DISCOURS
QUI A OBTENU L'ACCESSIT , AU JTGEMENT DE LA CLASSE DE LA LABGUB ET DB LA L1TTE1ATUEEFB ANC AISE DE l'iNSTT?UT 9 DAHS SA SEANCE DU 9 AVRIL 1 8 1 2 ( 1 ) .
Dans la plupart des auteurs je vois l'homme qui écrit ; dans Montaigne , l'homme qui pense.
Montesquieu.
Messieurs ,
Dans ces temps malheureux où de funestes révolutions agitent et tourmentent les peu-
Ci) Voici celui de mes ouvrages qui me paraît le mieux composé; cependant ii eut moins de succès que les Observations sur le dix-huitième siècle. Je crois qu'aujourd'hui on en jugera autrement.
• ( Note de l'Auteur. )
pies , on voit presque toujours sortir du sein de l'anarchie quelques uns de ces hommes grands par eux-mêmes , guides et modèles de leurs contemporains. Ainsi , sous les règucs orageux des derniers Valois , d'illustres personnages déployèrent un caractère fier, de rares talents et des vertus dignes des beaux jours de l'antiquité. Alors parut l'éloquent moraliste dont vous demandez l'éloge ; alors commença cette glorieuse succession d'écrivains français qui , depuis cette époque , n'ont cesse d'éclairer l'Europe et d'exercer le pouvoir du génie. Grâces à leurs nobles travaux, les sciences , la morale , la langue , le goût, se sont perfectionnés. Au milieu de ces progrès rapides ; tandis que des renommées imposantes (1), soutenues quelque temps par un aveugle enthousiasme , tombaient l'une après l'autre et disparaissaient sans retour ; tandis que de nou-
(i) Tel fut en effet le sort de Ronsard et de Chapelain, et de quelques autres écrivains loués outre mesure pendant quelques années , et peut-être trop méprisés après leur mort.
velles renommées s'élevaient sur des fondements plus solides , la réputation de Montaigne restait inébranlable , ou plutôt elle s'étendait avec les lumières et grandissait avec l'esprit humain.
Placé dans une époque où le peuple français, instrument d'anarchie entre les mains de quelques chefs ambitieux , confondait la religion avec le fanatisme , et la liberté avec la licence, Montaigne, calme au milieu de l'agitation générale, forme avec tout son siècle un contraste frappant. Les scènes de violence, les actes de rébellion , dont il est témoin, raffermis*
sent dans son cœur ces sentiments de justice et de loyauté dont l'oubli funeste est la honte et le fléau des peuples. Tandis que la France, tenant d'une part à la barbarie par. des habitudes invétérées, de l'autre à la civilisation par des idées nouvelles , hésite entre ces deux forces opposées, il devance son âiècle, observe tout sans partialité, et, doué d'une raison supérieure , affranchit sa pensée de la vieille tyrannie de l'école et de la fureur aveugle des innovations. Cependant l'intolérance des sec-
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tes, l'orgueil du faux savoir, se réunissent pour protéger les anciennes erreurs; l'esprit humain se consume en efforts stériles» Plus on s'écarte du vrai , plus on croit avancer vers la vérité. Montesquieu seul se sépare de /# foule, et pénètre dans les routes abandonnées de la sagesse ; il y pénètre à l'aide du doute , non de ce pyrrhonisme insensé qui se détruit lui-même en voulant tout détruire , mais du doute de la raison , qui naît de la lumière , et la produit à son tour. Montaigne consulte les livres, il y trouve quelques vérités mortes ensevelies sous un amas d'erreurs. Il interroge ses contemporains : la voix du préjugé lui répond. Alors , se repliant sur lui-même , il observe la marche des passions , en étudie les mouvements dans son propre cœur, cherche à démêler en lui et autour de lui ce qui est l'ouvrage de l'art et ce qui appartient à la nature. Il soumet tout à l'examen , les temps , les hommes cft les choses. Enfin , éclairé par l'expérience et la méditation , désabusé des chimères qui nous font oublier la vie, il commence avec lui-même cet entretien sublime , oà le génie est simple et sans art comme la
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vérité • où le cœur de l'homine est rais pour la première fois à découvert j où se trouvent les germes des grandes conceptions dont le développement doit honorer plusieurs siècles.
