CORRESPONDANCE DE MADAME D'ÉPINAY
Cet ouvrage est, dit -on, recherché avec une sorte de fureur. Je n'en suis point étonné : les Mémoires de madame fl'Epinay renferment ses confessions ; et une femme qui se confesse est toujours bonne à entendre. Je ne prendrai pas sur moi d'affirmer que les aveux de madame d'Épinay soient tous conformes à la vérité historique , et qu'on n'y trouve rien à désirer sous le rapport des circonstances et des accidents ; mais on ne pourrait lui appliquer sans injustice un mot de madame de Staal ( mademoiselle de Launay )• Interrogée sur la manière dont elle raconterait ses intrigues ga-
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lantes, elle répondit avec franchise : ce Je me peindrai en buste. » Madame d'Epinay ne s'est pas contentée de ces humbles proportions: la hardiesse de son crayon a franchi le buste , et n'a respecté aucune des formes saillantes de l'original. Ce ne sont pas toutefois des nudités qu'elle offre à nos regards ; eUe ne quitte jamais ces voiles légers qui suffisent à la pudeur moderne. Aussi les personnes même les plus austères peuvent considérer ce portrait , sans avoir à craindre l'abandon des touches et la licence du pinceau.
C'était un singulier spectacle que celui de la bonne compagnie t l'époque qui précéda immédiatement la révolution. Le contraste des mœurs et des opinions , des actions et du langage , étonne l'esprit, et fait naître des réflexions de plus d'un genre. Il est impossible d'imaginer plus de délicatesse dans les senti* ments et moins de réserve dans la conduite , de parler de morale avec plus d'enthousiasme, et d'être vicieux avec moins de retenue. C'est là, je crois, ce qu'on peut appeler la perfection des mauvaises mœurs.
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M. «FÉpinay, fils d'un fermier -général, était jeune encore lorsqu'il épousa sa cousine Emilie d'Esclavelles : ce fut un mariage d'inclination. Le premier mois de cette union , ce mois précieux que les Anglais nomment énergiquement the honey-moon , la lune de miel , était à peine écoulé , que M. d'Epinay portait déjà avec indocilité le joug de l'hymen ; il se jeta bientôt ouvertement dans la dissipation. On ne pouvait guère alors se dispenser de prendre une maîtresse : c'était un meuble nécessaire. M. d'Epinay fit un choix dans le magasin de l'Opéra , et son étoile le fit tomber sur une petite danseuse dont le nom de guerre était la Rosette. C'est avec elle qu'il cassait les jours j et la plus grande partie des nuits avec quelques amis de son âge , entre autres avec un certain chevalier de C... , mauvais sujet déterminé , et pâle copie du comte de Grammont. Le fils d'un fermier-général , quel trésor pour une nymphe de l'Opéra ! Il y eut des présents réciproques. Geux de M. d'Epinay étaient dignes de la caisse paternelle ; c'étaient de l'or, des bijoux , des étoffes précieuses. Le don de la Rosette fut d'un genre différent, et
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eut des suites fâcheuses ; il était difficile de faire un plus mauvais marché.
Le veuvage et la solitude ne convenaient point à la tendre Emilie : elle avait goûté avec délices les premières joies de l'amour j le sou venir d'un bonheur trop fugitif ne lui permettait de prendre aucun repos. Quelques raccommodements passagers et périlleux ne suffisaient ni aux besoins de son cœur , ni à la 'brûlante activité de son imagination. Elle eut des explication et des scènes fort vives avec M. d'Epinay j les reproches les plus amers , les retours de tendresse les plus touchants > la naissance même d'un fils ardemment désiré , rien ne fut l'arracher à ses orgies nocturnes et à ses amours de coulisses. La jeune femme, désespérée , devint triste et vaporeuse. Voici comment elle dépeint sa situation en écrivant à M . de Lisieux , son tuteur :
ce Toutes les occupations qui étaient pour moi des ressources contre la peine et contre l'ennui me sont devenues fastidieuses ; la lecture m'ennuie , la peinture me dégoûte, le
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travail me fatigue , et je ne sais plus que faire. Toutes mes idées sont noires ; jeme porte bien, et je m'écoute toute la journée , dans l'espérance de me trouver maladf . »
Madame d'Epinay, pour se distraire , forma quelques liafoons. Mademoiselle d'Ette , dont Rousseau a fait une mention peu flatteuse dans ses Confessions (1) , lui inspira beaucoup d'intérêt , et devint bientôt son intime amie. Ces dames ne pouvaient se passer l'une de l'autre. Mademoiselle d'Ette avait une expérience qui manquait à Emilie ; elle lui servit bientôt de conseil et de guide. Un jour madame d'Epinay lui fit une peinture fidèle de sa situation :
a Je me sens , lui dit-elle , de la pesanteur , de l'ennui; je bâille .à tout instant. La tris-
9 (1) Elle passait pour méchante , dit Rousseau, et vi« vait avec Valori , qui ne passait pas pour bon.
