‹ Œuvres de M.A. Jay (volume 2)Chapitre 2 sur 32 · PENDANT · texte numérisé non relu

PENDANT

LE XVIII- SIÈCLE (i).

Sine philosophia non posse effici qoem qocrimos eloqneotem.

M. T. C.Cic, Omt.

MbSSISURS,

Le cours du dix-huitième siècle a été marqué par de grands changements dans nos moeurs , nos opinions et nos lois. Le philo-

(i) Cette esqnisse obtint, en 1810, les suffrages de r Académie française. Le prix fut partagé entre iv. t

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sophe qui cludie l'influence des lumières sur la destinée des peuples , l'homme d'étal assez habile pour diriger utilement les efforts du génie littéraire , enfin tous les amis des sciences et des arts , s'intéresseront aux souvenirs et à la gloire d'un siècle qu'on peut regarder comme l'âge viril de l'esprit humain.

La littérature de cette époque a été si variée dans ses productions , si compliquée dans ses effets , qu'il serait difficile d'en réunir les diverses parties sous un point de vue lumineux, si elles n'avaient été animées par un

Fauteur et M. Victorin Fabre, dont l'ouvrage fut aussi favorablement accueilli du public que de l'Institut. Je lui donnerais tous les éloges qu'il mérite sous le rapport philosophique et littéraire , si ces éloges ne retombaient indirectement sur la production jugée digne de la concurrence. Je remarquerai en passant que le choix seul du sujet était un acte de courage sous l'empire : l'opposition était alors dans la philosophie, conservatrice des grandes principes d'égalité civile et de liberté.

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principe commun , par l'amour de ^humanité ; Dès le commencement du siècle ce sentiment sublime ennoblit les travaux de la pensée. A mesure que les esprits s'éclairent, le besoin d'être utile devient plus vif ; la philosophie multiplie ses conquêtes , les arts d'imagination lui servent d'auxiliaires : elle s'applique à connaître l'homme , à diriger ses penchants , à perfectionner la morale ; elle soulève les voiles de la nature et découvre d'importantes vérités. Les sciences, en s'élerant , se rencontrent et se fortifient mutuellement. Les progrès de la parole sont accélérés par la marche de la pensée. Pénétrée par l'esprit philosophique , comme par une sève vigoureuse , la langue française produit de nouveaux chefs-d'œuvre ; elle contribue à la civilisation des peuples en favorisant l'échange des idées , et des bords de la Neva jusqu'aux rives du Tage elle devient l'interprète de la raison, du commerce , de la paix et des arts.

Cette glorieuse époque avait été préparée par les travaux de plusieurs générations. Dès

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le seizième siècle l'enthousiasme des beaux- « arts s'était répandu dans l'Europe, Alors»des sectes hardies soumirent au doute les anciennes croyances; la pensée fut agitée en tout sens ; et cette secousse générale annonça le réveil de l'esprit humain et l'âge des révolutions. Telle fut la naissance contemporaine du génie philosophique et du génie des arts ; mais ces deux génies se séparèrent en sortant du même berceau. Ce n'est qu'après de longs détours , de nombreuses vicissitudes , qu'ils se sont rapprochés dans le dernier siècle, et qu'ils ont formé une alliance utile aux hommes, désormais indépendante de leurs caprices et de leur pouvoir.

A la renaissance des lettres , l'admiration pour les chefs-d'œuvre de l'antiquité devint une espèce de culte qui eut ses prêtres , son intolérance et ses victimes. Cette disposition des esprits arrêta long-temps , surtout en France , les progrès des arts. Aussi , pendant que la langue italienne était fécondée par de grands écrivains , la littérature française demeurait frappée de stérilité.

Cependant la gloire du génie italien rayonne sur l'Europe , et ta France est saisie d'une noble émulation. Amyot traduit Plutarque dans un idiome rempli de grâces naïves que le temps n'a pu flétrir. Montaigne , supérieur à son N siècle, établit le doule de la raison , et se plaît « à ôter le masque des choses. » Quelques vérités qu'il avait négligées sont recueillies par Charron. D'autres écrivains moins connus se servent du langage national , qui prend chaque jour plus de souplesse et de régularité.

