‹ Œuvres de M.A. JayChapitre 18 sur 48 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Parmi les hommes de lettres dont je cultive Vamitié , il en est un que je vois toujours avec plaisir, parce qu'il réunit à un talent estimable des qualités qui deviennent malheureusement trop rares de jour en jour^ Il n'a ni cette morgue qui sert de voile à la médiocrité , ni cette fausse modestie qui n'est que le déguisement de l'orgueil, et ne dédaigne point de s'abaisser à de honteuses sol-

licitations et à des manœuvres clandestines pour obtenir des succès éphémères. Il n'apf artient à aucune secte , et rend justice aux hommes qui montrent du talent, quelles que soient leurs opinions politiques ou religieuses. D'ailleurs , il donne beaucoup de temps

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à Fëtude , et nourrit son àme de pensées nobles et de sentiments éleyës; il est fidèle en amitié, sans être la dupe des faux amis; il n'a d'autre ambition que celle d'être utile à ses semblables y et de faire aimer la vertu et la vérité.

Cet homme, dont le nom est Derville, vient de finir un ouvrage où il développe les principes d'une philosophie douce et tolérante y dont il a fait la base de sa morale , ety ce qui vaut mieux encore , la règle de ses actions. Je l'exhorte quelquefois à le donner au public ; mais il me parait embarrassé sur la manière dont il arrangera sa préfiaice ou son introduction.

a Comment dois-je m'annoncer , me disaitil , il y a quelques jours , au milieu de ce peuple d'hauteurs qui s'affligeront du succès de mon ouvrage , si par hasard il réussit ; et surtout de ces critiques de profession , qui se dédommagent des ménagements qu'ils ont pour leurs amis, et pour les créatures de leurs amis , en déchirant les productions d'un écri*

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vain, qui ne veut être protégé que par $a fraBchise et par son talent.

D — Je crois que vous exagérez les difficullés de votre position, rcpondis-je à Derville.

Parmi les critiques dont vous parlez, il en est plusieurs qui ne méritent point le repro* che trop général que vous leur faites. Il est tout simple qulls ménagent leurs protecteurs et les personnes avec lesquelles ils sont liés d'intérêt ou d'affection , mais il est rare quHls cherchent à tromper le public sur un ouvrage yéritablement digne d'attirer son atrtention. J'en connais même quelques uns dont la conscience littéraire est plus incorruptible que celle de la plupart des auteurs qui se plaignent de la sévérité de leurs jugements. Je pense donc que vous avez peu de chose à craindre de leur part. Si leurs critiques sont justes, TOUS en profiterez ; si elles sont injustes et passionnées , vous en serez vengé par l'opinion des connaisseurs, et vos succès n'en seront que plus solides. Quant a vos confrères en litténature , je ne partage vos terreurs que jusqu'à an certain point. Les hommes qui ont un

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mérite réel vods applaudiront, s'ils jugent qae vons méritez lears éloges. Il est yrai que, si vous prenez un essor trop élevé , et que la voix publique vous place dès votre début au nombre des écrivains dont le siècle peut s'honorer, vous verrez se soulever contre vous cette multitude d'auteurs médiocres , amants maltraités de la gloire, qui regardent d'un œil d'envie les hommes dont ils sont forcés au fond de leur cœur de reconnaître la supériorité. Si vous attachiez du prix à leurs suffrages, il faudrait vous maintenir dans cette honnête médiocrité qui n'effarouche aucun amourpropre et ne blesse aucune prétention. Alors vous seriez cité par eux avec honneur : on vanterait surtout vos qualités morales, car il en est des hommes de lettres comme des fi lies à marier : quand les premiers manquent de talent, et les secondes de grâces et de beauté , on dit des uns et des autres qu'ils ont un excellent caractère. Ceuxquine déguisent point leurs sentiments de haine sont les moins à craindre ; mais les autres , je veux dire les envieux , honteux de l'éire , ou plutôt de le paraître, vous jouent des tours perfides. Ils vous

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accablent de louanges exagérées lorsque vous pouvez les entendre; mais ils ne manquent jamais de vous déchirer dans leurs petites coteries. Quoi que vous fassiez , vous n'échap* perez point à leur censure : c'est un malheur dont il faut vous consoler d'avance , et Dieu veuille qu'ils ne descendent pas jusqu'à la calomnie. Vous en éviterez avec peine les cruelles atteintes, si l'on peut soupçonner que vous êtes indépendant et heureux. »

A ces mots, Derville sourit.

« Il me vient, dit-il, une idée bizarre. Je ne veux point vous la faire connaître aujourd'hui ; mais je vais travailler à ma préfiM^e , et je vous verrai dans quelques jours. »

Hier, il me tint parole , et m'apporta cette préface, que je lus avec plaisir.

a Qu'en ferez- vous? lui dis-^je.

>) — Je vous l'abandonne , me répondit-il.

Après de mûres réflexions, j'ai renoncé à la

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fantaisie de publier Pouvrage dont je vous ai parlé; je ne veux pas risquer mon repos pour Qne célébrité douteuse, qui ne me rendrait ni plus sage ni plus heureux. Faites ce que vous voudrez de cette plaisanterie; elle n'a peut-être d'autre mérite que celui de ne pas ressembler à ces préfaces banales , où l'auteur s'efforce de paraître modeste , et réussit parfaitement à montrer la bonne opinion qu'il a de lui-même , et l'inquiétude d'un orgueil qui redoute les yeux clairvoyants de la critique. »

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