Voilà comment s'était formé ce génie sage et hardi, qui, dans un siècle esclave de l'erreur, pensa d'après lui-même,. et le premier nous apprit à penser. Yoilà d'où lui venait cette force de raison qui va droit à la vérité, l'environne de lumière et la rend visible à tous les yeux. A ces traits seuls vous reconnaissez cette philosophie mâle et utile qui s'applique à tous les détails de la vie , et n'éclaire les hommes que pour les Tendre meilleurs. Aussi lorsque, cherchant à considérer Montaigne sous divers aspects, je veux séparer l'écrivain du moraliste, et le moraliste de l'homme, j'aperçois un trait dominant qui les réunit; partout l'esprit philosophique anime son langage , fortifie son talent > et règle ses mœurs comme ses opinions. Toutefois, sans me soumettre rigoureusement à la méthode des divisions, j'essaierai de le caractériser sens ces différents rapports.
na éloge
Pour apprécier le mérite de Montaigne comme écrivain, il faut d'abord jeter un coupd'oeil sur l'état de la langue et de la littérature £ Ançaises à l'époque où il parut. L'imprime* rie, destinée à changer le sort du monde, élevait par degrés un tribunal suprême en faveur de l'humanité, et faisait cesser l'action dévorante du temps et de la barbarie sur les nobles monuments du génie antique. L'Italie, au milieu des discordes civiles, avait recueilli cette grande succession et reconquis la gloire des arts. Attirés par l'amour des conquêtes sur cette terre deux fois classique, les Français y reçurent des idéêB nouvelles ; et , après un demi-siècle d'efforts glorieux , ils ne recueillirent d'autre fruit de leurs victoires que le goût des lettres et le besoin naissant des lumières. François I", éprouvé par la fortune et sensible à la vraie gloire, se déclara le protecteur des sciences et des arts. La toile fut animée par le génie de la peinture , et le marbre respira sous le ciseau créateur ; mais les progrès de l'esprit humain furent d'abord peu sensibles. Cependant Rabelais, qui connaissait son siècle, introduisit la raison dans le monde sous
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les enseignes de la folie. La l^Pgpe acquit dans les vers de ftfarot de la finesse et de la grâce : c'était beaucoup $an$daBt£> mais que de soins, que de travaux, étaient e^cpre nécessaires pour la rendre digne de servir d'ipptpiment à l'éloquence et d'interprète à la philosophie ! Elle n'avait pas même la vigueur salage d'une langue naissante , et sa vieille enfonce offrait tous les signes de la faiblea^e et de la corruption. Les éruditsde cette époque, adorateurs intolérants de l'antiquité , dédaignaient l'idiome vulgaire. Plus occupés de disputer sur les mots que d'approfondir tes choses, ils ressemblaient pour la plupart à ces terres arides qui reçoivent toutes sortes de semences sans jamais rien produire. lorsqu'au milieu 4e ce peuple stérile et contentieux, J&Wtaigne voulut faire entendre ,4es x^rfrés ut^lep, il sentit que la langue, impuissante, fléchissait ^pus le poids de sa pensée. Il avaijt bfSQJp d'qn langage ferme, il osa le créer. Il s'empare de cette langue inanimée , Tenflamipe et fri donne la vie. Il lui imprime un caractère antique de hardiesse et d'indépendance , lui apprend
de$ mouvements inaccoutumés , découvre de iT. 8
nouveaux rapports d'expressions à mesure qu'il aperçoit de nouveaux rapports d'idées , et trouve dans la nature entière les images sensibles et les couleurs de ses peqsées. Alors toutes les difficultés s'évanouissent. Il s'est fait une langue courageuse comme son génie, brillante comme son imagination. Il exerce sur ce nouvel idiome une autorité absolue, en varie les formes h son gré , change de ton avec une souplesse admirable , et prend naturellement celui qui convient le mieux au sujet qu'il traite. Tour à tour enjoué, véhément, ingénieux , sublime , il ouvre à la. raison toutes les issues de l'esprit humain . Souvent , au milieu de ses réflexions , il jette une pensée féconde, et s'en éloigne , laissant à d'autres le soin de l'examiner et de découvrir tout ce qu'elle renferme. Jamais il ne tourne autour de son sujet, il aime mieux l'abandonner; mais , lorsque vous croyez qu'il l'a perdu de vue, il y revient inopinément, l'embrasse de nouveau, le creuse, le pénètre, et en fait jaillir de grandes pensées et d'importantes vérités. A quelque hauteur qu'il s'élève, il voit encore au-delà. Il a toujours, pour me servir de
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ses propres ternies, « une idée dans l'âme » qui lui présente une meilleure forme que » celle qu'il a mise en besogne ; mais il ne d peut ni la saisir ni l'exploiter. » Ainsi, tandis que le vulgaire des écrivains trouve partout des limites et les prend pour celles du génie, celui-ci, soutenu par la méditation, s'élance , franchit toutes les bornes communes ; et lorsque enfin il est forcé de s'arrêter, il s'indigne, s'accuse de faiblesse , et conçoit encore confusément une plus haute idée de perfection.
