‹ Œuvres de M.A. Jay (volume 2)Chapitre 11 sur 32 · IV · texte numérisé non relu

IV

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ciaL Il a combattu le premier une foule de préjugés nuisibles, de coutumes barbares, dont nous sommes heureusement délivrés. Il s'élève contre l'imperfection des lois criminelles de son temps, condamne la torture, demande raison aux magistrats de cette épreuve de patience plutôt que de vérité, reproche à ses contemporains de verser le sang des hommes avec trop d'indifférence , et prépare ainsi la voie aux éloquentes réclamations des Montesquieu et des Beccaria. S'il considère les calamités produites par les disputes de mots, il prononce ce que la plupart de nos troubles sont grammairiens. » S'il jette un regard sur l'organisation des sociétés modernes, il sétonne <* qu'il y ait doubles lois, celles de l'honneur et celles de l'équité; que certains hommes aient la parole, d'autres l'action; les uns la raison, les autres la force ; ceux - là le savoir, ceux-ci la vertu. » Combien des contradictions si bizarres devaient affliger le philosophe admirateur de ces temps héroïques où les citoyens, institués pour la patrie, passaient de la tribune au champ de Mars, et du prétoire volaient aux combats; où les vertus

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et les talents siégeaient réunis sur le char de triomphe qui, dans le même homme, offrait à la vénération publique l'interprète de la justice, l'appui de l'innocence , le ministre de la religion et le héros vainqueur des rois!

Si Montaigne revient souvent sur ces hautes considérations politiques, trop négligées par les moralistes de profession , c'est qu'il se place par la pensée au centre même dé l'ordre social , et aperçoit les rapports qu'ont en* ire elles les diverses parties qui viennent s'y réunir. Il a voulu non seulement connaître l'homme de la nature , mais encore l'homme envisagé comme membre d'une 'grande famille , agissant sur ses semblables par ses opinioqp et ses mœurs , et recevant à son tour l'action de tout ce qui l'environne. Il sonde toutes les plaies de l'humanité. C'est dans l'orgueil insensé des hommes , c'est dans les prestiges de leur imagination , qu'il découvre les sources principales de leurs misères. Lisez ce qu'il a écrit sur la vanité « de cette fragile et calamiteuse créature qui ne sait rien que pleurer sans apprentissage. »

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Médites surtout ses pensées sur la mort ! II emploie toutes les ressources de la parole, toute l'autorité du génie, pour affranchir notre imagination des terreurs qui l'assiègent a dans ce jour solennel , juge des autres jours. » Il accuse notre faiblesse , il accuse nos institutions, qui entourent la mort d'un appareil plus lugubre que la mort même. Tantôt il parle au nom de la raison , tantôt il fait parler la nature : il veut même que la mort puisse être voluptueuse , et croit que Socrate et Caton, sur le point de quitter la vie , ont dû rendre grâces aux dieux d'avoir mis leur vertu à une si belle épreuve. Ailleurs, il nous invite à détourner nos regards de ces personnages <c dont les âmes sont eslancées hors de notre sphère, *> pour les fixer sur l'homme rustique , soutenu par le seul instinct de la nature , recevant la mort comme une condition de l'existence , sans frayeur et sans murmure , « avec plus de philosophie et de meilleure grâce qu'Àristote. d C'est ainsi que Montaigne appelle les faits à l'appui de ses opinions , et qu'il nous conduit à la sagesse par les routes de. l'expérience et de la vérité. Ce qui m'étonne sur-

tout en lui , c'est cette hauteur de vue qui plane sur toutes les erreurs et les folies des hommes j c'est cette vertueuse- audace d'un génie libre et sage, qui, dans un siècle agité par l'intolérance et Je fanatisme , ne s'écarta jamais des vrais principes de la morale et des lois sacrées de l'humanité.

11 respire partout dans son livre ce noble sentiment dlumanité , premier bienfait de la philosophie : mais il ne se montre nulle part plus énergique et plus éloquent que lorsque Montaigne , dans sa revue générale des hommes et des choses, porte ses regards sur le Nouveau-Monde , et n'aperçoit de tous côtés que des bourreaux et des victimes. À l'aspect des scènes de rapine et de violence qui désolaient ces malheureuses contrées , il frémit, il s'indigne , il condamne cet esprit insatiable de cupidité qui déshonore le commette et l'a rendu trop souvent le fléau de l'humanité. Il gémit sur le sort de ces peuples inexpérimentés dont l'avare et cruel Espagnol dévorait le sang et les trésors. Il aurait voulu qu'une si importante conquête fût tombée « en des

mains qui eussent doucement poli ee qu'on pouvait y trouver de sauvage , et développé les bonnes semences que la nature y avait produites... Vœux impuissants! la hache européenne n'a cessé de poursuivre l'homme des forêts, et bientôt il ne restera de ces nations proscrites que les souvenirs conservés par leurs oppresseurs.

L'humanité, la modération, la justice, voilà donc le fondement sur lequel repose toute la philosophie de Montaigne j « philosophie pratique, et non ostentatrice et parlière: » car il ne veut point qu'on fasse une science de la morale , un art de la sagesse , et qu'il soit nécessaire d'apprendre en forme de syllogisme ce qui tient à l'essence même de la nature humaine. Il désire que la sagesse règne dans les mœurs, qu'elle se change en habitude, et soit plutôt «en sentiments ou même en sensations qu'en paroles. Il conseille d'enseigner la sagesse aux enfants comme pn leur enseigne à se servir de leurs facultés physiques; d'en teindre leur àme, et non de l'en arroser; de leur apprendre à être plutôt qu'à paraître. Tout ce

que la raison perfectionnée peut conseiller 4 e plus utile pour former des hommes et de» citoyens , tout ee que l'expérience noos a révélé sur ce sujet important , vous le trouvez dans Montaigne. Il ne fut point écouté de ses contemporains: il les avait devancés de trop loin pour qu'ils pussent l'entendre ; mais il parlait pour tous les âges. Le jour devait arriver où il serait compris , et quelques unes des productions philosophiques les plus estimées du dernier siècle ne sont que le commentaire de ses pensées.