Bientôt les Français profitent d'une époque favorable pour saisir à leur tour le sceptre des sciences et des arts. Malherbe rend la langue poétique correcte , élégante , et donne de la noblesse à l'expression. Corneille , créateur et modèle dans le plus difficile et le plus beau des arts , communique le premier à son siècle un caractère ineffaçable de génie et de grandeur. Racine ouvre le cœur humain , et en développe les secrets dans un style toujours harmonieux, toujours éloquent. Boileau,|\J poète de la raison , arbitre et vengeur du bon goût , puise aux sources pures de l'antiquité ; et l'étude des grands modèles l'élève lui-même

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au rang des modèles les plus parfaits. La comédie perfectionnée devient , sons la plume indépendante de Molière , la terreur du vice et le fléau des ridicules ; la vérité , que l'orgueil humain repousse de toutes parts, se retranche dans l'apologue , et , protégée par le génie de La Fontaine , y donne des leçons à tous les hommes et à tous les âges. Pascal ressuscite l'éloquence de la prose; il éclaire

fsj le monde en le fuyant. Bossuet puise dans la religion des idées sublimes , et dans son génie la parole qui donne de l'autorité. Enfin , la

H vertu rencontre dans Fénelon l'interprète le plus digne de la faire connaître , et surtout de la faire aimer.

La littérature était donc parvenue , pendant le dix-septième siècle , à un haut degré de perfection. Il n'en était pas ainsi des sciences et de la philosophie. Les doctrines d% l'école n'avaient pu soutenir les premiers regards de la raison ; mais les anciens préjugés étaient remplacés par de nouvelles erreurs.

Cependant l'application de l'algèbre à la géométrie avait multiplié les forces de l'esprit

humain; le doute était réduit en système!

le besoin de la vérité commençait & se faire sentir; tout annonçait une révolution dans les sciences , lorsqu'un nouveau règne s'ouvrit sous de funestes auspices. La France avait essuyé de grands revers ; la gloire de ses armes était obscurcie ; ses finances étaient épuisées , ses peuples gémissants ; des milliers de citoyens, poursuivis p»r l'intolérance religieuse, avaient porté chez l'étranger les secrets de l'Industrie nationale et les capitaux aliments du commerce. A peine Louis XIV eut - il fermé les yeux que l'hypocrisie laissa tomber le voile qui couvrait la corruption des mœurs; les vices privilégiés triomphèrent à la cour de Philippe ; l'amour pour le prince cessa d'ennoblir l'obéissance des sujets ; et l'tfn vit paraître les premiers signes de cette inquiétude générale , de ce mépris du pouvoir , avantcoureurs certains de la chute des dynasties.

Rendons aux lettres un témoignage confirmé par l'histoire ! elles préservèrent ceux qui les cultivaient de la contagion des mauvaises moeurs. Les vertus actives de la plu-

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part des écrivains et des savants distingués à cette époque accusaient la dépravation des premières classes de la société; ils remplissaient leurs devoirs sans ostentation , et travaillaient en silence à reculer les bornes que l'ignorance et le fanatisme avaient posées sur les routes de la vérité ; héritiers de Bayle , ife continuaientles travaux de cet habile dialecticien. Réfugié comme Descartes au fond de la Hollande, Bayle avait montré peu de respect pour les opinions populaires. Nulle erreur ne fut sacrée pour lui ; mais il dépouilla l'idole sans la renverser ; il se contenta de perfectionner l'instrument du doute. Après sa mort , d'autres écrivains se servirent de cet instrument avec plus d'audace et plus de succès.

Entre les successeurs de Bayle il faut distinguer Fontenellc , qui , le premier, joignit l'amour des lettres à l'étude des sciences. Il avait déjà publié ses Dialogues des morts , les Entretiens sur la pluralité des mondes et M V Histoire des oracles, production supérieure aux deux autres par l'importance de la matière > par l'élégante simplicité du style et par

la force du raisonnement. La nature avait doué Fontanelle des qualités nécessaires pour continuer impunément l'ouvrage de la raison; il semblait avoir pour but d'éclairer les esprits plutôt que d'échauffer les âmes. La découverte d'une vérité ne produisait en lui , du moins en apparence , ni surprise , ni enthousiasme. Nulle passion forte, pas même celle de la gloire , ne tourmenta sa vie ; il jugea son siècle et servit la philosophie sans chaleur, mais avec persévérance . D'autres écrivains ont été plus éloquents , d'autres philosophes ont approfondi plus de vérités que Fontenelle ; nul n'a combattu l'erreur avec plus d'adresse , et n'a imprimé un mouvement plus utile à l'esprit humain.