Le style et les pensées de Montaigne prouvent qu'il avait son esprit moulé au patron d'autres siècles que ceux-ci, et l'analyse de sa phrase rappelle plus souvent l'énergique fierté des langues anciennes que l'élégance et la clarté qui caractérisent aujourd'hui le français. Indépendant des règles, et même de l'usage, Montaigne exprime « tout ce qu'il veut comme il veut. » Il n'a pas fixé la langue ; mais, en travaillant sur elle, en la forçant d'obéir à son génie , en fiii enlevant une partie de sa roideur
primitive, il a rendu plus facile la tâche de
ceux qui l'ont perfectionnée, Ils opt puisé dans ses écrits une foule d'expressions vives et pittoresques , et mêÉie quelques tournures hardies, qui rompent heureusement l'uniformité de la construction directe, et s'appliquent aux mouvements de la haute éloquence. Ils lisaient Montaigne comme ils étudiaient les chefs-d'œuvre de l'antiquité, et ils en retiraient le même fruit : car ce n'est pas seulement par la franchise du langage que Montaigne est comparable aux anciens; ce qui le rapproche le plus de ces grands maîtres, ce qui lui donne une physionomie imposante parmi les modernes, c'est que son livre, comme il nous l'apprend lui-même , a est un livre de bonne foi. » Je m'arrête sur cette idée, gui demande quelques développements»
Vous le savez : tout est vrai , tout est naturel dans les productions des écrivains illustres de l'antiquité; leur àme n'était enveloppée d'aucun voile , et cette noble franchise est la source principale des beautés immortelles qui brillent dans leure chefe-d'œi!Vie , et qui Surpassent autant les combinaisons de l'art
que les grands effets de la nature surpassent les tableaux produits par k pinceau le plus habile et la poésie la plus élevée. De là cette vigueur de conception , cette touche brûlante, cette vérité de coloris , qui rend , pour ainsi dire, la pensée palpable, et dans l'écrivain vous montre l'homme tout entiet. Leur pensée marche librement , se développe avec aisance , et communique à la parole son énergie et sa majesté. Cette bonne foi dominante, cette élévation d'un esprit indépendant , les a placés à une telle hauteur, que c'est déjà pour nous un grand mérite de les bien connaître et de savoir les admirer» Depuis le seizième siècle , des génies éminents ont illustré l'Europe, et dans les arts d'imagination ils ont même , en certains genres , surpassé les modèles qu'ils imitaient; mais, soumis plus ou moins au joug de l'opinion, ils ont perdu cette empreinte originale qui donne un caractère individuel aux écriv^tdsde Rome et d'Athènes.
