CARACTÈRES
La plupart des honuiiea dé lettites regardent le public comme \m i^ancier qui a droit d'exiger la connaissance de tontes les idées et fantaisies qni frappent leur imagination et occupent leur esprit ; ils mettent en fféttëral beaucoi^p d'exactitude dans leurs
paiements; et ils pourraient servir de mode- III. I
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les à quelques autres débiteurs qui ne sont que trop sujets à perdre la mémoire. M'étant enrôlé sans cérémonie , et de mon autorité privée , dans cette respectable société , je me fais un devoir de suivre exactement les traces de mes deyancien, ^b^^^iite ma conduite aux vègks qu'ils cwt établies. En conséqiience, j'avertis le public que je vais lui payer mes dettes : je parle seulement de mes dettes littéraires ; je penserai aux autres en temps opportun; j'attendrai même avec résignation , pour m'en occuper^ que j'aie réglé mes comptes avec cet honnête public que je considère comme mon principal créancier. Si l'on me demande sur quels fonds je prétends assigner mes paiements , je n'aurai pas de peine à répondre catégoriquement à cette question. Afin donc que le monde sache à quoi s'entenir s«r mes takotff , on plutAt sur mon gëoie , je déolnre-;
;i^ Que je «o^dEiais aasez les caeactèrea grecs pour liM, à kpute.et iidelUgiblc Toix y les Uvica écrits dans b lasgue de Démo*^ slbèM0 , pourvA iqu!ils oe soient pus irqp
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chaînés d'abrëyiatioQS : aussi , quoique dans le fond je n'entende guère mieux le grec que certain professeur dont je tairai le nom , je puis me vanter de passer pour un grand helléniste dans tout mon quartier. J'imagine donc qu'en prenant une traduction ancienne ou moderne, et changeant quelques mots, regrattant quelques phrases, je puis, comme un autre, la faire imprimer sous mon nom, et en enrichir la littéfature à mes risques et përils. Je sens bien que par là je m'expose à la vengeance des ërudits, personnages, en général, très bilieux. Us me traiteront de Grec d'un jour; mais je me rirai de leur colère, pourvu que le public me tienne compte de mes grands travaux.
2^ Un vieux professeur de troisième, qui, depuis environ cinquante ans, se nourrit de supins et de gérondifs, et qui loge au cinquième étage de l'hôtel où j'occupe un appartement , a fait une ample provision de citations latines qu'il m'a cédées h bon marché ; de sorte qu'elles m'appartiennent légitimement, et que je puis en disposer sans que personne en
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munnure. Je les sèmerai çà et là comme des perles dans mes préfaces, mes notes, mes avis au public , et même dans le corps de mes ouvrages; et je prétends bien qu'on les prenne pour argent comptant. D'ailleurs, il est fort agréable pour un lecteur qui n'entend que le français de tomber sur un passage d'Horace, de Virgile ou de Gicéron :
cela lui donne une baute idée de l'auteur ; et il ne craint plus, en achetant son livre, de faire un mauvais marché.
3** Je suis, de mon naturel, grand observateur ; et depuis dix ans que j'habite Paris , j'ai fait une immense provision de pensées morales, de caractères, de portraits, que, dans le secret de ma conscience , je préfère à tous ceux de ^ Bruyère. Je ne puis donc me dispenser de les publier ; et , si les critiques amers en jugeaient moins favorablement,- je déclare, de la manière la plus formelle, que j'«n appellerai h la postérité. Voilà pour ce qui me regarde individuellement. Maintenant il faut que je fasse connaître trois personnages distingués avec lesquels je suis lié depuis mon
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«D&nce , et que je me propose de mettre quel-, quefois en scèûe. Comme ils n'ignorent pas le dessein que j'ai conçu de faire un livre , vaille que vaille , ils m'ont promis de m'aider de leurs conseils, et même de mettre la main à l'œuvre, lorsque mon génie, comn;ie celui d'Homère , aurait envie de dormir.