C'est en effet dans ce siècle , époque de goût et de justice littéraire , que le mérite de Montaigne a été généralement reconnu. Les vérités qu'il avait déposées dans son livre furent recueillies par des écrivains du premier ordre, et reparurent arec de nouveaux développements et une force nouvelle. Tous les genres de littérature s'enrichirent de ce précieux héritage , et Jusque dans la poésie , vous retrouvez l'influence de ce génie vigoureux et indépendant. Toutefois , j'ose le dire avec assurance , c'est à nous qu'il appartient d'apprécier

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Montaigne et de le mettre à son rang. Une terrible expérience nous a donné des lumières qui manquaient à nos devanciers ; nous avons vu l'homme aux prises avec toutes les passions; nous avons vu cet être léger, ondoyant et divers, bâtir aussi bien sur le vuide que sur le plein, et de V inanité que de matière , et nous pouvons assurer que nul ne Ta mieux connu et ne l'a peint avec des couleurs plus vraies que le philosophe du seizième siècle ; nous avons vu comme lui qu'il ne se peut imaginer un pire état de choses qu'où la méchanceté nient à être légitime et prendre avec le congé du magistrat le manteau de la vertu. Voilà de ces traits dont jusqu'à nous on n'a pu sentir toute la vérité. Plus on fera de progrès dans la science de l'homme, plus les philosophes seront étonnés de la supériorité de Montaigne ; et l'on sera forcé d'avouer que ses essais sont le livre des sages et de ceux qui veulent le devenir.

Est-ce là , dira- 1- on , ce penseur téméraire que tant de voix ont accusé de pyrrhonisme?

Quel fut donc le scepticisme de Montaigne ?

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Faut- il vous le dire? il pensait que l'autorité de la coutume n'est pas toujours celle de la raison , ce et que les choses inconnues sont le vrai chaipp de l'imposture ; » il attaquait le dieu même de la science scholastique , <c cet Aristote dont la doctrine servait alors de loi magistrale , quoiqu'à l'aventure elle fut aussi fausse qu'une autre, d Doué d'une imagination sage et vigoureuse , il dévoilait les erreurs de cette autre imagination qui trouble le repos des hommes, et remplit le monde de crédulités et de vaines terreur^; enfin il donnait à la morale l'autorité de la raison , à une époque où la raison était muette et la morale sans pouvoir. C'est ainsi que Montaigne était sceptique. Il employait le doute comme le seul instrument dont la philosophie pût se servir pour séparer la vérité du mensonge. Il porta dans les sciences morales le même esprit que Bacon, le plus illustre de ses contemporains, introduisit dans les sciences physiques. En soumettant les anciennes erreurs à l'examen de la raison , ils ont contribué l'un et l'autre à répandre en Europe cet amour du vrai, ce besoin de connaissances positives qui dirigent

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vers un but noble et utile les forces réunies de l'esprit humain. L'union de la philosophie arec les sciences et la morale fut Fourrage de ces deux hommes, qui, négligés de leurs contemporains, n'ont été jugés avec équité que plus d'un siècle après leur mort ; et , par une étonnante conformité dans leur destinée, la gloire de Montaigne a trouvé ses premiers défenseurs dans la patrie de Bacon ; et la renommée de celui-ci n'est arrivée à toute sa hauteur qu'après avoir été appuyée du suffrage des philosophes français.

Depuis deux siècles des hommes d'un rare mérite ont écrit sur la morale avec force et avec génie» Pascal , écrivain sublime , ne s'arrête qu'en tremblant dans les régions supérieures de la pensée. Il refuse même le secours de la raison, sembable à un voyageur qui, se trouvant suspendu sur le bord d'un abyme , ferme les yeux devant les profondeurs dont la vue trouble ses sens et enchaîne son courage. Pascal n'échappe au désespoir qu'en se réfugiant dans le sein de la religion, qui ne fit jamais une plus illustre conquête. Là même il

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ne peut se rassurer qu'en s'attachant aux doctrines ascétiquesdans leur plus rigoureuse abstraction ; et revient ainsi par une route détournée à la brillante chimère du stoïcisme (j ). Philosophe au milieu des cours, observateur au sein des plaisirs , Larochefoucault a voulu rapporter toutes les actions humaines à un seul principe , sans s'apercevoir ou sans avouer que ce principe, toujours le même en apparence, ge modifie au fond par les passions* mêmes qu'il met en mouvement , et devient noble ou vil suivant les effets qu'il produit. La Bruyère traduisit Théophraste ; mais ce fut de Montaigne qu'il emprunta l'idée piquante de mettre en action les ridicules et les folies humaines. Il n'envisagea dans la morale que son in-

(t) Lisez les Pensées de Pascal, chap. i, contre l'indifférence des athées. Lises aussi sa Vie, par madame Périer. En voyant les efforts incroyables que fit Pascal pour arriver à cet état d'impassibilité qu'il regardait comme un état de perfection , on ne peut s'empêcher de plaindre son erreur et de gémir sur la faiblesse humaine et sur le sort d'un si beau génie.