L'esprit d'imitation , devenu général à la renaissance des lettres, jetait une couleur rao-« notone sur les travaux littéraires; tandis que l'intolérance religieuse Tendait la pensée ti~
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raidc et affaiblissait l'essor du talent. Gomme philosophes, quelques modernes ont mérité une grande estime; encore, dans leurs plus beaux ouvrages, est-il aisé de reconnaître l'influence des sectes, aussi funeste aux littératures qu'aux religions. Faut-il donc être surpris si cette force virile , cet accent de l'âme , ce pouvoir suprême de la raison , qui distinguent les anciens, ne se retrouvent pleinement que dans les pages de Montaigne, élève et non imitateur de l'antiquité? Il y a toujours dans le cœur de l'homme une partie secrète , des sentiments cachés qui ne se produisent jamais au-dehors. Montaigne ne connaît point cette réserve ; il ose dire tout ce qu'il ose penser» Un tel caractère nous est devenu tellement étranger, que nous avons même quelque peine à le reconnaître, et nous en affaiblissons l'idée en nommant naïveté cette courageuse franchise de pensée et d'expression. Elle règne partout dans les écrits de Montaigne. Dès son début vous en êtes frappé. C'est moins un livre qui s'offre à vos regards que l'a me même de l'écrivain, devenue en quelque sorte transparente. Au milieu des discussions les plus
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familières et des saillies les plus piquantes, vous le verrez se passionner pour l'héroïsme et pour la vertu. Jamais il n'affecte le ton grave et solennel de l'orateur ; mais il se livre quelquefois aux mouvements d'une éloquence vive et toujours naturelle. L'indignation que le spectacle de l'injustice et du crime excite dans, son àme est souvent exprimée par rihe froide, ironie, supérieure à tout l'artifice des développements oratoires. Veut-il faire sentir l'influence déplorable que les discordes civiles exercent sur la morale des peuples, il dédaigne ce faste d'énumérations qu'un rhéteur eût été si heureux d'employer; mais il s'écrie :
« Il fait bon naître en un siècle fort dépravé : car, par comparaison d'autrui, vous êtes estimé vertueux à bon marché ; qui n'est que parricide en nos jours et sacrilège , il est homme de bien et d'honneur! » Heureux celui qui ne serait point frappé de l'énergie et de.la profondeur de ces pensées! On pourrait supposer qu'il n'a jamais entendu la voix du crime et la logique des factions.
Si M ontaigue , indigné de la barbarie de
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son décile , retrouve quelquefois la mdîdâtite hyperbole dé Ju vénal, il revient bientôt h cet enjouement philosophique dont là muse d'Horace nous a laisfcé les plus parfaits modèles. Cette souplesse de style , cette variété de tons, répand sut là facture des Essais un charme toujours nouveau. Tantôt Montaigne sente sa pensée , cddfaiè Séiièque , pour lui donner plus de forte ; tantôt il l'étend , la dé* veloppe, comme Ptatarque , et Pert Virotone dé preuves qui commandent la conviction. Chez lui, l'alliance d'tknè imagination poétique avec une raison ferme et révère donne de là grâce aux plus simples détails , et produit souvent de gtJràdes Images , des mouvements dramatiques et des tableaux pleins de Vie et d'intérêt. Malgré la rapidité de ses conceptions, il sait taébàger des contrastes, et rapprocher heufetasêment les objets , afin de les éclairer les unis par les autres. Il aimait à considérer là ntftnife humaine sous un point de vue général et dans ses principes les plus essentiels. S'il s'occupe des individus , deux ou trois coups de pinceau lui suffisent pour détacher une figure de la foule et la placer sons vos yeux.
Ainsi , lorsqu'il veut phraver que , dans le m onde , « la gravité , la robe et les richesses donnent souvent crédit à des propos vains et ineptes, y> il met en scène un personnage considérable par son rang et par ses emplois, d'une grande fortune et d'un mérite très mince. . . « Il n'est pas à présumer, dit-il , qu'un' monsieur si suivi, si redouté, n'aie au-dedans qu'une suffisance autre que populaire ; et qu'un homme à qui on donne tant de commissions et de charges, si dédaigneux et si morguaht, ne soit plus habile que cet autïe qui le salue de si loin , et que personne n'emploie. » Voilà, si je ne me trompe, le genre dé Là Bruyère. N'y ieconnaissez-voûs pas ïe talent de voiler le trait satirique d'une apparence de naïveté pour le rendre plus vif et plus piquant? Ce ne sont point des travei* passagers que Montaigne livre au ridicule; ils tiennent à l'es-
sence même des sociétés , et méritent par là le regard du moraliste. Il s'est écoulé plus de deux siècles depuis l'apparition des Essaie; et cependant , qui de tiôtfs , dans le cours de sa vie, n'a pas rencontré ce monsieur dédaigneux , morguant et inepte?