Le premier est un v^cien gei^ilhomme de la Basse -Bretagne^ nommé Kerkabon. Il a parcouru diverses contrées , et n'a pas voyagé seulement dans son cabiaet , comme quelques mis de nos écrivains modernes j il a réellement visité plusieurs pays étrangers, dont il a observé les lois , les coutumes et les mœurs. Il aurait pu s'illustrer, tout comme un autre , en s'occupant sérieusement de coquillages , de plantes ou de cristaux ; mais je ne crois pas qu'il ait recueilli dans ses courses lointaines la plus petite pierre ou le moindre insecte ; il a passé le Jourdain , et n'a pas rapporté une seule fiole de l'eau de ce fleuve célèbre pi a vu la maison de la Vierge, et n'en a pas extrait le moindre petit morceau de ciment j enfin ; il ne se souvient plus
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de quel cdté soufflait le yent lorsqu'il élait en Egypte , ni a quel degré se trouvait le thermomètre lorsqu'il frauchissait les monts AllégBanis pour se rendre aux bords des grands lacs de l'Améxique du«qord. Je lui ai souvent entendu dire qu'il mettait plus d'intérêt à connaître les moeurs des hommes que celles des animaux , et que le spectacle d'une société fondée sur des lois saj[es lui paraissait le plu» digne d[e fixer ^attention d'an ohserrateàr.
Kerkabgn est âgé d'environ soixante an» ; mais il est encore vert pour son âge , et ne se fessent en aucune manière des infirmités de la vieillesse. Quoiqu'il jouisse d'une for* tune considérâi>le^ et qu'il ait un équipage à ses ordres, il se promène beaucoup à pied , et prétend que cet exercice vulgaire contribue à le maintenir en bonne santé. Sa i' ' * * •
taille est élevée, mais il se courbe un peu en marchant ; le feu qui brille encore dans ^s yeux , surtout au récit d'une action vertueuse , son front couronné de cheveux blancs , son nez aquilin , lui donnent UBe
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phydioMmld ««ct« Impotetité. Il n'y a tf afîllears tkn cle tctdài'qtiabte dané aon Ifabfflement; Il est ttêà ample, et inèmè n^ligë; ce qui fait qu'on Ta pris quelquefois aux Tuileries pour nu profeliséutllu coll^ de France, et au Luiembourg pout ufl conseiller de Tunivcfrsitë.
J'entre dans ces dëiaib jpdrce que je sois convaincu , par fna propi^ expérience , qu^ils plafiseht généralement au pubfic.
Je sais gré au . Spectateur anglais de m^a- Toir appris quHl était petit, taciturne, et qull avait le visage court : aussi, il n^y a point d'auteur que je Usé dlVéc plus de plaisir que Montaigne ; les particularités dans lesquelles il est entré sur sa personne , sur sa manière de manger, de boire, de dormir, de se lever, d'être assis, de marcher, d'aller à cbêval, ne sont pas les parties 4e son livre qui mlaspirent le moins d'intérêt. D'après ces considérations, quoique mon nez soit d'une dimension peu élégante , je ne laisserai pas de faire gnvérttiOtt portrait, et d'exiger, par testa-
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ment y qu'on le mette au frontUpioe de mon livre , 9'ii obtient ^ conune.il est vraisembla- Iile, les honneurs d'une seconde édition (i).
Pour revenir à .mon ami Kerkabon, il est resté célibataire : j'imagine que son goût pour les voyages y et son amour pour l'index pendance, l'ont empêché de former des noeuds qui eussent contrarié ses penchants* Les traits principaux de son caractère sont la' franchise et la bonté j tous les malheureux ont des droits sur son cœur. Il aime à rendre justice au mérite ; il en parie avec enthousiasme , et pardonpe aisément les défauts y et même les ridicules, qui accompagnent quelquefois le génie ou la vertu. Je ne me souviens pas d'avoir
(i) Ce passage me fait présumer que l'intentioD de Preeman n'était point de^nblier cet ouvrage de son vivant. Nous verrons dans la suite combien il crai-> gnait les inconvénients de la célâ)rité. 11 ne voulait l'obtenir qu'après sa m<Mrt : je dénre qu'il n'ait pas fiiit nn &UX calcul.
(Note de i^ÉdUeur.)