fluence sur la vie extérieure des hommes; mais il traita cette partie en maître ; et il serait peut-être hors de tout parallèle s'il eût été aussi profond dans les vues générales qu'habile à manier sa langue, et supérieur dans les détails. Rousseau est celui de nos écrivains qui , pour le fond des choses , se rapproche le plus de Montaigne ; et cependant quelle différence de l'un à l'autre! Il est y rai que leur morale est fondée sur la même base , sur la nature de l'homme et sur les rapports qui l'unissent à ses semblables. Il est encore vrai qu'ils ont exercé tous les deux une grande autorité sur les esprits ; mais l'effet dans Rousseau tient plus au sentiment , et dans Montaigne à la pensée : aussi l'un a-t-il excité plus d'enthousiasme, et l'autre plus d'estime. Montaigne remonte aux principes avec plus de sagacité ; l'autre excelle dans l'art de développer ces mêmes principes , et d'en faire sortir toutes les vérités qu'ils renferment. La philosophie du premier est plus ferme , plus inaccessible aux préjugés; colle du second plus séduisante , lors même qu'elle penche vers l'erreur. Leur imagination fut également forte

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et brillante ; mais cette faculté domine dans Rousseau , tandis que dans Montaigne elle est toujours docile et soumise à la raison. Ce dernier laisse des traces lumineuses sur tous les sentiers qu'il parcourt j comme les anciens , il porte en lui-même cette lumière philosophique qui se réfléchit si vivement dans ses écrits. Rousseau semble produire la lumière qu'il emprunte; cependant elle l'abandonne quelquefois : alors il s'égare et se perd dans l'exagération. On admirera toujours dans ses ouvrages la perfection du style , le talent de fortifier la raison par l'éloquence ; on y cherchera ces traits passionnés, ce langage du cœur où tous ses mystères sont révélés. Mais on lira Montaigne pour s'instruire, pour exercer sa pensée au travail de la méditation, pour apprendre à supporter avec courage les revers de la fortune et les accidents de la vie. Considéré comme peintres du cœur humain, Rousseau a représenté la passion de l'amour avec une force et une chaleur inconnues aux anciens ; Montaigne a peint l'amitié avec les traits simples, touchants et sublimes, de l'éloquence antique. La manière dont ils ont parlé

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d'eux-mêmes explique la différence de leur caractère et de leurs vues. En lisant les aveux de l'un , vous êtes toujours occupé de Fauteur ; l'autre en se dévoilant à vos yeux vous ramène toujours à vous-même. Vous écoutez Rousseau avec l'intérêt qu'inspirent le malheur et te génie ; mais vous êtes le confident intime et l'ami de Montaigne. Ces deux grands moralistes ont acquis des droits incontestables à la reconnaissance des hommes ; toutefois , puisque l'un n'a pas été , comme l'autre, privé de modèles dans sa langue et supérieur à son siècle , je pencherais 1 croire que , si le premier est plus parfait comme écrivain , le second est {dus estimable comme philosophe ; et je concevrais plus aisément Montaigne à la place de Rousseau que celui-ci à la place de Montaigne (i).

Plus heureux que Rousseau , parce qu'il dé-

(t) On reconnaîtra dans cette dernière phrase une tournure imitée de Montaigne.

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pendait moins de l'opinion des autres et qu'il conserva toujours plus d'empire sur lui- même, "Montaigne ne fut exposé ni aux attaques de la haine ouvertement déclarée, ni à ces délations ténébreuses , arme éternelle de la basaesse et de l'hypocrisie. Mais après sa mort il eut la gloire , comme tant d'autres philosophes , d'avoir pour ennemis tous les hommes attachés à l'erreur par ignorance , par intérêt ou par orgueil. Si, dans sa retraite, lorsqu'il cherchait à éclairer son siècle , la calomnie eût élevé sa voix contre lui , sans doute il aurait répondu comme Socrale, son maître et son modèle : ce Qu'on examine ma vie entière, voilà mon apologie ! » C'est aussi la seule réponse que nous ferons à ses ennemis. Voyons donc si la conduite de l'homme a démenti les principes du moraliste. Tout ce qui peut servir à le faire connaître se trouve renfermé dans le seul livre qui , Suivant ses propres expressions, « soit cçnsubstantiel à son auteur, a S'il est difficile de le peindre , il est aisé de le montrer.

Les premiers mouvements du cœur, les

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premiers essais de l'intelligence, laissent dans l'âme une impression ineffaçable; et le seul moyen de former des hommes vertueux serait peut-être de ne leur préparer, dès l'enfance , que des sou venirs pure, en ne leur offrant que desexemples de vertu. L'éducation de Montaigne confirme cette idée. Sa raison naissante fut soustraite à l'influence des préjugés qui régnaient autour de lui. Son père le sépara , pour ainsi dire, de sa nation et de son siècle , et le rendit contemporain des héros et des sages de l'antiquité. Rome , libre et vertueuse, devint sa patrie ; la langue de Virgile et de Cicéron lui fournit les signes de ses premières idées ; et ce fut ainsi qu'il contracta l'habitude de penser avec justesse , de s'exprimer avec énergie, et d'agir avec rectitude. On était peut-être loin de prévoir tous les effets qu'un tel plan d'éducation devait produire. Montaigne entra dans le monde comme dans un pays étranger, dont il fut obligé d'étudier la langue , les habitudes et les mœurs. On essaya de l'y fixer; mais il reconnut bientôt que nulle place ne convenait à son caractère, formé pour l'indépendance. Il ne se jeta point

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dans la solitude ; niais il se fit une retraite intérieure , où il pouvait , en quelque sorte , retirer son àme au milieu des plaisirs du monde , et inême de l'agitation des cours. Des passions vives troublèrent son repos; l'amour, « ce mal qui est peut-être un bien (1) , » lui fit souffrir, dit-il, « toutes les rages que les poètes disent advenir à ceux qui s'y laissent aller sans ordre et sans mesure. » Mais il avait une àme trop forte pour céder lâchement à la tyrannie des passions. Il ne chercha point , il est vrai , à étouffer cette flamme céleste qui donne tant d'empire à la beauté , et tant de charme aux heures les plus douces de la vie ; elle échauffa son cœur sans éblouir sa raison. Ce fut toujours pour lui un commerce plein d'attraits que celui des belles et honnêtes femmes ; mais il savait que c'est un commerce a où il faut se tenir un peu sur ses gardes.

