‹ Œuvres de M.A. Jay (volume 2)Chapitre 26 sur 32 · IV · texte numérisé non relu

IV

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pôles : il les leva en me promettant de m'épouser. Il y travail!* eq 4fet ; mais, voyant l'opposition que sa famille y apportait, à cause de la disproportion- <ftge et de mon peu

de fortune , et me trouvant d'ailleurs heureuse twmme j'étais , je fus la première à étouffer mes scrupules, d'autant plus qu'il est assez pauvre. Il commençait à faire des réflexkms.

Je lui proposai de vivre comma nous étions :

il accepta. Je quittai ma province et je \e suivis 4 Paris. Vous voyez comme je vis : quatre fois la semaine il passe la journée ctei moi ; le reste du temps', nous nous contentons réciproquement d'apprendre de nos nouvelles, à moins que le hasard ne nous fasse rencontrer. Nous vivons heureux , contents ; peutêtre ne le serions-nous pas tant si nous étions mariés, a

Je a ai pas voulu abréger cette citation , parce qu'elle est instructive , et qu'elle peint fidèlement les mœurs de l'époque où vivait madame d'Epinay . J'ai lu avec édification les homélies de quelques écrivains qui gémissent sur la perversité du siècle, et qui regrettent

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amèremant les mœurs de l'ancienne monar<chie. J?ai été touché de leur éloquence ; maïs ma raison n'a pas été convaincue. Je ne suis pas sur que les mœurs soient aujourd'hui plus corrompues qu'elles ne l'ont été sous le règae de Louis XIV et sous eelui de ses deux successeurs immédiats. Je crois même qu'il serait facile de prouver le Contraire; mais je réserve cette dissertation pQar une autre occasioa.

Le premier mouvement de madame d'Epi* nây ne fut pas d'une longue durée. Il survint à mademoiselle d'Ette un pufesant auxiliaire qui décida la victoire en sa faveur. Emilie avait déjà vu plus d'une fois M. de Francueil, bien connu par les Confessions de Rousseau ; main il avait fat* peu d'impression sur die : il portait le menton trop en flair, et il était trop poudré. Cependant la hasard voulut qrfil s'offrit à ses regards à l'instant mfene où elle finissait sa conversation avec mademoiselle d'Ette. Il lui parut plus aimable qu'auparavant, oc II a des talents, dit-elle dans son journal , il fait de la musique. Sa société m'a plu

ai.

beaucoup pendant mes couches ; elle pourra m'étre encore de quelque ressource. »

Cette ressource ne manqua pas à madame d'Epinay. M. de Francueil, qui avait des vues sur elle , la visitait assidûment ; ils faisaient ensemble de la musique. La musique est fort agréable , mais on ne peut pas toujours chanter : les entr'actes se passaient en conversations qui , peu à peu , les amenaient au but où tous lçs deux avaient envie d'arriver. Madame d'Epinay raconte une de ces conversations. Elle détaillait avec complaisance les qualités qu'elle aurait exigées dans un amant. On pense bien que dans tout cela le cœur n'était pas oublié.

ce Je veux , dit madame d'Epinay un cœur! . . . un cœur comme on n'en trouve point! qui soit délicat , constant , fidèle. — Mais cela va sans dire , répondit M. de Francueil ; rien de si commun ni si aisé à trouver.

» — Pas tant que vous le croyez ; il y a mille cas où je le trouverais peut-être fort loin

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de l'unisson que je désire. Quant à l'espvfc , par exemple , vous croyez peut-être que j'en voudrais trouver beaucoup ! Non , ce n'est pas cela : c'est une certaine tournure, une manière d'envisager les objets d'entendre à demimot. — Madame, le cœur donne cet esprit-là. »

Madame d'Epinay fut sans doute contente de cette réponse : car, après quelques petits combats , les choses s'arrangèrent à l'amiable. Dès ce moment , il ne fut plus question de tristesse ni de vapeurs. Toutefois il arriva un accident qui pensa tout gâter ; mais ce ne fut pas la faute de madame d'Epinay : elle ignorait la part qu'elle avait eue au présent de la Rosette y et le passa innocemment à M. de Fraacueil.

