‹ Œuvres de M.A. JayChapitre 4 sur 48 · LE JARDIN DU LUXEMBOURG · texte numérisé non relu

LE JARDIN DU LUXEMBOURG

Lorsque je yeux me livrer à mes réflexions sans craindre d'être interrompu, je vais me promener au Luxembourg. Ce jardin est singulièrement agréable aux personnes méditatives; vous pouvez y passer des heures entières dans une profonde solitude , et les habitués qui s'y trouvent ne font guère plus de bruit que les statues dont il est décoré.

Je ne m'y rends jamais sans être m uni d'un livre. Je fais trois tours de promenade , et je commence ma lecture. La femme chargée du soin des chaises est tellement ^accoutumée k mes allures et à ma figure tant soit peu hétéroclite , qu'à la fin de mon troisième tour, je suis sûr de trouver un siège au lieu que j'ai

3o 'NICOLAS FRBBMAN.

choisi comme le plus propre à lire et à réfléchir. J'avais quelque envie de désigner Tarbre au pied duquel je m'assieds ; mais je suis retenu par un motif puissant de modestie. J'ai pensé que, si je faisais cette confidence au public , on verrait bientôt accourir de tous les coins de Paris une foule de spectateurs plus considérable que n'en ont jamais attiré la girafe du Jardin des Plantes ou le drame àUJernani. Je ne veux pas m'exposer à une gloire aussi éclatante , ni qu'on nie reproche d'avoir troublé la retraite et le repos des honnêtes habitués du Luxembourg (i).

Parmi les auteurs qui m'aceompcignent dans mes promenades , les poètes tiennent le premier rang. Leurs imaginations ^ sui-

(i) Je me crois obligé, ea ma qualité d'éditeur, et surtout de commentateur, de relever ici nue contradiction de Freeman. Il a fait entendre plus haut que son livre ne devait être publié qu'après sa mort- Cependant on pourrait croire , par le paragraphe note, qu'il n'avait pas renoncé au projet d'être lui-même

NICOLAS FRBBMAN. 3l

yant l'expression animée d*un philosophe , a efilancent les miennes. )> Ils me transportent dans an monde idéal , où je me trouve fort à l'aise, et me présentent des tableaux d'une nature choisie qui sont pour moi du plus grand intérêt. J'avoue que je lis plus souvent nos poètes de l'ancienne école que la plupart ''^^'^-••'«i^x qui appartiennent à l'époque actuelle. Cev^fc'^i se passeront aisément de mon suffrage. Ce ne sont plus ces poètes qui se plaignaient jadis des rigueurs de la fortune : aujourd'hui la poésie n'est plus compagne de l'in« digence ; on fait de bonnes affaires en littérature. Il faut aussi rendre justice au luxe de leur imagination : chacun d'eux possède un ma-* gasin inépuisable de rubis, d^émeraudes, de sa* phirs et d'azur; et il n'y a si petit poète qui ,

témoin de ses succès. J'imagine que sa vanité d'auteur combattait sa modestie naturelle, et que ces deux sentJttents régnaient tour à tour sur son esprit ; on verra dans la suite que la modestie l'emporta sur la vanité, ce qui fait honneur k son caractère.

( Note de l'Éditeur.)

3a NICOLAS FHBBMAN.

lorsqu'il veut nous chanter quelque chose, n'ait maintenant une harpe d'or à son service.

C'est M. Delille qui a jeté tous ces trésors dans la circulation poétique. Ses disciples , qui le renient aujourd'hui , les ont ramassés avec empressement, et les prodiguent sans mesure. Ces richesses ont à peu près conservé leur valeur dans les ouvrages du maître; mais elles courent le risque de devenir une espèce de papier-monnaie entre les mains des écoliers.

Il me parait aussi qu'on se rend plus difficile sur la rime à mesure qu'on devient jplns indulgent sur la contexture du poème et sur le mérite des pensées. Ainsi tout se compense dans le monde. Quand je voudrai lire des vers rimes avec une exactitude scrupuleuse , je choisirai les œuvres de nos modernes versificateurs; mais toutes les fois qu'il me plaira de chercher dans un poème la raison ornée par les grâces , des sen* timents naturels, des images sublimes et la peinture du cœur humain , je retournerai y

NICOLAS 'FREEMAxV. 33

comme madame de Sévigné , à mes vieilles admirations.