Au demeurant il faisait grand compte de l'esprit , pourvu que le corps n'en fût pas à dire :

(i) La Fontaine.

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car, à répondre en conscience, si l'une ou l'autre des deux beautés devait nécessairement y faillir, il eût choisi de quitter plutôt la spirituelle. » Ces pensées, plus vraies que sentimentales, offenseront peut-êfre la délicatesse de notre siècle ; mais dans la vie comme dans les écrits de Montaigne on trouve l'histoire et non le roman du cœur humain.

Si les discours familiers de Socrate nous étaient parvenus tels que ses disciples ont dû les entendre , lorsqu'il fécondait par la puissance de sa raison les germes intellectuels qui restent inactifs au fond des âmes; nous y trouverions sans doute une analogie frappante avec les Essai*, qui sont aussi des conversa* tions d'un ordre supérieur. C'est d'après cet ouvrage qu'on peut juger quel charme et quel intérêt devait offrir le commerce intime de ce vrai philosophe, lorsque, « se mettant au de* hors et en évidence, » il se livrait tout entier à l'amitié. L'orgueil , qui tend à isoler les hommes y et cette espèce de réserve dédaigneuse qui sert trop souvent de voile & la médiocrité, n'étaient point à son usage. Mais dans

les conférences même les plus sérieuses , qu'il nommait « l'exercice des âmes , » il désirait que le plaisir se joignit à l'instruction. Son esprit vif , éclairé, ce prime-sautier, » se tour-, naît sans effort vers la vérité, comme certaines plantes se tournent vers le soleil. Il n'oubliait jamais la dignité qui convient à l'homme que ses lumières et ses talents séparent du vulgaire ; et il trouvait « que de servir de spectacle aux grands, et faire à Penvi parade de son esprit et de son caquet , c'est un métier très messéant à un homme d'honneur. » Le vrai moyen de connaître son caractère est d'examiner la conduite qu'il a tenue dans les circonstances difficiles où il fut placé. On le ▼erra toujours sensible, élevé, généreux. Il avafc jugé la gloire , et , s'il la désire , c'est pour associer à son immortalité le meilleur des pères et le plus vertueux des amis. Si , contre son inclination particulière , il obéit à la coutume f et qu'on lui choisisse une femme, il regarde l'accomplissement des devoirs domestiques comme le but principal de la vie.

SU est employé comme médiateur entre les «heb des partis contraires, il ne connaît d'au-

tre politique que la bojone foi. « Il marche partout la tête haute , le visage et le cœur ouverts, d Tandis que le erime triomphe et que les lois se taisent , il ne cherche d'autre garantie pour sa sûreté personnelle que sa confiance même et le noble abandon de la vertu. Ap^ pelé deux fois , par les suffrages libres de ses concitoyens, à la première magistrature d'une ville illustrée depuis long-temps par des hommes de mérite dans tous l?s genres , il remplit avec courage et honneur des fonctions que les circonstances rendaient si pénibles. Il calma l'agitation des esprits , sut maintenir la tranquillité publique , et rentra dans la vie privée avec des souvenirs exempts de remords. Ses plus ardents ennemis n'ont osé démentir le témoignage qu'il s'est rendu à lui-même après une épreuve aussi décisive, ce Ce n'est pas un léger plaisir, s'écrie- t-ii, de se sentir préservé de la contagion d'un, siècle gâté , et de dire en soi : Qui me verrait jusque dans l'àme , encore ne me trouverait-il coupable ni de l'affliction et ruine de personne, ni de vengeance ou d'envie , ni d'offense publique des lois , ni de faute à ma parole. Ces témoignages de la

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conscience plaisent , et nous est grand bénéfice que cette esjouissance naturelle, seul paiement qui jamais ne nous manque. » Je le demande avec confiance , n'est-ce pas là l'effusion d'une àme pure ? n'y reconnaissez-vous pas l'accent modeste de la vérité? Cette franchise n'est plusdans nos mœurs. On parle rarement de son propre mérite, et plus rarement encore du mérite des autres , à moins d'un intérêt bien positif ; mais cette réserve qui maintient la paix entre toutes les prétentions n'est peutêtre qu'un raffinement de l'amour -propre et que le voile transparent de l'orgueil/ '

Ce ne fut donequ'après avoir payé sa dette de citoyen que Montaigne chercha la solitude et le repos. Dans sa retraite, ouverte à tous les partis, et, comme il s'exprime lui-même, « vierge de sang , y> il s'offre à mon imagination tel qu'un homme placé sur une to»r élevée , qui contemple l'Océan battu de la tempête , présente des feux salutaires aux navigateurs errants dans les ténèbres , et plaint le sort des malheureux qu'il ne peut secourir, et que les vagues soulevées brisent sur les

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écueils. On ne saurait trop admirer cette phi* laotbropie naturelle qui me parait le trait -vplus frappant de son caractère et de ses écrits. Ah! sans doute, cette pieuse humanité a son origine dans le cœur ; mais elle s'accroît et devient plus active par la culture des lettres et de la philosophie. Oui, l'étude bien dirigée adoucit les mœurs, modère les passions et nous familiarise avec tous les sentiments ver* tueuz. C'est à l'étude que Montaigne avait recours pour charmer sa solitude et consoler m vieillesse. « Les livres étaient la meilleure munition qu'il eût trouvée en eet humain voyage. » C'est dans ce commerce intime avec les grands hommes de l'antiquité qu'il reposai^ son âme, fatiguée du spectacle des malheurs publics, apprenait à soutenir le poids de la mauvaise fortune , et se donnait à luimême « rendez-vous à sa dernière heure pour juger ses opinions et sa vie entière. » J'aime à me le représenter tel qu'il se peint lui-même, « feuille tant à cette heure un livre, à cette heure un autre ; sans ordre et sans dessein , à pièces décousues ; tantôt rêvant , tantôt enregistrant ses songes. » Je cite ses propres para-

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les; elles rappellent à l'esprit ces songes que les anciens respectaient comme les révélations d'une intelligence supérieure.