« Votre mari est un monstre , lui écrivit-il, et vous une adorable créature . » On ne pouvait révéler plus obligeamment un pénible secret.

Madame d'Epinay fut au désespoir ; elle eut même quelque envie de se jeter par la fenêtre. Heureusement mademoiselle d'Ette vint à son

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secoure. « Je l'embrassai , dit -elle , je la consolai du mieux qu'il me fat possible , et je parvins à lui faire entendre qu'ignorant ellemême son état , elle n'avait aucun reproche à se faire. » M. de Franc oeil, toujours généreux , fit aussi les plus grands efforts pour réconcilier Emilie avec elle-même; on rejeta tout l'odieux sur le mari , qui , à cette époque, était absent; et il fut convenu que madame d'Epinay n'avait pas cessé d'être un ange. On prit en outre les précautions nécessaires pour prévenir une rechute ; bientôt il n'y parut plus , et toute la bande des amours revint au colombier.

Ce fut quelque temps après cette fâcheuse aventure qu'Emilie fixa sa résidence à Epinay avec madame d'Escla velles , sa mère; M. de Bellegarde , son beau-père ; madame d'Houdetot) sa belle- sœur, et mademoiselle d'Eue, sa chère amie : M. le chevalier de Yalori et H. de Francueit ne furent point oubliés. On résolut de voir du monde et de se procurer à la campagpe les amusements, de la ville. Un joli théâtre fut construit dans le ch&teau , et

l'on j ou* la comédie. Le goût du théàfre était, depuis quelques années , généralement répandu j de graves magistrats se pknsdient à chausser le cothurne ; plus d'un courtisan jouait les Grispins avec une rare perfection ; et l'on sait que le f chancelier Maupeou n'avait pas son pareil dans les rôles d'Arlequin.

Les acteurs d'£pinay débutèrent par une pièce nouvelle , dont l'auteur, alors peu connu , devait bientôt se placer au premier rang de nos âvivains : on devine que je . *eux parler de Rousseau , qui avait été présenté à Emilie par M. de Francueil. Madame d ? Epinay décrit ainsi les premières impression que fit sur elle le citoyen de Genève. Ce morceau m'a paru curieux.

a Npus avons débuté par l'Engagement téméraire , comédie nouvelle de M* Rousseau, ami de M. de Francueil, qui nous l'a présenté. L'auteur a joué un rôle dans sa pièce. Quoique ce ne soit qu'une comédie de société, aile a eu un grand succès. Je doute cependant qu'elle pût réosssir au théâtre j mais c'est l'ott-

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vrage d'un homme de beaucoup d'esprit , ef peut-être d'un homme singulier. Je ne ans pas trop cependant si c'est ce que j'ai vu de la pièce ou de l'auteur qui me fait juger ainsi. Il est complimenteur sans être poli , ou au moins sans en avoir l'air. 11 parait ignorer les usages du monde ; mais il est aisé de voir qu'il a infiniment d'esprit. Il a* le teint brun, et des .yeux pleins de feu animent sa physionomie. Lorsqu'il a parlé et qu'on le regarde, Il paraît joli ; mais lorsqu'on se le rappelle , c'est toujours en laid. On dit qu'il est d'une mauvaise santé, et qu'il a des souffrances qu'il cache avec soin , par je ne sais quel principe de vanité : c'est apparemment ce qui lui donne de temps en temps l'air farouche. M. Bellegarde, avec qui il a causé long- temps, en est enchanté , et l'a engagé à nous venir voir souvent. J'en suis bien aise ; je me promets de profiter beaucoup de sa conversation.

J'ai long- temps regardé comme une chimère l'espèce de conjuration dont Rousseau prétend avoir été victime, et à la tête de laquelle il a placé Grimm et Diderot. La lecture des

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Confessions de madame d'Epinay m'a prouvé que , s'il y avait quelque exagération dans ses idées, il y avait au moins un fond de vérité incontestable. Il ne faut pas juger Rousseau comme un homme vulgaire j il faut le prendre avec les susceptibilités d'une imagination exaltée et toujours ombrageuse : c'était, pour me servir d'une expression nouvellement créée, l'homme le plus impressionnable. Un tel caractère est toujours à la merci de l'envie et de la méchanceté; il ne sait éviter aucun piège.