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entendu wrtir de sa bonche un mot qu'il put se repentir d'avoir profëré. Souvent il lui arrive de prendre un air sérieux lorsque je me hasarde à lâcher devant lui quelque trait salyrique ; je sais ce que signifie cet air sérieux, et je diange aussitôt de conversation. Indulgent envers les autres, il est très sévère pour lui-même ; et dans notre petite société nous ne l'appelons jamais autrement que le philosophe.
La seule faiblesse qu'on puisse lui reprocher , c'est un excès de partialité pour les fem-* mes. Il faut qu'il ait été passionné pour elles dans^sa jeunesse et qu'il lui reste des souvenirs bien doux de ses sentiments, car il est tou- . jours prêt à prendre leur défense. Il vous soutiendra que , si eUes ont des défauts , on doit le reprocher aux hommes; et que, si elles étaient élevées et traitées convenablement , elles seraient toutes des modèles de sagesse et de vertu. Nous avons à ce surjet de fréquentes altercations ; mais c'est un point sur lequel il n'enteqd pas raillerie. Puisqu'il faut tout dire , nous pensons qu'il est amoureux , mais
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nous n'a vons encore là-deasos que descoii)ec« ture9 ; ses habitudes sont connues , et il est certain qu'il ne voit aucune femaie , ni chet lui ni au dehors. Cependant^ ce qui doaoe beaucoup à penser^ c'est qu'il porte consCam*' ment à son cou une chaîne tressée en cheveux, au bout de laquelle l'un de nous a cru apercevoir un portrait. Je ne désespère pas de përié' trer quelque jour ce naystère ^ et alors j'en ferai confidence au lecteur. Venons maintentat. aux deux autres personnages qui composent notre société.
Le premier, nommé M. Duhamel , est ua ancien avocat au parlement de GremAle, qui est venu depuis quelqueâ années s'établir à Paris. Il vivait très honorablement dans le Dauphiné , où il a Uissé des amis et des parents qui le regAîtteat sans cesse, et voudraient le rappeler au milieu d'eux ; mais il est retenu dans la capitale par ua penchant irrésistible : il a pour les livres une passion qui ne lui laisse aucun repos.
Pour satisfaire à son aise ce goût do|ninant y il a loué, près du passage des Jacobins, un
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hôtel toat entier, qu'il a converti ea une Yaste bibliothèque; il a inondé de livres jusques aux cabinets de toilette de madame et de mademoiselle Duhamel. Il y a peu de jours qu'il donna congé à son portier parce qu'il refusait de laisser poser dans sa loge des rayons destinés à recevoir la collection complète des Pères de l'Église. Ce qu'il y a de remarquable dans sa bibliomanie, c'est la pré- Jfëj^nce qu'il .doAne aux vieux livres sur les nouveaux. Il pai^era. un sermonnaiie du quinzième siècle quatre fois plus cher que les œuvres rénnies de Bourdaloue et de Massillou ; il wgarde avec plus de comphiisance la Henriade de Garnier que celle, de Voltaire , et je sais qu'il possède une ancienne farce de la Fassloo qui lui. coûte plus d'argent qu'il n'en faiidrail pour acheter tous les théâtres des meilleurs auteurs dramatiques de l'antiquité etde^ temps modernes. Au demeurant, M. Duhamel a des qualités qui le rendent cher à ^s amis. Quoique peu indulgent de son naturel , il est bon mari et bon père ; le seul déplaisir qu'il ait dans son intérieur, c'est de n'avoir pu jusqu'ici faire pavtager à sa femme et
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à sa fiUe son goût pour les livres. Il mène une vie exemplaire , et remplit ses devoirs de chrétien avec une grande exactitude'; mais, comme il faut que la passion qui nous domine se glisse partout , il se sert d'une Bible de Schœffcr , et ne porte à la messe qu'un livre de prières composé par le roi Louis XIII dans les dernières années de sa vie.