On reproche à Montaigne de revenir trop souvent sur lui-même , et l'on oublie ce qu'il s'était fait la matière de son livre, d Pour moi , je voudrais qu'il eût écrit l'histoire de sa vie comme celle de ses pensées. Avec quel intérêt ne le suivrions-nous pas dans une cour élégante et corrompue , dévote et licencieuse, où régnait cette Médicis qui confondit l'intrigue avec la politique , et la cruauté avec la force ! Que ne puis-je retrouver les détails de ses entrevues avec ce duc de Guise , personnage d'une stature héroïque , à qui peut-être il n'a manqué qu'une volonté plus ferme ptfor fonder une dynastie royale , avec cet immortel Henri , auquel rien ne manqua pour faire le bonheur de son peuple ! J'aimerais à savoir en quelles circonstances les vapeurs de l'ambition ont pu fermenter dans une tête aussi forte que celle de Montaigne;en quelle occasion il fut décoré de l'ordre du prince, à une époque où il était encore honorable de le rece-

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voir. Combien je me plairais à le suivTe lorsque 9 soïti pur du séjour de la corruption , il parcourt différentes contrées , ce ôtant partout le masque des hommes et des choses ! » Ses voyages 9 qu'une ardente curiosité a tirés de l'oubli , ne sont qu'un simple itinéraire. Toutefois, je retrouve Montaigne lorsque, arrivé dans l'ancienne patrie des maîtres du monde, il reçoit le titre de citoyen romain, qui n'avait plus rien d'illustre , mais qu'il préférait à tous les autres : tant le nom seul de Rome charmait son imagination , remplie des grands souvenirs de l'antiquité ! À peine a-t-il touché cette terre des héros , que son génie s'enflamme et que son cœur s'émeut. On le prendrait pour un voyageur long-temps éloigné de sa patrie, qui ne retrouverait à son retour ni les amis qu'il y avait laissés, ni les chefs-d'œuvre des arts qui la décoraient; il erre parmi ces débris comme l'ombre de quelque vieux Romain, cherchant de tous côtés et ce sénat, arbitre des rois , où les talents firent une si longue alliance avec la vertu ; et ce Forum où la parole exerçait une autorité sans limites ; et ce C api tôle dominateur, où tous les dieux

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de l'univers étaient convoqués par le génie de fiome. Tout avait disparu, jusqu'aux ruines de ces augustes monuments. Montaigne doute s'il voit le tombeau de l'antique souveraine des nations , et craint que sa sépulture même ne soit ensevelie. Il en contemple les moindres vestiges avec un enthousiasme mêlé de regrets. Ce fut avec peine qu'il abandonna cet ancien théâtre de l'héroïsme et de la gloire , et il s'arracha de Rome comme on s'exile de de sa patrie.

Quelque temps après son retour en France, le fanastime religieux , se ranimant avec une nouvelle fureur , ébranla l'état jusque dans ses fondements. Deux cultes rivaux , aveugles dans leurs haines , cruels dans leurs vengeances, se disputaient les lambeaux ensanglantes de la monarchie , et les torches de la révolte allumée à Rome et à Madrid répandaient au loin l'incendie et la mort. Un autre fléau se joignit à celui des guerres civiles. La peste ravagea ce que le glaive avait épargné. Les champs incultes se dépeuplèrent , et la famine vint mettre le comble aux malheurs pu-

blics (i). Ce fut alors que la retraite du sage fut violée pour la première fois. Atteint d'une infirmité douloureuse , Montaigne erra quelque temps avec sa famille , n'ayant d'autre appui que la philosophie qui ne l'abandonna jamais , et ne sachant où trouver un asyle contre tant de calamités réunies. Enfin la France respira de nouveau sous l'administration paternelle du meilleur des rois. Montaigne revit ses foyers , et ne songea plus qu'à jouir du repos , et de cette paix de l'âme , douce récompense de la vertu. Tout se réparait autour de lui ; mais il avait fait une de ces pertes qui ne peuvent se réparer , et dont le souvenir, adouci par le temps , est encore un des charmes' de l'existence. Il avait survécu à son ami ; mais si la Boetie ne vivait plus pour lui , il vivait pour la Boetie; et le

( i ) Montaigne fait une peinture effrayante de ces temps malheureux. Il ne fut alors respecté par aucun parti. « Je fus, dit -il, pelandé* a toutes mains. J'étais Gibelin aux Guelfes, et Guelfe aux Gibelins. »

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6oin de sauter de l'oubli la mémoire d'un ami ai virement regretté était la plus douée occupation de ses loisirs. C'est h ce soin religieux que nous devons le beau chapitre de l'amitié , où Montaigne s'élève au-dessus de toute comparaison. Aussi méthodique que l'orateur romain, Montaigne l'emporte sur lui par la chaleur et la vérité des sentiments. Ses pensées , ses paroles même , ont quelque chose de sacré. Ces mouvements passionnés , ces retours fréquents sur lui-même et sur sou ami , cet abandon d'une Ame fortement émue , tout s'imprime dans le cœur , tout saisit l'imagination ; jamais l'éloquence du sentiment n'a produit tant d'effet ; jamais le langage de l'amitié ne fut plus sublimé. Heureux qui peut le comprendre ; plus heureux qui peut l'inspirer !

