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l8 TABLEAU LITTÉRAIRE
quelquefois la haute éloquence* On le croirait inspiré par le génie même des sciences , tant il excelle à développer leurs principes. 11 aborde les conceptions les plus abstraites arec cette familiarité qui décèle un talent supérieur. Comme il nous fait respecter ces hommes infatigables , vrais héros de la science, qui lui sacrifient leurs veilles et souvent même le repos de leur vie! Quel charme il répand sur le souvenir de leurs vertus ! quel intérêt il attache à leurs succès, à leuus revers, à la simplicité de leurs moeurs! Alors son langage est naturel et pur , sa pensée lumineuse, et ses jugements deviennent ceux de la postérité.
Représentez- vous l'effet de ces hommages solennels sur un peuple avide de gloire ! Tous les yeux se tournaient vers cette lumière douce qui éalairait tt£t d'objets jusque alors inaperçus. On ne confondit plus 1» vraie science avec la simple érudition. Pour mériter le titre honorable de savant, il fallut, comme Locke, étudier l'homme, ou, comme Newton , soumettre au calcul les phénomènes de la pa-
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ture , et parcourir , sans s'égarer , l'immensité des cieux.
Tandis que Fontenelle ouvre les avenues des sciences , le goût de la littérature se pro* page dans le monde. Les hommes de lettres, admis chez les grands , s'y montrent avec dignité. La noblesse de la naissance et celle du génie se rapprochent , les esprits s'éclatant, et le siècle poursuit sa marche.
Vertot terminait alors sa longue et honorable carrière. U Histoire de Malte avait été le dernier effort de sa vieillesse. On lui reproche d'avoir été rarement dirigé par Pesprii' de critique ; mais l'art de disposer les faits dans un ordre lumineux , l'intérêt de la narration» et le mérite du style , lui assurent une place éminente pafmi les historiens modernes.
Les anciens avaient traité l'histoire en orateurs; Voltaire la traita en philosophe. La vie de Charles XII lui offrait tout ce qui peut éveiller et soutenir l'attention : un héros intrépide , impatient de célébrité ; des entre*
prises téméraires conduites avec sagesse ; àt grands succès , de plus grands revers , nne catastrophe dramatique. Un pareil sujet appartenait de droit au premier écrivain du siècle, et le talent de l'historien fixa la renommée du héros.
Lee diverses parties de la littérature étaient alors modifiées par l'esprit général et par le besoin de la nouveauté. L'art de la comédie en éprouvait surtout l'influence. Dès les premières années du siècle Lesage avait heureusement toute la haute comédie. Turcaret corrigea la finance de ses travers , et non de sa (\| corruption. Lesage n'eut point d'imitateurs. À mesure que l'opulence et les lumières se ré* pandent dans la société , les passions se concentrent , les caractères s'effacent , les vices ne se montrent plus sous des forfties ridicules, et le poète dramatique est réduit à peindre d'imagination des personnages qu'il ne trouve plus dans le monde.
C'est à cette marche naturelle de l'art que nous devons les comédies de Dfistouches. Il
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n'excite pas , comme Molière , « des haines vigoureuses » contre le vice. Il ignore l'art de faire ressortir par de fortes combinaisons les grands traits d'un caractère. Il n'a point la verve de gaîté qui distingue Regnard j mais un style pur et facile , un dialogue naturel , des situations attachantes , d'heureux dénoùments, justifieront toujours ses succès.
La comédie de caractère , bannie de la scène, s'était réfugiée dans le roman. Lesage avait eu la gloire de lui ouvrir cet asyle : Gil- Blas est le meilleur roman moral qui jamais ait été composé. On y trouve le tableau fidèle des divers états de la société, et la satire la plus gaie et la plus piquante des folies humaines.
Depuis l'apparition des Lettres persannea, Montesquieu avait mûri son talent par des études sévères ; son attention s'était fixée sur les révolutions qui ont agité la république romaine et renversé le trône des Césars. Il dévoila les causes de ces grandes vicissitudes. Jamais homme, depuis Tacite, n'avait jeté
sur l'histoire une lumière plus vive* Chaque trait de son pinceau dégage de l'ombre et fait briller une vérité; des hauteurs de la philo* sophie , il embrasse d'un coup-d'œil les diverses parties de son sujet > les analyse , les dispose , et domine sur les siècles et sur les événements.
Montesquieu préparait alors son chefd'œuvre de V Esprit des lois, et créait un genre d'éloquence qui a plus d'un rapport avec celle de Tacite. Le style de ces deux écrivains est également libre, 6er et rapide. Débarrassé d'ornements superflus , il vole avec la pensée; il frappe sans cesse l'imagination , et met en mouvement toutes les facultés de l'esprit. Montesquieu eût écrit l'histoire comme Ta* cite , Tacite eût parlé des lois comme Montesquieu.