J'ai dit que M. Duhamel était très religieux ; je suis fâché d'ajouter qu'il est quelque peu intolérant , et nous le soupçonnons de jansénisme. Je le pousse quelquefois là-dessus; mais Kerkabon s'interpose toujours entre nous , et s'efforce de nous convaincre que ce serait un grand malheur pour la société si la philosophie et la religion étaient réellement incompatibles. Je cède volontiers à ses raisons; mais Duhamel est plus récalcitrant , et je crois qu'il se serait séparé de notre société, si la reconnaissance ne l'attachait au philosophe, qui lui fit cadeau , il y a quelques années y d'un manuscrit cophte en vrai papyrus.
Au reste, notre bibliomane est très instruit ;
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il connaît bien ses auteurs classiques ; il a même fait quelques excursions dans les litté^ ratures étrangères. Je l'ai toujours trouvé excessivement rigide sur les règles ; il ne se décide guère que d'après les autorités d'Aristote , d'Horace et. de Quintilien : de là vient peut-être son antipathie pour la plupart des ouvrages nouveaux.
Le troisième membre de notre société est un parent du philosophe^ qui se fait appeler le major Floranville. Il a passé quelques années de sa vie dans les garnisons , où il s'est distingué par son humeur enjouée et son goût pour le plaisir. Il est maintenant &gé de cinquante ans; mais il n'a perdu aucune des habitudes de sa jeunesse ; et comme il cache ses cheveux gris sons une perruque noire artistement travaillée , il n'a pas Tair d'avoir plus de quarante ans. Il est surtout remarquable par l'importance qu'il attache à la manière de se vêtir : toujours à l'affût des modes nouvelles, il change régulièrement de costume tous les quinze jours , ce qui absorberait bientôt, son revenu , si Kerkabon, qui n'a point d'autre
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héritier que lui , ne se faisait un plaisir de suppléer à ses besoins , ou plutôt à ses fantaisies.
Il fait peu de cas des livres, et en parle souvent d'une manière un peu leste , ce qui donne de l'humeur à Duhamel. Le major prétend qu'un homme qui connaît le monde n'a pas besoin d'autre science , et qu'il est en état de parler de tout avec connaissance de canse.
Quant à lui , ses lectures se bornent au journal des modes, et aux feuilletons de M.
Duvicquet, dont il admire l'esprit, le goût et l'impartialité.
Gomme Floranville est , suivant sa propre expression y un homme répandu, et qu'il passe sa vie dans les salons et dans les coulisses, nous le voyons rarement. Toutefois, il a de l'amitié pour nous, et sa présence nous est agréable , parce qu'il ne manque ni de gai té , ni d'esprit , et qu'ft a même quelquefois du bon sens. C'est lui qui nous instruit de toutes les nouvelles du jour; Il est profondément versé dans les intrigues de théâtre; il connaît
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toutes les actrices , et il ne tient pas à lai q^e nous ne croyions qu'il est fort avant dans leurs bonnes grâces. Sans le major , nous ignorerions une foule de choses importantes, telles que la chute ou le succès d'un vaudeville , le début d'une danseuse, IHndisposition d'un acteur ,4'arrivée d'une basse ou d'un violon distingué. Il joue lui-même joliment de la flûte; mais il s'en abstient depuis quelques années , pour ne pas faire de peine à M. Berbiguier.
D'après ce que je viens de dire , on se doute aisément que sa morale n'est pas aussi sévère que celle de notre ami Duhamel. Cependant il se pique d'être homme d'honneur : il s'est battu une fois en duel , parce qu'il s'imaginait qu'un officier d'un autre régiment que le sien le regardait de travers : il ne reconnut que son antagoniste était louché qu'après lui avoir passé son épée au travers du corps.'
L'un de ses plus grands plaisirs est de nous raconter ses bonnes fortunes ; il ne tarit jamais sur ce sujet , quoiqu'il soit vertement tancé par Kerkabon lorsqu'il lui échappe
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quelques expressions peu fayorables à l'hon^ neur du beau sexe. Je ne m'étendrai pas davantage sur son caractère, qui se développera suffisamment dans la suite, et fournira la matière de quelques uns de mes chapitres. Quant à moi , comme il faut avoir quelque chose en réserve pour soutenir l'attention du lecteur , je ne me ferai connaître plus particulièrement que lorsque je pourrai placer ma figure dans un cadre avantageux.