L'amitié , telle que Montaigne et la Boetie l'ont éprouvée , cette union intime de deux esprits éclairés , de deux âmes vertueuses , étonne aujourd'hui notre faiblesse et notre stérile égoïsme. Ce fut au fond de leur cœur qu'ils retrouvèrent cette passion héroïque que

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nous avons perdue , et dont l'antiquité nous a transmis quelques touchants souvenirs. Montaigne était digne de renouveler cette noble alliance du génie et de la vertu. Nul n'a rendu des services plus éminents à la raison humaine. Envisagé comme moraliste, il a fondé la vraie philosophie en France ; considéré comme écrivain , il a contribué aux progrès de la langue ; ami de l'ordre et des lois , il fut sage sans affecter la sagesse , et passa au travers d'une génération barbare et fanatique sans participer à ses excès et à sa corruption. Enfin , après avoir élevé un monument utile aux hommes et glorieux pour sa mémoire , il vit arriver la mort avec la tranquillité d'un philosophe qui J pendant toute sa vie , avait appris à mourir. Fidèle à ses principes , il finit comme Socrate , ce en se conformant aux façons et formes reçues autour de lui , » et sa dernière pensée fut un dernier hommage à la religion de ses pères.

Après avoir rassemblé les traits principaux qui m'ont paru caractériser Montaigne , j'oserai dire comme lui : <c C'est ici un ouvrage

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de bonne foi. » Tel il s'est montre à mes regards , tel je l'ai représenté aux vôtres , sans chercher à exagérer , par le faste des paroles , le mérite d'un homme ennemi de toute espèce d'exagération. Comment aurais-je pu outrager par la flatterie les m ânes de ce philosophe qui , dans son livre , a condamné d'avance les flatteurs par ces expressions remarquables : « Je reviendrais volontiers de l'autre a monde pour démentir celui qui me présence teraitsous une autre forme que la mienne , a fût-ce pour m'honore i\ y> Pourquoi ce vœu d'une âme élevée ne peut-il s'accomplir? Que n'est-il en mofljpouvoir de ranimer sa cendre? Tous le verriez paraître rayonnant de gloire au milieu de vous , et , s'il m'était permis de lui adresser quelques mots , je lui dirais au nom de tous les amis de la vérité : <c Jouis <c de la reconnaissance des hommes de bien.

oc Entends la voix des siècles, qui te place au <c premier rang des écrivains philosophes!

oc Comme ces anciens génies , dont tu fus ce l'admirateur et le rival , tu as survécu h ta oc langue, et tes pensées sont devenues la pro- « priété commune des nations. La lumière

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a que ta répandais autour de toi est arrivée « jusqu'à nous ; elle a éclairé plusieurs gêné- « rations , et brille encore d'un nouvel éclat. « Sans doute , le faible hommage que nous te oc rendons aujourd'hui ne peut rien ajouter à ce ta renommée ; mais, nous l'avons appris par « ton exemple , il est toujours utile de rap- « peler la mémoire des hommes illustres par « leurs talents et leurs vertus. L'art de la pa- « rôle s'épure et s'ennoblit en célébrant les « bienfaiteurs de l'humanité , et l'éloge d'un a sage est un triomphe pour la raison. »

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Sous les règnes orageux des derniers Falots, d'illustres personnages déployèrent un earaetère fier, de rares talents et des vertus dignes des beaux jours de t antiquité.

C'est une vérité dont il est aisé de se convaincre en parcourant l'histoire du seizième siècle. Les grands événements qui avaient précédé cette époque , tels que l'invention de l'imprimerie , la découverte du Nouveau-Monde , les navigations audacieuses des Portugais , annoncèrent avec éclat le réveil de l'esprit hwnain. Les trônes de l'Europe étaient occupés par des hommes aussi élevés audessus de leurs sujets par le génie que par le pouvoir. « Cest, à Constantinople, un Sélim qui met « sous la domination ottomane la Syrie et l'Egypte, « dont les mahométans mamelucs avaient été en

l6o NOTES.

» possession depuis le treizième siècle. Cest, après » lui , son fils , le grand Soliman , qui , le premier » des empereurs turcs, marche jusqu'à Vienne, et » se fait couronner roi de Perse dans Bagdad , prise » par ses armes, faisant trembler à la fois l'Europe » et l'Asie.

» On voit en même temps , vers le nord , Gustave » Vasa , brisant dans la Suède le joug étranger, élu » roi du pays dont il est le libérateur.

» En Moscovie , les deux Basilides délivrent leur » patrie du joug des Tartares, dont elle était tribu- » taire ; princes à la vérité barbares , et chefs d'une » nation plus barbare encore ; mais les vengeurs » de leur pays méritent d'être comptés parmi les » grands princes.

» En Espagne, en Allemagne, en Italie, on voit » Charles-Quint, maître de tous ces états sous des » titres différents, soutenant le fardeau de l'Europe, » toujours en action et en négociation, heureux » long-temps en politique et en guerre ; le seul em- » pereur puissant depuis Charlemagne, et le pre-» » mier roi de toute l'Espagne depuis la conquête des » Maures -, opposant des barrières à l'empire otto- » man ; faisant des rois et une multitude de princes;

NOTES. l6l

» «et se dépouilllant enfin de toutes les couronnes » dont il est chargé , pour aller mourir en ylitaire, » après avoir troublé l'Europe.

» Son rival dé gloire et de politique , Fran- » çois I er , roi de France , moins hteureux , mais » plus brave et plus aimable, partage entre Charles-

» Quint et lui les vœux et 't'estime des nations.

* Vaincu > et plein de gloire, il rend son'royaume » florissant, malgré ses malheurs; il transplante » en France les beaux-arts, qui étaient en Italie au m 'plus haut point de perfection.

» Le roi d'Angleterre , Henri VIII , trop cruel , » trop capricieux pour être mis au rang des héros , » a pourtant sa place entre ces rois et par la ré- » volution qu'il fit dans l'esprit de ses peuples , et » par la balance que l'Angleterre apprit , sous lui , » à tenir entre les souverains. Il prit pour devise » un guerrier tendant son arc , avec ces mots : Qui » je défende est maître; devise que sa nation a ren- » due quelquefois véritable (1).