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tesse s'empare de moi , et je me sens le besoin de dire que je suis triste. Les larmes me viennent aux yeux , je ne puis y tenir. Je tous demande pardon , je crois que ce sont des vapeurs ; je me sens bien mal à mon aise. »
Mademoiselle d'Ette devina sur-le-champ de quoi il s'agissait « Vraiment oui, répondit-elle , vous avez des vapeurs , et j'en sais bien la cause # : c'est l'ennui du cœur. »
Je ne puis m'empécher d'observer , en passant , que dans ce temps-là on tirait un grand parti du cœur. C'est une remarque que M. de fioufflers a faite en riant , et qui n'en est pas moins vraie. Jamais expression ne fut pins heureusement trouvée ; elle suffirait pour caractériser l'époque où elle devint d'un usage si fréquent et d'une application si utile. L'ennui du cœur ! est-il rien de plus joli que ce mot-là ; il doit faire fortune.
Le plus difficile n'est pas de connaître la cause d'une maladie , mais de la guérir. Mademoiselle d'Ette entreprit de dissiper les va-*
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peurs de son amie» et de faire disparaître cet ennui du cœur qui la tourmentait, oc Voue n'aimez pins votre mari , lui dit-elle ; votre haine n'est autre chose que l'amour hiflnilié et révolté ; vons ne guérirez de cette funeste maladie qu'en aimant quelque *}utre objet pins digne de vons. C'est un homme de trente ans, raisonnable! que je voudrais ; un homme en état de vous conseiller, de vous conduire , et qui prit assez de tendresse pour vous, pour n'être occupé qu'à vous rendre heureuse. Cela remplirait le vide de votre cœur , et vous n'auriez plus d'idées noires. »
Il faut rendre justice fe Emilie , son premier mouvement fut d'être scandalisée du remède qu'on lui proposait. Le dialogue suivant s'établit entre ces deux dames. C'est madame d'Epinay qui raconte ;
ce Oh ! je n'aurai jamais d'amant , lui disje. — Et pourquoi cela? est-ce par dévotion ? — Non ; mais je ne crois pas/ que les torts d'un mari autorisent à se mal conduire. — Qu'appelez-vous se mal conduire ? Je ne
vous propose pas d'afficher an amant , ni de l'avoir toujours à votre suite. Je ne veux point de rendez-vous, point de confidences, point de lettres , point de billets , en un mot rien de ces fadaises qui ne causent qu'une légère satisfaction , et qui exposent à mille dangers. — Fort bien : vous voulez qu'on ait un amant, qu'on ne le voie point , qu'on n'en soit point occupée. — Ce n'est point cela ; mais je veux qu'on ne le soit que d'une façon , qui laisse le public indécis sur le jugement qu'il doit en porter. — Ah ! vous convenez donc que, malgré tant de précautions , on en parlera*; et me voilà perdue de réputation .«—Mais où prenez vous cela? Quelle» est la femme dont on ne parle point ? Dans ce monde on dit tout ce qu'on imagine ; on croit tout , et rien de ce que l'on entend dire. On en parlera pendant huit jours , peut-être même n'en parlen-t-on point. — Je ne puis me faire à cette morale.
Il y a trois choses dans tout cela qui ne m'entrent point dans l'esprit : la première est qu'on puisse avoir un amant , et le regarder sans rougir ; la seconde qu'on puisse avoir un amant sans qu'on le sache ; la troisième qu'on puisse
soutenir les regards de ceux qui en sont instruits ou qui le soupçonnent. »
Cette belle résistance d'Emilie embarrassa un peu mademoiselle d'Ette. Elle tenait en réserve un argument décisif; mais elle ne voulait, s'en servir qu'à la dernière extrémité. Enfin , après avoir rêvé quelques instants, elle prit courageusement son parti.
« Je connais, dit-elle à madame d'Epinay, votre franchise et votre discrétion : quelle est l'opinion qu'on a de moi dans' le monde ? — La meilleure, et telle, que vous ne pourriez la conserver si vous pratiquiez la morale que vous venez de me prêcher. — Voilà où je vous attendais. Depuis dix ans que j'ai perdu ma mère , je fus séduite par le chevalier de Va~ lori, qui m'avait vue, pour ainsi dire, élever. Mon extrême jeunesse et la confiance que j'avais en lui ne me permirent pas d'abord de me défier de ses vues. Je fus long-temps à m'en apercevoir j et lorsque je m'en aperçus , j'avais pris tant de goût pour lui , que je n'eus pas la force de lui résister. Il me vint desscru-