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Peu d'écrivains ont manié l'arme du ridicule avec plus de succès que Montaigne. « En général , ce ne sont pas nos folies qui le font rire , ce sont nos sapiences. » Cependant il honorait le vrai savoir comme une des plus nobles conquêtes de l'esprit humain ; mais il aurait voulu qu'il servit à rendre les hommes, non plue doctes , mais plus habiles ; ce il ne s'enquérait pas qui était le plus savant, mais le mieux savant ; et pensait même « que toute science est dommageable à celui qui n'a la science de «bonté. » Ses réflexions sur ce point se troprent concentrées dans une nipxime remarquable par sa justesse et sa précision . ce En certaines mains la science est un sceptre, en d'autres une marotte. » Ces vérités générales, qui forment le code delà sagesse, ne peuvent être saisies que par l'esprit philosophique ; mais il faut que l'imagination les qttjmc et les mette à la portée de tous les hommes.
Ces deux qualités se réunissent dans Montaigne , et l'exercice de son jugement ne ralentit jamais l'essor de son imagination. Qu'on ne croie pas cependant que le talent de peindre la pensée , et de revêtir la vérité des formes
de l'éloquence, soit seulement le fruit d'un heureux instinct : il suppose un discernement exquis , un goût sûr, dont le germe , présent de la nature, ne peut être développé que par l'étude et la méditation. Montaigne avait formé son goût sur celui des anciens. Les philosophes , les orateurs, les historiens , les poètes, passaient tour à tour sous ses yeux. Nul trait frappant, nulle vérité, ne lui échappait; mais il les confiait à son jugement plutôt qu'à sa mémoire; elles recevaient les couleurs de son imagination , et s'assimilaient à ses propres pensées. Ses citations même , seul tribut qu'il ait payé aux habitudes scolastiques de son siècle , se combinent avec ses idées et en font naître de nouvelles. Lorsqu'il juge les anciens , non d'après l'idolâtrie des commentateurs , mais d'après ce sentiment éclairé des beautés et des défauts qui constitue le goût ; lorsqu'il reproche aux poètes dramatiques de son temps de manquer à la première des règles , à l'unité d'intérêt , et qu'il les renvoie à l'école du bon Térence , <c les grâces et la mignardise du langage latin ; » je ne doute plus qu'il n'eût médité sur les principes des arts
d'imagination , et j'admire à la fois dans sOnr livre les rues du philosophe et la sagacité du littérateur. Sans doute Montaigne se trompe quelquefois , mais il ne cherche jamais à tromper ses lecteurs. Nul sophisme, nulle subtilité réfléchie, ne déguise ses vrais sentintonts* Sou livre n'est que là narration fidèle des impressions que la scène mobile du monde et l'étude du cœur humain font tour à tour sur son esprit. Il raconte ses pensées comme l'historien impartial expose une série de faits. Il se bisse aller «us sentiments qu'il éprouve, àu± idées qui le frappent , et s'abandonne sans réserve à l'affection du moment. Cette disposition habituelle de Pécrivain vous révèle te secret des beautés originales que nous adtairons dans ses écrits et des imperfections qu'on peut y découvrir. De là vient non seulement cette gafité fttmche et cotnmunicative , cette heureuse soudaineté de pensée et dtapresston , cette verre étonnante qui toujours s'épancfce sans jafflâiss^puiser ; mais aussi ces écarts fréquents tel inattendus, ces modifications de la lftème idée, qui ne se présente pas toujours à son esprit sous le même aspect. A mesure
qu'il avançait vers le terme de la vie, sa morale devenait moins aévèie , les faiblesses de l'humanité lai inspiraient plus d'indulgence; et ses principes, toujours essentiellement les mêmes , subissaient quelque changement dans la forme et dans l'application. S'il n'a point d'opinion arrêtée sur certains sujets métaphyqiques dont l'ijtilité est douteuse et; qui loi paraissaient placés hors du domaine de la raison, on reconnaîtra du moins qu'il ne s'est jamais écarté des vérités éternelles de la morale, et que sa philosophie renferme tout ce qui peut assurer le repos des hommes et contribuer à leur bonheur.