(1) Dès le seitième siècle le gouvernement britannique avait la prétention de tenir la balance de l'E urope ; nuis il n'était fort

1 6l NOTES.

» Le pape Léon X est célèbre par son esprit, » par aes mœurs aimables, par les grands hom- » mes dans les arts qui éternisent son siècle , et » par le grand changement qui, sous lui, divisa » l'Église.

» Au commencement du même siècle , la reli- » gton et le prétexte*£épurer la loi reçue , ces deux » 'grands instruments de l'ambition, font le mê- » me effet sur les bords de l'Afrique qu'en Aile- » magne , et ches les mahométans que chea » les chrétiens. Un nouveau gouvernement , une » race nouvelle de rois , s'établissent dans le vas- » te empire de Maroc et de Fes , qui s'étend jus- » qu'aux'déserts de la Nigritie. Ainsi, l'Asie, l'A- » frique et l'Europe , éprouvent i la fois une

qne?ar b mlbtesee «t les dhrwioos dee autres gouvernements. U n'avait dominé en France qu'a l'aide det grandi vassaux de la couronne, révoltés contre leur souverain légitime. Les journée» de Créci, d'Aaincourt, de Poitiers, dont les Anglais parlent encore aujourd'hui avec tant d'orgueil, ne se terminèrent en leur faveur que parce que des Français rebelles combattaient dans leurs rangs. Il a toujours été dans le caractère de ce peuple de s'attribuer tous les succès, et de rejeter ses revers sur ses alliés.

NOTES. i63

i» révolution dans les mœurs et dans le» reli- » gions.

» L'ancien monde est ébranlé ; le nouveau » monde est découvert et conquis pur Charles- » Quint. Le commerce s'établit entre les Indes- » Orientales et l'Europe, jw les vaisseaux et les a armes du Portugal.

» La nature produit alors des hommes extraor- » dinaires presque en tous les genres, surtout en » Italie. »

Je n'ai pu résister à l'envie de mettre ce tableau frappant sous les yeux du lecteur. Cest Voltaire qui fa tracé avec cette supériorité de vue qui caractérise le génie de Pbistoire.

La fin du seizième siècle ne répondit pas à de si beaux commencements. Le fanatisme égara tous les esprits , et inspira des .crimes fui font frémir rhiinmité. Cependant , au «milieu de ces horreurs , on vit éclater des vertus et des traits de magnanimité dont l'histoire m gardé le souve-

Dans cette foule de grands homnes dont s'ho-

l64 NOTRS.

nore le seizième siècle on distinguera toujours François I er , Bayard et Henri IV , les derniers chevaliers français ; les dfnx Guises , dont l'ambition et le caractère furent également élevés ; le chancelier de lytypital , le nremier de nos législateurs ; Sully , le modèle des ministres -, le président de Thou, historien véridique et magistrat irréprochable dans un temps d'anarchie •, Montaigne enfin, le premier de nos philosophes , et l'Ai de nos plus grands écrivains.

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Ch*t lui, l alliance d'une imagination poétique avec uns raison fermé et sévère donné de la grâce anx plus simples détails.

Les deux grands philosophes du seizième siècle, Montaigne et le chancelier Bacon , emploient-tous deux un langage hardi et figuré , qui blesse rarement le goût , et donne plus de force à la pensée ou au sentiment qu'ils expriment. Us aiment i se servir de comparaisons ; et souvent dans un image ils trouvent un raisonnement. Il est aisé d'expliquer ce rapport de style par la différence même des langues dans lesquelles ils écrivaient.

NOTES. l65

Bacon se servait de la langue latine , qu'il possédait à un degré éminent. Son génie 'était à l'aise dans cette langue abondante et nombreuse, qui ne se refuse à aucun détail , et se plie à tous les mouvements de l'éloquence. Mon taigne écrivait dans une langue pauvre et timide $ et pour rendre ses idées telles qu'il les concevait , il fut obligé de s'abandonner à son imagination , et de chercher partout des secours. Bacon avait trouvé un langage élevé comme sa pensée ; Montaigne éleva le sien A la hauteur de son génie. L'habitude qu'il avait contractée d'exprimer ses pensées en latin lui tendit cette tâche moins pénible. Il ne rejeta pas même le secours de l'inversion , qui est si opposée à la marche régulière de la langue française. S'il eût eu moins de goût , son langage serait.* en quelques endroits, inintelligible pour la plupart des lecteurs ; mais, guidé par un instinct sûr, il s'arrête presque toujours à propos $ il coupe fréquemment ses périodes ; et d'ailleurs la lucidité de ses idées se répand sur ses expressions. Cette même habitude de la langue latine est , je pense , la cause de cette liberté , ou , si l'on veut , de cette licence de langage qu'on lui a reprochée avec tant d'amertume. Il ne fout pourtant pas s'imaginer qu'il ait voulu outrager les moeurs. Il se sert, comme Molière, et comme nos anciens auteurs , de mots que notre délicatesse

l66 NOTES.

réprouva ; mais il n'a point d'images lioencû il ne cherche point & émouvoir les passions , et se lient toujours du côté de la vertu. Il croyait , peutêtre à tort , qne les paroles sont indifl&rentes quand le cœur n'est point corrompu. On était moins sévère , à cet égard , do temps de Montaigne que dans le siècle où nous rivons. Les femmes, même les plus distinguées > se serraient alors de termes énergiques , que le bon ton et le bon goèt ont justement proscrits. Nos mœurs sont-elles pins pures? Elles en ont du moins l'apparence ; et cela même est un bien dont il faot noua contenter , faute de mieux.

Paob 124.

