THÉOPHRASTE
Le mérite-t-il ? Je ne le pense pas.
TH^OPHRASTE.
£t celui qui , sans prendre l'affiche de la sagesse , agit constamment comme un homme sage et vertueux , n'a*t-il pas quelques droits an nom de philosophe 7
MÉNÉDEMB.
Je vous comprends. Lyconiède est , selon TOUS, le vrai philosophe; et les autres ne sont que des hypocrites de philosophie. Je vous accorde ce point ; mais nous ne sommes pas plus avancés. Mon voisin est chargé d'années , et n'est plus en état de jouir des plaisirs dont je suis avide. Il ne doit penser qu'à terminer paisiblement sa carrière , et j'ai encore devant moi une longue suite d'années pendant lesquelles je puis être heureux.
NICOLAS FRBBMAN. 97
THÉOPHBASTS.
Tous me fournissez là une occasioa fiiyorable de vous faire nne belle harangue , en phrases arrondies , sur Fincertitude de la yie et sur la yanilë des projets que nous formons pour l'avenir. Mais je yeux bien yous épargner la fatigue des lieux communs , que yous trouverez d'ailleurs ëpars dans tous les traités de morale dont nous sommes ennuyés depuis quelque temps. Ce n'est point Lycomède tel qa'il est aujourd'hui , mais tel qu'il a été dans la force de l'âge, que je vous propose pour modèle. Je vais doM vous raconter en peu de mots son histoire , et je vous préviens que yous allez faire un cours de philosophie. Nous nous promenons depuis long-temps j je vois qve vous êtes fatigué : asseyons-nous sous ee berceau de chèvrefeuille.
Je suis eurieux de vous entendre. J'avoue qpe je craignais d'être accablé sous le poids de vos maximes et de vos enthymèmes. Mais vous êtes clair ^ précis et raisonnable; en
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un mot, Yoas êtes un philosophe comme on n'en voit point. Me voilà prêt à vou8 éeottler.
TBéOPHRASTK.
Lycomède était le fik unique d'Aichdaûs.»
Vun défi plus riches citojtns d'Athènes. Hé avec d'hcareuaes dispositiens , et oc wojBUi autour de lui que des exemples de sagesse et de vertu, ii profita des instrucljons patetw nelles, et s'accoutuma de bonne heure à la justice et à la bienfaisance. A l'àgc de dixhuit ans, îl n'avait aucun souvenir qui ne lui rappelât une le^on utile ou un acte de bonté. Acchékiia mourut à œtte ép0«que , et Lycomède , qui avait eu le malheur de perdre sa mère depuis qudques années , se trouva propriétaire d'une grande f^rtuae , et libre de toute espèce de joug. La nature avait mis dans son cœur le germe des passions les plus vives, et sa raison n'était pas encore assez forta pour leur servir de contre»poids. il fut bientfU entouré de parasites , de com^ plaisants et de vieux^rofeaseurs de débauche. Entraîne par l'amour du plaisir , il étonna
NICOLAS FRBBMÂN. 99
de ses excès les hommes les plus corrompus, et la renommée ne parlait que de Textravagance de ses ptofusions et du scandsdle de ses orgies. Attirées par cette honteuse célébrité , les plus fameuses courtisanes de Milet, de Corinthe, d'Athènes , se disputèrent l'honneur de partager ses dépouilles. Lycomède, à peiné âgé de vingt-deux ans , avait dissipé le patrimoine de ses pères. Abandonné de ses prétendus amis, misérable rebut de la prostitution qull avait soudoyée , il devint la proie de Vindi* gence et du remords.
II fut sur le point d'attenter à sa vie ; mais lieoreusement sa raison n'avait point été livrée aux exagérations du Portique, et il afVait appris d'Archélaûs que le courage dans l'infortune est le plus noble spectacle que l'homme de bien puisse offrir aux dieux. Il forma le projet de s'éldgner d'Athènes, et s'embarqua sur un vaisseau destiné pour Byzance. Ses réflexions mélancoliques ne furent interrompues que par les clameurs des matelots qui levaient Tancrc , en se recommandant à JSeptune. Bientôt les côtes de l'Attique se déro-
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beat à ses regards , et il retombe dans une profonde rêverie.
Après plusieurs jours d'uoe navigation difficile, le vaisseau, poussé par un vent favorable , entra dans le détroit de THellespont.
Le capitaine résolut de mouiller sous les murs de Sestos, où se rendaient quelques voyageurs , parmi lesquels on remarquait un vieillard d'une physionomie à la fois douce et imposante. Lycomëde se fit débarquer sur le rivage avec les autres passagers : n'ayant aucun plan déterminé pour l'avenir , peu lui importait en queUe contrée il allât cacher son malheur et ses regrets.