Quelques sages de la Grèce, considérant rhonune d'une manière absolue , lui proposaient pour modèle un être également abstrait dans lequel ils se plaisaient à réunir tputes les vertus au pins haut degré. Cette grande idée a produit sur quelques individus des efets qui tiennent du prodige ; mais les prodiges ne peuvent être offerts 'comme modèles. La momie stoïcienne se trouvait hors de la portée du commun des hommes, et ses admirateurs mé»
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me n'osaient espérer d'y atteindre. On coqfondait arec elle cette autre morale populaire qui établit entre les hommes des rapports in» limes, coordonne leurs affections avec leurs devoirs, et embrasse tout le détail des mœurs. Telle était la morale que les disciples de Socrate recueillaient dans ses entretiens subli mes, et qu'enseignait cet autre philosophe trop long- temps méconnu, qui ne sépara jamais la volupté de la tempérance et le bonheur de la sagesse. Montaigne adopta les principes de ces deux sages, parce qu'il les trouva fondés sur la nature. Le but de sa morale est de régler les passions , et non de les anéantir ; il veut que l'homme soit essentiellement homme; et, sans s'égarer dans de vaines abstractions , il attache le bonheur à l'exercice modéré de nos facultés naturelles, au témoignage d'unç conscience pure , et à la pratique des vertus publiques et privées. Comme Socrate, il élève sa pensée vers la divinité, source inépuisable de vie, éternel type de perfection. Frappé d'un sentiment religieux* à l'aspect de cet ordre et de ces lois immuables qui régissent les mondes semés dans l'espace, il s'adresse aux
hommes et leur dit : « La Divinité est connue » par ses ouvrages visibles ; Dieu a laissé en » ces hauts ouvrages le caractère de sa toute- » puissance. Ce monde est un temple très saint » où vous êtes introduits pour contempler des » statues, non ouvrées de mortelle main , mais » celles que la divine pensée a faites sensibles , » le soleil, les étoiles, les eaux et la .terre, qui » nous représentent les intelligibles. Cette vo- » lonté unique et suprême est le principe de » toutes choses ; c'est elle qui , mettant les » passions dans votre cœur, vous a donné la » raison pour contrepoids et pour régulateur. » Que faut- il pour être heureux? se rappro- » cher de la nature , vivre en paix avec soi- » même et avec les autres. Sachez , de plus , » que la vraie vertu est la mère nourrice des » plaisirs humains; en les rendant justes, elle » les rend sûrs et purs. Elle aime la vie , elle » aime la beauté, la gloire, la santé; mais » son office propre et particulier, c'est de sa- » voir user de ces biens-là modérément , et )) de les savoir perdre avec constance. Elle » n'est pas , comme dit l'école , plantée à la » tête d'un mont coupé , raboteux , inaccessi-
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» ble : ceux qui l'ont approché* 9a vent , au » contraire , qu'elle est logée dans une belle » plaine, fertile et fleurissante , d'o^i elle voit d bien sous poi toutes c^qses j mais celui gui » en sait l'adresse y pept arriver pair des i-qu- » tes ombrageppes , g^zonpées, semées de » fleura 1 et d'une pente fiiçilp pt po}ie comme » celle des voûtes célestes. »
C'est h ces premiers principes de toute bonne morale qjie Montaigne s'efforce de rappeler les homcqes. I,ps diverses conditions de la vie humaine se présentent sqçpessivement à sqi) esprit, et partout il y oit avec douleur que l'homme oc se fuit et s'évite sanq cçssp. p Noup ne sommes jamais chez nous, nous sommes toujours au-delà. Le glorieux, chef-d'œuvre de l'homme > c'est vivre poqr lui et à propos. Avez -vous su composer yo? mœurs, vous avez plus fait que celuj qui a composé des livres; avez- vous su prendre àx\ repos, vous êtes plus sage que l'aipbitieux accablé d'honneurs et d'ennui. 9
Ces pensées conduisent Montaigne à une
autre vérité dans laquelle il trouve la règle de nos actions et la source de nos devoirs. Il pense qu'il suffit au sage de ce retirer au- dedans son àme de la presse ; » et qu'au dehors il est tenu de respecter les coutumes généralement adoptées, et d'obéir aux lois protectrices des sociétés. Témoin des calamités inséparables de l'anarchie, il cherche ainsi les moyens de prévenir ces crises politiques dont l'influence terrible s'étend quelquefois sur plusieurs générations, et ne s'affaiblit, comme le mouvement d'une mer irritée, qu'après une longue et sourde agitation qui rappelle encore l'image des tempêtes et le souvenir des naufrages.
Montaigne ne confondait point les abus, dont l'existence amène par degrés les secousses funestes aux états, avec leurs lois fondamentales, auxquelles il est difficile de toucher impunément. Il savait que la réforme des abus est souvent l'unique moyen de prévenir le choc des intérêts et le soulèvement des factions. C'est en homme supérieur qu'il traite de toutes les matières relatives à l'ordre so-