San* douté Montaigne ee trompe quelquefois ; il ne cherche jamais à tromper eee lecteurs.

Dans le petit nombre d'erreurs qu'on peut procher à Montaigne , j'ai remarqué le jugement qu'il porte sur Ciceron. Il nomme bien son éloquence incomparable ; mais il croit a que , hors In la science , il n'y avait pas beaucoup d'excellence en son âme. » Cet arrêt trop sévère n'a pas été confirmé par la postérité. Cicéron ne fut pas sans doute exempt de défauts, non plus que Montaigne

toi-même , et que tant d'illustres personnages dont le souvenir sera immortel. Mais avait-il une âme commune cet orateur que l'or , le» intrigues , la violence des factions , ne purent ni corrompre ni intimider) qui déconcerta par l'autorité de son langage et la fierté de ses regarda l'audace même de Catilina ; qui , sur ses vieux jours , abandonnant les doux loisirs de Tusculum , reparut avec son génie sur le théâtre sanglant où les dépouilles du monde et de la liberté romaine étaient le prix offert aux triomphes de l'ambition , poursuivit de son courroux éloquent le plus implacable des triumvirs , et périt avec gloire , victime de son amour pour la patrie? Gomment Montaigne a-t-il pu se ranger parmi les détracteurs de Cicéron , lui qui , défendant contre la calomnie Plutarque et Sénèque, déclare « que , loin de chercher des motifs pour rabaisser le mérite des grands hommes , il travail* lerait volontiers i le rehausser ! » C'est peut-être, dans sea jugements , la seule erreur grave qu'il ait commise , et j'ai cru nécessaire de l'indiquer. Il est plus équitable envers Pempereur Julien , que, dans un siècle d'intolérance , il a osé venger des accusations mensongères et des injures atroces que des écrivains, même respectables, avaient attachées à sa mémoire et à son nom 000e nn zih qmin'e$tpa$ selon la eharki. Il ne dissimule point les défauts de

l68, NOTB8.

ce prince , qui eut le malheur de n'être point frappé des preuves alléguées de son temps en faveur du christianisme ^mais je reconnais Montaigne, c'esti-dlre l'ami de la vérité , lorsqu'il rend justice aux qualités éminentes de ce héros, ce II avait , dit-il, Pâme teinte des préceptes de la sagesse', dont il fit la règle de ses actions. Il étonna le monde de ses vert f et mourut comme Épaminondas. »

Page 12^ et 126.

A mesure qu'il avançait vers le terme de sa vie, sa morale devenait moine sévère.

, « La vieillesse, dit Montaigne, apporte plus de rides en l'esprit qu'au visage. » Aus&i cherchait- il à dérider son esprit ; à chasser les sentiments d'égoïsme , les germes de mauvaise humeur, les craintes , les regrets, qui sont les rites de l'âme , et qu> accompagnent communément la dernière saison de la vie. Plus il s'éloignait de la jeunesse , plus il devenait libre dans ses opinions , enjoué dans ses propos. Les deux premiers livres àW Essais, composés dans un temps où il jouissait d'une santé ferme, où les incommodités et le malheur ne s'étaient point approchés de lui , sont d'une philosophie plus forte et plus sérieuse que ceux qu'il écrt-,

NOTBS. 1 6g

▼il lorsqu'une maladie incurable le tourmentait fréquemment , et que la peste , et la guerre civile , plus terrible encore , le forçaient de fuir la retraite où il avait si long-temps trouvé le bonheur.

«c Les ans m'entraînent s'ils veulent , mais à reculons , » dit - il dans son langage original. Ainsi , détournant sa pensée des maux qui affligent la vieillesse , et ffe|s inquiétudes qu'inspire l'avenir aux hommes affaiblis par l'âge , il se livrait sans réserve à sa gafté naturelle , jouissait du présent, et rappelait à son souvenir tout ce qui , dans le passé , pouvait encore Claire à son esprit , ou flatter son imagination. Il aimait de préférence les plaisirs qui ne coûtent point de peine et ne laissent point de regrets. «Je courrais d'uu bout du monde à l'autre, dit-il encore , chercher un bon an de tranquillité plaisante et enjouée, moi qui n'ai autre fin que vivre et me réjouir. La tranquillité sombre et stupide se trouve assez pour moi; mais elle nVendort et m'enteste, je ne m'en contente pas. S'il y & quelque personne, quelque bonne compagnie, aux champs , en la ville , en France , ou ailleurs , resséante ou voyagère , à qui mes humfnrs soient bonnes, de qui les humeurs me soient bonnes, il n'est que de siffler en paume, je leur irai fournir {les essais , en chair et en os» »

1^0 NOTB8.

Une telle philosophie n'est pas à l'usage de tous les hommes» C'est la récompense d'une vie pure et d'une conscience que le remords du crime n'a point agitée. Il ne m'en faut pas davantage pour savoir que Montaigne n'avait jamais été l'esclave des passions. H n'appartient qu'à l'homme vertueux de se plake dans ses souvenirs.

PACB127.

• Sachez de php fus la vraie vertu est la mère nourrice des plaisirs humais*.

Ce sent ces maximes d'une philosophie aimable et populaire qui attirèrent sur Montaigne les anathèfees de Port-Royal. Les écrivains de cette école étaient des hommes de génie -, mais il est plus facile d'admirer leurs talents que d'aimer leur caractère, lia ne voyaient partout que des ennemis de Dieu et de Port-Royal. Épris d'une perfection imaginaire, ils ne savaient pas que l'excès de la vertu même est condamnable, parce qu'elle cesse alors d'être utile et qu'elle ne peut exister sans tolérance. Ils voulait dominer sur les consciences comme ils dominaient sur les esprits. La philosophie de Montaigne était à leurs yeux un crime irrémissible, et ils le condamnaient comme ils auraient

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