Le traité sur les causes de la Grandeur et de la décadence des Romains , et les Lettres anglaises (1) , parurent à la même époque.
(i) Depuis Lettres philosophiques.
Ce dernier ouvrage remua fortement les esprits : c'était comme un nouveau monde ouvert à l'avide curiosité des Français. Sur une variété séduisante de sujets neufs et intéressants Voltaire avait répandu tout ce que l'esprit le plus vif et le plus fécond peut fournir de saillies piquantes * d'expressions heureux ses, de rapprochements ingénieux. Il ouvrait les mines profondes de la littérature anglaise , rendait hommage au génie de Newton , démontrait avec Locke les bienfaits de la tolérance , et prévenait l'incendie que le fanatisme s'efforçait alors de rallumer.
Cependant l'envie et la haine se déchaînèrent contre lui. Il trouve un refuge à Cirey , auprès d'une femme dont l'active amitié le soutint dans plus d'une épreuve , et ne fut pas inutile à sa gloire. C'est là qu'il exerce sa pensée par le travail de la méditation, qu'il mesure les progrès de l'esprit humain , et répand sur des vérités philosophiques les brillantes couleurs de l'imagination et les teintes plus douces du sentiment ; il fait plus , il dirige la tragédie vers un but moral , et l'en-
richit d'an nouveau genre de beautés j il fait entrer dans ses plans les hommes de tous les temps , de tous les pays ; et dans cette étonnante diversité de caractères il trouve le secret d'intéresser les spectateurs , d'échauffer leurs âmes et d'éclairer leur raison. Quelle époque •mémorable pour la scène française ! Rappelez à votre souvenir Zaïre , Adélaïde , la Mort de César y Attire, Mahomet, Mérope! C'est ii par de telles productions que Voltaire, comme génie créateur, a saisi, d'autorité, sa place auprès de Corneille et de Racine. Ce qui surtout le caractérise , c'est l'art de rendre la morale pathétique , et de la faire descendre au fond du cœur. Élevez un théâtre digne de ces immortels chefs - d'oeuvre ; trouvez des acteurs de génie : le rideau se lève ; bientôt les spectateurs répondent par des larmes aux accents terribles des passions; tous reconnaissent et admirent les traits de cette morale universelle que la nature a gravée dans nos âmes; tous apprennent à se respecter dans leurs semblables, et reçoivent des leçons sublimes de vertu. Ah ! si le plus beau succès de l'art tragique est de rendre les hommes meil-
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leurs 9 quel poète a jamais mérité mieux que Voltaire la reconnaissance du genre humain ctla couronne de l'immortalité? Que ceux qui, contre toute évidence , lui refusent le génie , nous apprennent comment , sans cet heureux dou de la nature , il a pu féconder par de nouvelles créations des genres qu'on regardait comme épuisés? La carrière tragique avait été fermée par Corneille et Racine ; il la rouvrit avec audace et la parcourut avec gloire. Chaque application de la philosophie aux différentes parties de la littérature était pour Voltaire un nouveau triomphe , une preuve nouvelle de la force de sqn talent et de la profondeur de ses vues.
Quel est le but des arts d'imagination ? c'est de peindre l'homme et d'imiter la nature. Les grands traits des passions humaines , les principaux phénomènes de la nature , sollicitent les regards, enflamment les pinceaux des premiers artistes. Une tâche plus pénible attend leurs successeurs : il ne suffit plus d'observer , il faut découvrir ; il faut remonter aux causes, pour trouver de nouvelles combinaisons et
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produire de nouveaux effets. Les uns se découragent», les autres rampent dans la carrière où les maîtres ont volé : quelques uns s'égarent hors des limites du goût et du vrai. Heureuse alors la nation qui possède des hommes assez judicieux pour sentir que la philosophie peut seule arrêter la décadence des arts. Elle découvre des richesses inconnues , des matériaux précieux , qu'elle abandonne au talent ; elle saisit les rapports cachés qui unissent les différentes parties du monde physique et moral : enfin elle soutient le génie dans ses profondes méditations , en les consacrant au bonheur des hommes. Eh qyoi ! n'est-ce pas aux progrès des lumières que la littérature du dixhuitième siècle doit une partie de ses succès. Les genres connus ont admis des beautés d'un nouvel ordre , et des genres nouveaux ont été créés. Au nombre de ces conquêtes de la pensée nous placerons les Discours sur l'homme, où Voltaire s'est montré grand peintre et grand moraliste. Déjà , dans le Temple du goût, il avait adouci les formes austères de la critique par les traits délicats d'une ingénieuse plaisanterie ; ici c'est la vérité embellie par les