L'éloquence ecclésiastique se ressentit, à cette époque , de la révolution qui s'opérait sourdement dans les idées; elle ne conserva dans la bouche des nouveaux orateurs ni le ton solennel et prophétique de Bossuet , ni l'inflexible sévérité de Bourdaloue. L'autorité de la religion s'affaiblissait comme les autres autorités. Masillon résolut de faire aimer aux

hommes un pouvoir qu'ils commençaient k moins redouter. Il ne traita poiqjt la raison comme l'ennemie irréconciliable des doctrines religieuses. Ce fut au nom de ces deux puissances qu'il plaida la cause du peuple devant une cour assez éclairée pour admirer son éloquence , trop corrompue pour profiter de ses leçons.

D'Aguesseau , dont le nom rappelle tant d'honorables souvenirs , achevait alors de réformer par son exemple le langage de la législation ; appelé par son mérite aux plus hautes fonctions de la magistrature, il acquit un double titre à la gloire en introduisant la raison dans les tribunaux , et la vertu dans la cour du régent.

D'autres hommes estimables entretiennent le goût des lettres , ou se dévouent aux recherches de l'érudition. Fleury, que Fénelon avait honoré de son estime , débrouille le chaos des annales ecclésiastiques ; Fréret jette un coup-d'œil philosophique sur l'origine de la monarchie française ; Rollin rallume le flara-

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beau pâlissant des bonnes éludes , et Dubos pénètre , à l'aide de l'analyse , jusqu'au principe des beaux -arts.

En littérature , comme en philosophie, ap commençait à secouer le joug de l'autorité.

Envaia madame Dacier voulut soustraire aut^ pouvoir de la critique les chefs - d'oeuvre de l'antiquité ; malgré ses plaintes, ses reproches, ses invectives prodiguées avec toute la naïveté des temps héroïques , les anciens comme les modernes trouvèrent des juges , des rivaux et des admirateurs éclairés.

Jetons un regard sur l'état général de la littérature à cette époque : nous verrons que divers genres de poésie sont négligés, que d'autres ne font aucun progrès ; tandis que la prose s'enrichit , se perfectionne , et suffit au développement des idées abstraites, aux grands mouvements de l'éloquence et à la majestueuse gravité de l'histoire.

Deux hommes célèbres avaient déjà produit les principaux ouvrages qui ont immor-

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talisé leur nom* Jeunes encore , Rousseau et Crébilion étaient parvenus au dernier terme de leur gloire. Peu de poètes seraient audessus du premier , si la force et l'élévation de sa pensée eussent répondu à son talent pour l'art des vers ; mais tel est le pouvoir d'une imagination brillante , d'un style correct et harmonieux , que Rousseau sera toujours lu, toujours admiré comme l'un de nos grands poètes. Crébilion n'a pas mérité le même honneur. Il tient quelquefois d'une main ferme le poignard tragique ; mais il n'a montré qu'une connaissance imparfaite du cœur humain , et sa diction est trop souvent indigne de la scène.

La poésie française était sur le point d'être déshonorée par le bel-esprit , lorsqu'un génie naissant lui promit un vengeur et un soutien. Voltaire parait : l'espérance de toutes les palmes littéraires satisfait à peine l'audace de son ambition. Philosophe, historien, moraliste , poète du premier ordre , nous le verrons entrer en conquérant dans la carrière des arts , profiter des faveurs de la fortune,

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tles épreuves même de la persécution , pour étendre 6on influence , et fonder une renom* mée impérissable sur près d'un siècle de travaux et de gloire. Son coup d'essai fut un chef-d'œuvre ; on applaudit dans Œdipe la noblesse , la pureté du style , et la sagesse des conceptions dramatiques. Les observateurs y reconnurent à plusieurs traits l'écrivain qui devait éclairer son siècle.

Cette tragédie lut représentée à une époque de troubles et de dissensions intestines. L'inflexible vertu de d'Âguesseau fatiguait une administration corrompue et corruptrice : il fat exilé. Les débats religieux s'envenimaient de plus en plus. La morale publique était menacée à la fois par les fureurs du fanatisme et par les progrès effrayants du luxe. Pour comble d'infortune , le système de Law fut adopté , et la monarchie reçut un ébranlement qui influa sur sa destinée.