Je connais un poète naissant qui n'a pour Voltaire qu'une estime médiocre; il lui repro* che de s'être quelquefois servi de rimes peu exactes. J'ai conseillé au jeune censeur d'attendre qu'il eût fait un poème comme la Henriade , ou une tragédie comme JMérape, avant de hasarder son opinion sur le génie le plus étonnant qui , peut- être , ait jamais existé.

Je suis loin de blâmer les descriptions en vers; mais il me semble qu'elles doivent entrer dans un poème, non comme but principal , mais comme ces ornements accessoires dont un habile architecte se sert pour embellir un édifice régulier et majestueux ; un goi\t sévère doit présider à leur distribution, fioilean se moque du poète minutieux qui, dans sa fureur descriptive,

Peint le petit enfant qui va, saute, revient, Et joyeux à sa mère offre un caillou qu'il tient, m. 5

34 NICOLAS FUEBlCAJf.

Cette iotempéranc^ 4e descriptions ne se remarquer que dans une littérature encore imparfaite, ou qui penche vers son déclin. Les personnes qui ont étudié les progi?às de notre langue poétique savent qu'avant l'époque où Jief règles du goût furent établies par les pré* ceptes et par Pej^empte de BoUeau 9 et confiroQi^es par les chefe-d'œuvre de Racine 9 de iâfj^ii^ et 4^ Jva Fontaine , l'abus d^s desx:riptioos éitait un des vices principaux de ce qu'on appelait la poésie française. Chapdain, qui jouissait d'une grande renommée en litté* rature et d'un grand crédit à la cour, nous a Jajssé, dans le poème de la Pucélle^ des descriptions qui 9 oa.uf quelques tournures surannée^, exciteraient, si elles paraissaient aujour^'bqi pour la première fois, l'admiration des amateurs djii genre descriptif: il mettait aussi dans ses vers beai|coup d'or , d'argent et de pierres précieuses. Voyez comment il décrit le char pompeuji qui doit conduire la belle Agnès vers le duc de Bourgogne :

Le corps en est de cèdre, et sa noble structure D*ttn grand et large trAne imite la figure;

NHXXLAâ VRKBMAN. 35

Bas devant, haûl derrière , avec art tmvailM , Et partout le dehors eu diamants taîlltf . £o forme d'échiquier leurs pointes compassées Luisent d*or et d'argent , par ordre entrelacées; El quand l'astre du jour de ses rayons les bat , L'une à l'envî àeVunite accrbîs^nt letir éclat. Le dedans est ooarevt &\itié pcWpre eriOètaitméé De fleurs d'or et d'argent, en échiquier semée ^ Et son grand ciel de pourpre en échiquier encor Est semé , près à près , de fleurs d'argent et d'or. Deux cavales , de taille entre mille égalées, Partout sur un fond blanc de jaune pommelées , Tiennent le court timon entre elles arrêté, D'or et d'argent partout à carreaux marqueté. De ces riches métaux , mais en légères chaînes , Furent forgés leurs traits, leurs harnais et leurs rênes; Et le mors écumeux par leur bouche rongé De ces mêmes métaux fut encore forgé.

La belle assise au char prend les guides sonnantes; A sa tête est Roger couvert d'armes brillantes ; Ses fenwies et sa suite, autour d'elle à cheval , Pour commencer leur course attendent le signal. Tel parait le soleil, lorsque, du sein de l'onde , Il vient sur un char d'or rendre le jour au monde.

La Pucbllb , liv. VIL

La plupart de ces vers me paraissent d'une

facture tout-à-fait moderne. Au reste , il ne

36 NICOLAS FRBBM AN.

faut pas trop mépriser Chapelain : il a composé dans mi bon moment une ode au cardinal de Richelieu qui vaut beaucoup mieux que certaines productions poétiques dont je me garderai bien de nommer les auteurs , tant je redoute , depuis quelque temps, le genus ir-^ rUakUé vaium.

Page 1