Assis sur le bord de la mer, il contemplait, d'un œil immobile , les flots qui venaient se briser à ses pieds , lorsque le vieillard dont il avait attiré l'attention s'approcha de lui :
ce Mon fils, lui dit^l, si vous êtes étranger dans ces lieux , suivez-moi : ma maison
NICOLAS FHB£MAN. 101
VOUS servira d'asyle. Aiosi puisse le ciel prot^r votre jeunesse et mes vieux ans ! y>
Lycomède lève aussitôt les yeux sur ce vieillard, dont les traits lui rappellent l'image d'Archélaûs ; son cœur s'ouvre à la douceur inattendue de ces paroles; et pour la première fois des larmes viennent soulager sa douleur.
« Je suis étranger , rëpondit-il ; j'accepte avec reconnaissance l'asyle que vous m'offrez ; mais je ne mérite ni la bonté des hommes , ni la protection des dieux. »
Lysandre , tel était le nom du vieillard , ne résidait pas à Sestos. Sa maison était située à vingt stades de ia ville , sur le bord du détroit. Pendant le trajet, son compagnon de voyage lui raconta fidèlement Thistoire de ses erreurs. Lysandre , après l'avoir écouté avec intérêt , lui parla ainsi :
(( Jeune homme , vous êtes bien coupable , car vous avez eu un père vertueux ; mais les
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fautes ne sont pas des crimes. Songez que lo désespoir offense les dieux , et qu'un repentir sincère apaise leur courroux. »
Cependant ils s'approchaient de la demeure du vieillard. Une jeune fille était debout sur le seuil de la maison. A peine a*t-elle aperçu les deux voyageurs, qu'elle fait un cri de joie, et s'élance dans les bras de Lysandre.
c( O mon père ! s'écria- t-elle. d Et l'excès do son ravissement ne lui permit pas de proférer une autre parole.
a Ma bieuraimée , lui dit le vieillard en la pressant sur son cœur, j'ai trop éprouvé les amertumes de l'absence ; je ne veux plus me séparer de toi. Lycomède , voilà ma fille ; Lasthénie, voilà Le fils d'Archélaus. C'est un citoyen d'Athènes , que Jupiter Hospitalier nous envoie. y>
A ces mots , ils entrèrent dans la maison y et deux esclaves accoururent pour les servir^
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Lycooiide admirait en silence les moove*meots gracieux et la beauté de Lasthéhie. 11 croyait voir la Vénus de Praxitèle attimée 4 et lorsqu'il reçut de ses belles mains la coupe du banquet , il oublia tous ses maux , et Tespérance descendit au fond de son cœur.
Après avoir goûté quelques jours de repos dans cet asyle de paix et de bonbeur , Lycomède pria Ly sandre de Vécouter, et lui dit :
a Vieillard aimé des dieux , il est temps que je me retire. Tu m'as réconcilié avec moi-même par l'indulgence de ta morale et par la sagesse de tes conseils. Je suis jeune encore ; je dois acquitter le tribut que la nature impose à tous les hommes. Je vais à Sestoe cheieber l'indépendance daus le travail, et le bonheur dans la vertu.
j> — y a , mon fils , répondit Lysandre ; je te chargerai d'un message pour Aristée, l'ami de ma jeunesse , et le phis opulent de nos concitoyens. N'oublie jamais que les passions
lo4 NICOLAS F&BBHAN.
nous yienneat de la terre, et qoe la raison est on présent du del. Si tu ne peux lutter contre rinfortune , sonviens-toi que Lysandre est ton père , et que Lasthénie est ta sœur ! d
La jeune fille écoutait ces paroles avec émotion; et lorsque Lycomède fut sur le point de partir , eHe lui répéta ces mots :
ce Lasthénie est ta sœur I y>
a Aristée était l'honmie de Sestos le plus estimé pour sa droiture et ses talents. Il avait agrandi le commerce de ses concitoyens. Ses vaisseaux couvraient les mers de l'Europe, et tous les peuples de cette partie du monde étaient devenus tributaires de son industrie et de son activité. Il reçut Lycomède avec les égards dus au malheur , lui communiqua ses lumières, lui confia de grands intérêts ; et, satisfait de sa fidélité , de ses travaux , de ses venus , il Tadopta pour son fib.
Un sentiment plus vif que celui de la reconnaissance entraioait souvent Lvconièdc
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vers le toit hospitalier de son premier ami, U puisait de nouvelles forces dans les sages entretiens de Lysandre et dans les doux re* gatds de Lasthénie.
Aristëe tomba malade y et le fils d'Arche* lans lui rendit les soins les plus affectueux. On le voyait sans cesse auprès de la couche douloureuse du bon vieillard; il lui présen-tait lui-même des breuvages salutaires, et ses yeux ne s'abandonnèrent au sommeil que lorsqu'il fut certain de la guérison de son bienfaiteur.
Quelque temps après , Aristée fit appeler Lycomède , et lui parla en ces termes :
a Mon fils, je succombe sous le fairdeau de la vieillesse. Je désire me livrer au repos. Je te remets tous mes trésors et le soin de mes dernières années. Tu m'as souvent parié d'Athènes , de ses pompes solennelles , de ses che&-d'œuvre , de ses nobles monuments , et de l'aménité de son peuple. C'est dans cette ville que je veux finir mes jours.
