‹ Œuvres de M.A. JayChapitre 2 sur 48 · L'AMOUR-PROPRE · texte numérisé non relu

L'AMOUR-PROPRE

Je me rendis lundi dernier chez Kerkabon, qoe je trouvai sar le point d'aller faire une promenade aux Tuikries. Je le suivis. Chemin Êdsant, nous aperçûmes sur le quai Y ol^ taire un petit honmie occupé à examiner quelques vieux livres.

«L Ecartons-nous y me dit le philosophe : je crains que cet homme ne jette les yeux sur nous j je le connais > c'est un auteur.

3> — Que craignez-vous ? répondis-je aussitôt i il n'a pas l'air très redoutable.

3> — Eloignons-nous bien vite, répéta mon compagnon de promenade. Ne voyez-vous

tu. «k

ift lfIGOL48 FHR1EMAN.

pas cet énorme rouleau de papiers qui sort eu partie de sa poche gaucbe ? cette vue me fait frissonner. C'est , je gage , un nouveau poème descriptif de sa façon ; et si , par malheur , il m'apercevait , nous serions forcés d'en entendre la lecture jusqu'au dernier hémistiche ; rien ne pourrait nous sau-* ver. »

Alors nous doublâmes le pas jusqu'à ce que nous fussions hors de la portée du petit métromane.

Mon ami me cita quelques vers d'Horace sur cette maladie incurable des auteurs. Je me préparais à les commenter avec amertume^ lorsqu'il m'imposa silence , en disant :

(( Ne soyons pas trop sévères, l'indulgence est un des premiers principes de toute bonne philosophie. Vous êtes trop caustique , Freeman ; c'est un défaut dont je veux vous corriger. Je vois que vous avez toutes les peines du monde à retenir le sarcasme qui voudrait s'échapper de vos lèvres. Croyez-moi , avan| de blà-

mCOIiAS FRBftMAK. Jp

mer son roisin , il faut être bien sur de ne mériter soi-même aucun reproèhe. Vous alliez insulter le petit Fabricio sur la manie qui le porte à persécuter les oreilles des honnêtes geps qm ne lui ont £iit aucun mal ; et cependant , c'est au même motif qui le fait agir que le public devra le livre dont vous TOUS occupez maintenant. La seule différence qui existe entre tous et lui , c'est qu'il n'en coûte qu'un peu de fatigue aux auditeurs du poète , et que vous ferez payer comptant au lecteur Tennui que vous pourrez bien loi procurer. »

La leçon était un peu vive.

a Au reste , continua Kerkabon , après une pause de quelques minutes, ce n'est pas le motif qu'on peut blâmer en lui-même. L'amour-propre, comme La Rochefoucaud l'a judicieusement observé , est le seul mobile de nos actions. »

Cette approbation positive d'un principe qui, suivant moi , tend à renverser la mo-

ao NICOLAS FRBBMAK.

nie , excita oia surprise y et le dialogue 8ni< Tant s'établit entre nous (i).

FEBBliAN.

Quoi ! TOUS profiBSsez cette doctrine datante.

KEBKABON.

Pourquoi désolante ? elle n'exclut rien de ce qui peut élcTer l'homme à ses propres yeux ; et si elle était bien entendue elle don* nerait une base solide à la Tertu.

FHBBMAN.

Yoilà de vos paradoxes. Mais je suis en train de disputer , et je Teux me donner le plaisir de détraire vos sophismes. Daignez

(i)Jedoif avertir le lecteur que j'ai pris la liberté da placer ainsi les noms des interlocatears. J*ai voulu éviter la monotonie des dii-îl, répondit^il, trop fréquemment répétés. C'est la seule altération que j'aie faite au manuscrit de Freeman.

(Note de VÉdùeur.)

NICOJLAS FREBHAIV. 31

répondre à mes questions. N'est-ce pas l'ambition, nëe de Pamour-propre, qui a produit tous ces crimes éclatants dont l'histoire garde le souvenir, et dont je vous épargne l'énumération? N'est-ce pas le même principe qui agite les hommes, les divise , les arme les uns contre les autres, les porte à se nuire , à se déchirer réciproquement? La société n'esteiJe pas une arène où combattent , sous différents noms, tous les amours-propres diverse* ment modifiés? Voyez queb sont les résultats de ce beau principe ! 11 arme la main du scélérat qui 9 le poignard à la main , attend sa proie dans l'ombre; il inspire cet homme, plus vil et plus coupable encore , qui sème avec adresse la calomnie , et feint de plaindre la malheureuse victime frappée de traits invisibles dont elle ne peut se garantir. N'avouerezvous pas que de cette source empoisonnée jaillissent les maux qui de tout temps ont affligé les hommes (i)?

(i) On sent bien que Freeman ne parle ici que de maux d^opinion qui sont plus cruels et plus insup-

72 NIG0LA5 FBfiHMAN.

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