‹ uvres de Louise LabéChapitre 7 sur 46 · ELEGIE I · texte numérisé non relu

ELEGIE I

! V teins qu'Amour, d'hommes & Dieus vainqueur, Faifoit brûler defajlamme mon caur, En enibrajfant de fa cruelle rage Monfang, mes os, mon efprit & courage:

Encore lors ie n'auois la puijjance

De lamenter ma peine & ma Jouffrance.

Encor Phehus, ami des Lauriers vers,

N'auoit permis que ie fijje des vers :

Mais meintenant que fa fureur diuine

Remplit d'ardeur ma hardie poitrine.

Chanter méfait, non les bruians tonnerres

De lupiter, ou les cruelles guerres.

Dont trouble Mars, quand il veut, l'Vniuers.

Il ni' a donne' la lyre, qui les vers

Souloit chanter de l'Amour Lesbienne :

Et â ce coup pleurera de la mienne.

O dous archet, adouci moy la voix,

Qui pourrait fendre & aigrir quelquefois,

En recitant tant d'ennuis &• douleurs.

Tant de dejpit s fortunes & malheurs.

Trempe l'ardeur, dont iadis mon cœur tendre

Fut en brûlant demi réduit en cendre.

le Jen défia un piteus fouuenir,

Qui me contreint la larme à Vail venir.

Il m'ejî auis que ie Jen les alarmes.

Que premiers i'u d'Amour, ie voy les armes,

Dont il s'arma en venant m'ajfaillir.

C'ejioit mes yeus, dont tant faifois Jaillir

De traits, à cens qui trop me regardaient.

Et de mon arc aJJ'ej ne Je gardaient.

Mais ces miens traits ces miens yeus me défirent

Et de vengeance efire exemple me firent.

Et me moquant, & voyant l'un aymer.

L'autre brûler & d'Amour conjommer :

En voyant tant de larmes ejpandues.

Tant de Joujpirs & prières perdues,

le n'aperçu que Joudein me vint prendre

Le mejme mal que ie Joulois reprendre :

Qjii me perja d'une telle furie,

Qu'encor n'en Juis après long tems guérie :

Et meintenant me Juis encor contreinte

De rafrejchir d'une nouuelle plante

Mes maus pajje^. Dames, qui les Ure^,

De mes regrets auec moy foupirej.

PoJJîble, un iour ie feray le feinblable,

Et ayderay votre voix pitoyable

A vos trauaus & peines raconter.

Au tems perdu vainement lamenter.

Quelque rigueur qui loge en votre cceur,

Amour s'en peut un iour rendre vainqueur.

Et plus aurej lui ejîe ennemies,

Pis vous fera, vous /entant ajjeruies.

N'ejîimej point que Ion doiue blâmer

Celles qu'a fait Cupidon enflamer.

Autres que nous, nonobjiant leur hautejfe.

Ont endure Y amoureufe rudejfe :

Leur cceur hautein, leur beauté, leur lignage.

Ne les ont fu preferuer duferuage

De dur Amour : les plus nobles efprits

En font plus fort & plus foudain efpris.

Semiramis, Royne tant renommée.

Qui mit en route auecques fon armée

Les noirs fquadrons des Ethiopiens,

Et en montrant louable exemple ausjîcns

Faifoit couler defonfurieus branc

Des ennemis les plus braues le fang,

Ayant encor enuie de conquerre

Tousfes voijins, ou leur mener la guerre,

Trouua Amour, qui Jî fort la prejfa,

Qu'armes & loix veincue elle laijja.

Ne meritoit fa Royalle grandeur

Au moins auoir un moins fafcheus malheur

Qiû ay mer Jon fils? Royne de Babylonne Ou ejl ton caur qui es combaj refonne? Qji'ejî deuenu ce fer S" cet efcu.

Dont tu rendois le plus braue veincu?

Ou as tu mis la M ar ci aie crejie, Qui obombroit le blond or de ta tejîe? Ou ejî l'efpee, ou ejl cette cuirajje, Dont tu rompais des ennemis l'audace?

Ou font fui-[ tes courjîers furieus, Lef quels trainoient ton char viâorieus ? T'a pu fi tôt un foible ennemi rompre? Ha pu fi tôt ton caur viril corrompre, Qiie le plaifir d'armes plus ne te touche : Mais feulement languis en une couche?

Tu as laifsé les aigreurs Marciales, Pour recouurer les douceurs géniales.

Ainfi Amour de toy t'a efirangee.

Qu'on te dirait en une autre changée.

Donques celui lequel d'amour efprife Pleindre me voit, que point il ne mefprife Mon trifie deuil : Amour peut efire, en brief En fan endroit n'aparoitra moins grief.

Telle i'ay vu qui auait en ieunejfe Blâmé Amour : après en fa vieillejfe Brûler d'ardeur, & pleindre tendrement L'âpre rigueur de fon tardif tourment.

Alors de fard & eau continuelle Elle ejfayoit fe faire venir belle.

Voulant chaffer le ridé labourage,

Que l'aage auoit graué fur fon vifagc.

Sur fon chef gris elle auoit empruntée Quelque perruque, & ajfej mal antee : Et plus efloit à fon gré bien fardée.

De fon Ami moins eftoit regardée :

Lequel ailleurs fuiant n'en tenoit conte, Tant luifembloit laide, & auoit grand' honte D'efîre aymê d'elle. Ainji la pour e vieille Receuoit bien pareille pour pareille.

De maints en vain un tems fut réclamée. Ores quelle ayme, elle n'efl point aymee. Ainfi Amour prend fon plaifîr, à faire Que le yeuil d'un fait à l'autre contraire. Tel n'ayme point, qu'une Dame aymera :

Tel ayme aujjî, qui ayme ne fera:

Et entretient, néanmoins, fa puiffance ^'/^ rigueur d'une vaine efperance.

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