Pendant que les spéculations de la cupfflité occupaient l'attention publique 9 un ouvrage, en apparence frivole, réveilla les esprits et

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finit l'interrègne du génie : les Lettres persanes furent reçues avec transport. On admira l'écrivain qui , dans quelques pages ^avait jeté le germe des grandes pensées , des vérités hardies dont l'esprit humain attendait le développement ; tout dans cette production ingénieuse ctffrait l'empreinte d'un talent original , d'une raison supérieure ; le succès qu'elle obtint ranima la littérature , et révéla un grand homme.

Cependant Voltaire élevait un monument qui manquât à la gloire nationale , lorsqu'une persécution injuste le força de quitter la France. Il part , et va demander un asyle à la patrie de Locke et de Newton. 11 y trouve de nouvelles lumières , des amis et la liberté. Son caractère se forme, ses vues s'étendent.

Éclairé par l'exemple des écrivains illustres de l'Angleterre , il reste enfin convaincu qrâl n'y a de gloire solide à espérer dans la carrière des lettres que pour les hommes qui réunirent au talent de plaire l'art d'instruire et la noble ambition de servir l'humanité. Le souvenir de Henri IV n'existait plus que dans

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l'histoire. Voltaire l'établit pour jamais dans le cœur du peuple. La Henriade est l'épopée d'un âge éclairé ; elle tend à perfectionner la morale religieuse, à rendre les hommes tolérants; jamais les leçons de la sagesse ne furent ornées de plus de grâces par l'imagination poétique. Vers le même temps l'auteur des Lettres persanes visita l'Angleterre. Voltaire et Montesquieu allaient tous les deux, comme les anciens sages , à la recherche de la vérité. Les regards? du premier s'étaient surtout dirigés sur les mœurs du peuple , sur les productions littéraires et philosophiques. Montesquieu étudiait le mécanisme du gouvernement , et le principe des lois conservatrices du repos et du bonheur des sociétés. Voltaire revient dans sa patrie avecxles idées nouvelles et de haute* espérances; il trouve la scène tragique usurpée par des hommes médiocres qui se traînaient sur les traces de Racine. Il donne Brut us, où la beauté du style est égale à la force des pensées ; mais les Français, amollis par des mœurs licencieuses , n'étaient plus dignes d'entendre les mâles accents de l'héroïsme antique. Les tragédies de Corneille ne

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paraissaient que rarement sur la scène, et Brutus fut pendant quelque temps exilé du théâtre avec Cinna et les Ho races.

La France restait toujours plongée dans une espèce d'anarchie morale. Des deux sectes religieuses qui se disputaient l'empire des consciences , la plus rigide favorisait involontairement l'essor de la pensée. L'esprit de recherche s'exerçait sur les matières les plus sérieuses comme les plus frivoles ; les opinions reçues soit dans les sciences, soit dans les arts, furent livrées à la discussion. Les savants se partagèrent entre Locke et Mallebraache , entre Descartes et Newton ; les sciences et les lettres avaient reconnu la nécessité du doute et l'utilité de l'exaigpn. Ainsi la puissance du dout£ que les anciens avaient employée à détruire servait aux modernes à chercher la certitude dans les sciences , et fonder les principes du beau dans les arts.

Au milieu de cette lutte des partis, de ce choc des opinions , quelques paradoxes littéraires étonnèrent les esprits. Laraotte , raisonneur

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subtil, ingénieux écrivain , poète sans verve, novateur sans enthousiasme, proposa d'in- ' terdire à Melpomène le langage poétique, si favorable a la peinture des passions. Heureusement il fit paraître une tragédie en prose , et la question fut décidée. Yoltaife acheva de venger la poésie dans une lettre qui est restée comme un modèle de goût et de raisonnement. Toutefois il faut rendre justice à Lamotte : par quelques ouvrages estimables , et même par ses paradoxes, il favorisa le mouvement des idées. La scène française lui doit une tragédie pleine d'intérêt. Ses mœurs douces et ses vertus lui concilièrent l'estime de ses contemporains , et lui mériteront toujours un honorable souvenir. Un homme qui, par l'esprit et le caractère , se rapprochait de Lamotte , auquel il testa constamment attaché , Fonteuelle , dont j'ai déjà parlé , et dont l'influence se fait sentir jusqu'au milieu du siècle, s'occupait alors à consacrer par des éloges publics la mémoire des savants que l'académie des sciences avait perdus depuis l'époque de son renouvellement . C'est dans ces éloges qu'il déploya toutes ses forces , et qu il atteignit

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