106 NICOLAS FRBBMAN.
D — O mon père ! s'ëcrla Lycomèdc , je sa»
prêt à te suivre ; mais il en coûte à mon cœar (l'abandonner Lysandre et Lasthénie. »
Le vieillard garde le silence , et le jeune Athénien se retire incertain de sa destinée.
Le lendemain Aristée fait atteler son char, et se rend à la demeure de Lysandre.
a Je viens te demander une griice , dit-il h son vieil ami. Lycomède aime ta fille : il faut les unir sous d'heureux auspices. Le spectacle de leur félicité réjouira nos derniers jours* Nous réunirons nos pénates protecteurs, et des mains chéries fermeront nos yeux.
» — Je consens à ta proposition, répondit Lysandre , mais je dois consulter ma fille. »
Lathénic était présente à ce discours. Cette vierge timide , parée de son innocence et de ses grâces , baisse les yeux en se penchant sur le sein de son père; et les deux vieillards, com-
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pmiamt €e Qknce de la pudepr , soarîrent en se regardant.
Qui pourrait peindre la joie de Lycomède lonqo'il reçut ce» heureuses nouvelles? II ▼oie y il arrive y et se précipite dans les bras d'Aristée* Celui-ci le conduit vers la ^le de Lysandre.
ce Soyez unis, leur dit-il , et que le ciel bénisse votre hyménée. »
Le jeui^e homme saisit en tremblant la main de Lasthénie, et dérobe à ses lèvres virginaka le premier et le plus doux baiser de Tamour vertueux.
Le soir même la maison est entourée de guirlandes, et couverte de lumières; un prétiede Jupiter aunonce que le maître des dieux approuve cet hymen , et Lysandre y allumant je flambeau nuptial, conduit les jeunes époux à l'appartement qui leur est destiné. 11 embrasse ses enfants , et se retire heureux de leur boobeur.
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Thëophraste allait continuer son récit lorsqu'il fut interrompu par Ménédëme.
Je vous ai écouté avec attention , et je commence à voir quel est le but de votre récit.
Vous voulez me prouver que l'homme n'est heureux que lorsqu'il soumet ses désirs à la raison y et qu'il jouit de sa propre estime et de l'estime publique.
THÂOPHHASTB.
Vous avez saisi ma pensée y et je n'ai plus rien à vous dire. Suivez l'esemple de Lycomède. Il s'établit dans Athènes avec ses deux protecteurs. Soutenu par leurs conseils , il se distingua dans la carrière des armes et dans les fonctions civiles dont il fat chargé. Il était bienfaisant , il trouva des amis fidèles ; son esprit était éclairé , et le goût des arts embellit ses loisirs. Croyez-vous que les plaisirs qu'il goûtait en cultivant les affection» domestiques, en présidant au bonheur de Liasthé* nie et à l'éducation de ses enfants chéris, fassent moins vife que les coupables voluptés
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^Dt il avait enivré les premières années de sa jeunesse? Il aimait et il était aimé. Son sommeil n'éiait ni appesanti par les suites de la débauche , ni interrompu par l'inexorable remords. La douce paix habitait sa maison , et il ëtait récompensé de ses vertus par la con* sidération publique et par Tamour des siens.
Lyoomède et Lasthénie sont parvenus tous les deux i une vieillesse exempte d'infirmités et de soucis , et le fils d'Archélaûs répète quelquefois à ses enfants cette, maxime d'un sage : a Pour être heureux, il faut vivre en paix avec les autres , et surtout avec soi-même (i). y>
Ici le dialogue de Théophraste finit, ce qui me fiiit présumer qu'une partie en a été détruite par le temps , car il n'est pas naturel
(1) Je crois avoir lu cette phrase dans les essais de Mantaigne; comme il était grand admirateur des andens , il connaissait peat-étre le manuscrit dont il est «paestion.'
. ( Note de VÉdùeur.)
IIO NICOLAS FRKHMiJr«
sr que Mënëdème eût aiingi qnitlé brasquemëai Théophroste «ans le lemeicier de ses oooseik* Quant à Fépisode de Ijjw^ méde et de Losthënie , il est ëcrit d'un styk tpc^ pffécis et ttop dénué d'ornements. La Mison y parlé un langage trop simple. L'auteur aurait pu y introduire de longs discours et de superbes descriptions , tels que des tempêtes, des leveis du soleil et des clairs de lune, qui auraient réjoui le lecteur. Quel dommage que Théophruste n'ait pas vécu dans notre Biède t
Ces considérations m'auraient déterminé à supprimer ce dialogue , â , d'un autre côté , je taie savais qu'il exiêîe encore un petit nom* bre tl'hommes qui aiment la raison et la vérité; il faut leur pardonner ce goût singulier , qu'on peut aussi reprocher aux écrivains du siècle de Louis XIY. Il ne faut pas même craindre que leur exemple devienne contagieux : le^ ballants succès de la jeune littérature doivent aous rassurer sur ce point.