Nous avons laissé madame d'Epinay, madame d'Houdetot , mademoiselle d'Ette , MM. Francueil , de Valori et J.-J. Rousseau, jouant la comédie à la Chevrette (1). La plus douce harmonie régnait dans cette petite société. Madame d'Epinay était d'une galté charmante , et faisait avec une grâce infinie les honneurs de sa maison. Elle eût été parfaitement heureuse si M. d'Epinay ne fût revenu de sa tournée. Il avait appris les assi-

(i) Cest le nom du château sHué à Épinay.

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dattes de M. de Francueil auprès de sa femme* et il parut bourgeoisement atteint d'une jalousie du plus mauvais ton. Quoiqu'il eût des torts bien graves à se reprocher , il s'avisa de blâmer les tendres liaisons de madame d'Epi nay. Il y avait là de quoi soulever tous les maris complaisants de la cour et de la ville : aussi craignait- il par dessus tout de donner un tel scandale, a Je suis au bout de ma patience , et je n'y tiens plus , écrivait Emilie dans son journal j je ne sais* que devenir depuis le retour de mon mari. Il continue à mener une vie dissipée j et ce qui m'étonne, c'est que, malgré son désordre, il paraisse jaloux de moi - y il l'est jusqu'à m'épier ; il me fait des scènes à me faire perdre la tête toutes les fois qu'il sait que M. de Francueil vient ici , et il est le premier à l'aller prier d'y venir lorsque je suis deux jours sans le voir, a

Dans ce temps-là les gêna du monde pou vaient tout braver, excepté le ridicule. Avant d'agir il fallait se demander sérieusement :

« Cela se fait-il , ou cela ne se fait-il pas? » Car la mode ou l'opinion exerçait alors une

influence tyrannique , et tout ce qui se trouvait contraire à cette règle universelle était jugé ridicule. De là vient qu'à cette époque les esprits et les caractères paraissent formé» sur le même modèle , et qu'il y avait A peu d'énergie dans les actions, si peu de ressort dans les âmes ; tout était de convention dans le monde comme au théâtre. On savait décidé qu'un homme du monde ne pouvait être ouvertement jaloux de sa femme , soua peine de ridicule : en conséquence de ce principe , M. d'Epinay s'efforçait de cacher sa jalousie. Il est vrai qu'il oubliait quelquefois son rôle j mais il y rentrait bientôt, comme un acteur intelligent , et jouait à merveille, quoiqu'en enrageant un peu , le personnage de mari comme U faut.

Cependant iLse dédommageait de cette oafk~ trainte lorsqu'il se trouvait par hasard tête à tête avec madame d'Epinay. Celle-ci supportait avec peine une situation aussi équivoque , et fit toutes les démarches nécessaires pour assurer son indépendance. M. d'Epinay, convaincu qu'il ne pouvait , sans cboquer l'ur

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sage, mettre obstacle aux désira de sa femme r consentit à la séparation qu'elle désirait avec ardeur, et il paraît qu'il en fut bientôt consolé. Sur ces entrefaites, M. de Jully , frère de M. d'Epinay, prit une épouse dont il était passionnément amoureux. C'était une femme charmante , mais elle avait besoin de distractions ; et Jétyotte , l'Ellevioude cette époque, se chargea d'amuser ses loisirs. Madame de Jully voyait souvent mademoiselle Quinault, célèbre actrice retirée du théâtre, et qui rassemblait chez elle ce qu'on appelait la meilleure compagnie : c'était la Ninon du siècle.

