chacun foit au hazard de mes traits 8i de mes flefches. le faifois aymer les ieunes pucelles, les ieunes hommes : i'acompagnois les plus iolies des plus beaus & plus adroits. le pardonnois aus laides, aus viles 8t baffes perfoiines : ie laiffois la vieilleffe en paix : Maintenant, penfant fraper un ieune, i'affeneray fus un
vieillart : au lieu de quelque beau galand, quelque petit laideron à la bouche torfe : & auicndra qu'ils feront les plus amoureus, & qui plus voudront auoirde faueur en amours : & poltible par importunité, prefens, ou richefles, ou difgrace de quelques Dames, viendront au deflus de leur intencion : & viendra mon règne en mefpris entre les hommes, quand ils y verront tel defordre & mauuais gouuernement. Bafte : en aille comme il pourra. Voila toutes mes flefches. Tel en fou frira, qui n'en pourra mais.
Il eftoit bien tems que le te trouuafTe, mon cher fils, tant tu m'as donné de peine. A quoy tient il, que tu n'es venu au banquet de lupiter? Tu as mis toute la compagnie en peine. Et en parlant de ton abfence, lupiter ha ouy dix mille pleintes de toy d'une infinité d'artifans, gens de labeur, efclaues, chambrières, vieillars, vieilles edentees, crians tous à lupiter qu'ils ayment : & en font les plus aparens fâchez, trouuant mauuais, que tu les ayes en cet endroit égalez à ce vil populaire : &. que la paflion propre aus bons efprits foit auiourdhui familière &l commune aus plus lourds & gro (Tiers.
AMOVR.
Ne fuft l'infortune, qui m'eft auenue, i'ulTe attlflé au banquet, comme les autres, &. ne fufTent les pleintes, qu'auez ouyes, eRé faites.