Madame d'Epinay, qui aimait les femmes d'esprit , ne manqua pas de faire connaissance avec mademoiselle Quinault. I^s distinctions de rang et de naissance étant alors presque entièrement effacées, du moins à Paris, les hommes de tous les états , de toutes les conditions , se réunissaient dans les mêmes sociétés. On y voyait des financiers , des magistrats , des chanteurs de l'Opéra , des comédiens, des poètes, des géomètres, des diplomates, des charlatans, des filles de mœafs éqoi-

Voques, des abbés, des princes, des maquignons , des évoques et des philosophes. Tout cela vivait pêle-mêle et comme il plaisait à Dieu. L'homme le plus aimable et le plus spirituel était le plus considéré. Le gentilhomme revenant de ses terres , où il avait étalé de grands airs aux yeux de quelques provinciaux ébahis, déposait à la dernière poste sa morgue héréditaire , et rentrait à Paris sous l'empire de la commune égalité.

La société de mademoiselle Quinault plaisait infiniment à madame d'Epinay; voici de quelle manière elle en parle , et son témoignagne ne paraîtra pas suspect : « J'ai eu hier la visite de mademoiselle Quinault; elle m'a persécutée pour aller dîner avec elle, et je n'ai pu la refuser. Nous n'étions que cinq : M. le prince de ***, le marquis de Saint-Lambert, M. Duclo8, et moi. Le marquis a beaucoup d'esprit , et autant de goût que de délicatesse et de force dans les idées j il fait des vers, et en fait avec connaissance de cause , car il est vraiment poète* Il est aisé de juger , par la liberté et la confiance qui régnent dans cette

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sorfété, combien ils s'estiment entre eux, et comptent les uns sur les autres. Une heure de conversation dans cette maison ouvre plus les idées et donne plus de satisfaction que k leeture de presque tous les livres que j'ai lus jusqu'à présent. »

Il faut avouer que madame (PEpinay était & bonne éeole. Je ne sais si les discours qufan y tenait , et dont elle a jugé convenable d'enrichir ses mémoires , y sont rapportés avec exactitude, mais rien n'est plus piquant; et comme ils m'ont amusé , je suis porté à ks croire aussi authentiques que les sermons de Bourdaloue. Ils sont toutefois d'un genre différent , et ont beaucoup plus d'analogie avec la conversation du père Canaye et du maré« ehal d'Hocquincoort. J'ai envie d'en donner un échantillon.

Lorsque madame d'Epinay fut arrivée , on se mit à table. Jusqu'au dessert , la conversation fut bruyante et générale ; les spectacles, ks ballets , les projets de nouveaux impôts furent passés en revue. Au dessert , mademoiselk

Quinault fit signe à sa nièce de sortir de table : elle se retira. C'était une jeune personne de douze à treize ans. Madame d'Epinay demanda à la tante pourquoi elle faisait retirer cette aimable nièce , et l'engagea même à la rappeler.

« Non pas , s'il vous plaît , répondit mademoiselle Quinault : c'est assez qu'on veuille bien se contraindre jusqu'au dessert pour cette petite morveuse. Voici le moment où, les coudes appuyés sur la table , on dit tout ce qui vient en tête ; et alors les enfants et les valets sont incommodes. Ce serait à ne pas s'entendre si la petite y était. — Ma foi , madame , reprit. M. Duclos > vous n'y entendez rien : je lui donnerais tout d'un coup une idée juste des choses, moi j vous n'avez qu'à me laisser faire. »

Cette bonne volonté de Duclos amena une conversation sur la pudeur. Madame d'Epinay, mademoiselle Quinault et Saint - Lambert , soutinrent d'abord faiblement que la pudeur était un sentiment naturel.. Le prince

et Duclos traitèrent cette opinion d'erreur et de préjugé.

a II fut un temps, dit le prince, où non seulement les sauvages, mais tous les hommes, allaient tout nus.

DUCLOS

» Oui, vraiment, pêle-mêle, gras, rebondis, joufflus, innocents et gais. Buvons un coup! D

( Mademoiselle Quinault chante en lui ver* sant à boire :

Il t'en revient encore une image agréable Qui te plaît plus que tu ne veux. )

» Il est certain que ce vêtement, qui joint si bien partout , est le seul que la nature nous ait donné.

DUCLOS

» Maudit soit le premier qui s'avisa de mettre un autre habit sur celui-là f

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