‹ Œuvres de M.A. Jay (volume 2)Chapitre 28 sur 32 · MADEMOISELLE QUINAULT · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE QUINAULT

» Ah.' cela est bien vrai. Buvons , buvons, messieurs! »

Chacun,, reprit du vin de Champagne. Duclos en bat trois coups de suite : il 6ut se rappeler que Duclos était Breton. La coû vtwation sur la nature et la pudeur fut animée par de nouvelles saillies qui devenaient quelque peu graveleuses , lorsqu'on apporta une lettre de Y ol taire. C'était alors une bonne fortune qu'une lettre du patriarche de Ferney, Elle

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fut la*, commentée ; et il était déjà tard k*sque madame d'Epinay prît congé de la compagnie. t

Tel était le genre de conversation qui ouvrait les idées de cette dame, et qui lui donnait plus de satisfaction que la lecture de tous les livres qu'elle a tait lus jusqu'à cette époque.

On pense bien que Duclos ne tarda pas à être admis dans la société de la Chevrette. Il prit bientôt un tel ascendant sur l'esprit de madame d'Epinay, <fùe mademoiselle d'Ette en devint jalouse. Elle fait , dans ses lettres au chevalier de Valori , un portrait de Duclos où l'on reconnaît sans peine une empreinte marquée de méchanceté et d'envie. C'est, de tous les personnages qui figurent dans les Mémoires de madame d'Epinay, 4e plus injustement traité. On va jusqu'à attribuer des bêtises et à prêter le langage des halles à un écrivain qui , après Voltaire , était Phomme de son siècle qui avait le plus d'esprit. Je- ferai

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connaître pin» ta r& la cause de ces calomnies posthumes.

La liaison de madame d'Epinay avec M. de Francueil avait éclaté. On en parlait déjà dans le monde, lorsque M. de Bellegarde , père 4e M. d'Epinay, tomba malade. La fortune d'Emilie dépendait des dispositions testamentaires de ee fermier-général , et les amis de madame d'Epinay lui conseillèrent de rompre en apparence avec son amant. Ils pensaient que .cette démarche préviendrait favorablement M* de Bellegarde à l'égard de sa belle- fille. Elle eut beaucoup de peine à suivre ce sage conseil ; il ne fallut pas moins que les instances de M. de Francueil lui-même pour la déterminer à ptendre cette résolution. Je ne sais s'il était fatigué d'un bonheur sans nuage ; mais dès ce moment il devint capricieux, bizarre , volage même ; il faisait de longues absences, ce qui n'accommodait nullement madame d'Epinay. La tristesse revint avec ' son cortège ordinaire de vapeurs et d'idées noires. Il j eut des brouilleries , des raccommodements, des bouffées de jalousie , des ac-

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ces de tendresse; peu à peu les Hais se relâchèrent. Madame d'Epinay ne pouvait se soumettre à ces intermittences; un événement imprévu précipite la catastrophe.

Madame de Jully fut atteinte de la petitevérole la plus maligne. Après avoir été quatre jours entre la vie et la mort , elle mourut le cinquième. Madame d'Epinay ne la quitta pas un instant. Au moment où elle allait expirer, elle confia à sa* belle-sœur la clé de son secrétaire. Elle voulait sans doute dérober à M. de Jully certaines lettres qui auraient beaucoup allégé les premières douleurs de son veuvage. Ce fut ainsi, du moins, que madame d'Epinay interpréta la remise de cette clé. Elle se liàta de jeter au feu tous les papiers qui se trouvaient dans le secrétaire. Cette action charitable' eut de fâcheuses conséquences. Il existait un acte d'association entre les deux frères, MM. d'Epinay et de Jully. Le premier devait au second une somme de 200,000 fr. ; mais , pour en exiger le paiement , il était nécessaire de mdntrer l'acte d'association. Ce titre ne se trouvait nulle part; on supposa

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que madâmg d'Epinay levait brûlé, cqpimc le moyen le plus expéditif d'acquitter une somme considérable et de prévenir un procès.

Cette aventure fit du bruit. On en parla dy s la société où madame d'Epinay était connue. Dans une de ces occasions, M, Gritnin , que Rousseau avait présenté à madame d'Epinay, prit sa défense en galant chevalier.

Elle raconte ainsi cette circonstance :

a M. "GrfrÉhi était à dîner chez le comte <Je Friese, chez qui il loge. Il y avait beaucoup de monde, mais point de femmes. Veiç le milieu du repas on conta mon avehture , et elle fut présentée comme un tour de passepasse , d'autant plus adroit que j'avais , dis4)k-oa , couvert mon escamotage du voile de l'amitié et de l'honnêteté. M. Grimm voulut me défendre par la réputation de probité et de désintéressement que je m'étais acquise universellement Un certain baron d'E*** insista su* l'accusation. M. Grimm répliqua qu'il fallait avoir bien peu d'honneur pour

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avoir besoin de d&honorer le$ autres sao# examen. »

Le baron se crut offensé personnellement.

Les deux antagonistes descendirent dans le jardin pour se battre. M. Grhnm porta à son adversaire un coup qui lui effleura légèrement les côtes, et il en reçut un en même temps dans le bras. Heureusement ces blessures n'étaient point dangereuses. Le baron s'avoua vaincu,

En apprenant cette nouvelle, madame d'Epinay fut transportée de reconnaissance. De la reconnaissance à l'amour, la transition est tout-à-fait naturelle. M. de Francoeil cherchait cependant à faire oublier ses torts; mais il prenait mal son temps : des défauts qui jusque alors avaient échappé à madame d'Epinay devinrent tout à coup frappants et inexorables ; il n'était plus digne d'un cœur dont il avait négligé la culture, et d'un sentiment dont il n'avait pas su apprécier la valeur.

Toutes les pensées se tournaient vers M.

Grimm , qui portait son bras en écharpc , et jouissait modestement de ses succès. 11

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avait, disait- on, un goût délicat, un esprit charmant , une raison solide ; enfin il devint le successeur de M. de Francueil, et le héros de la Chevrette. »

11 faut nous arrêter ici un moment pour faire une plus intime connaissance avec ce M. Grimm, qui joue un rôle très, important dans les Mémoires de madame d'Epinay et dans les Confessions de Rousseau. Il* été jugé diversement par ses contemporains : c'est une énigme dont il ne faut pas désespérer de trouver le mot.

M* Grimm , Allemand d'origine, était venu en France avec le contte de Friese , qui l'avait pris à sa suite en qualité de secrétaire. Ses appointements étaient peu considérables : maie, comme il ne manquait ni d'esprit ni de connaissances, il conçut le projet de s'élever audessus de son état , et de se pousser dans le monde. U commença par étudier la société où sa destinée l'avait conduit. Il s'aperçut bientôt de tous les avantages qu'un étranger tant soit peu adroit pouvait retirer en France de ses talents et de sa position. Il n'y avait

point en effet de pays au monde dont les tabitants fussent plus sévères pour leurs concitoyens et plus indulgents envers les étrangers. Il n'était pas même nécessaire que ceuxci eussent un vrai mérite pour réussir. Un grand fond de suffisance , un ton tranchant , un certain étalage d'érudition souvent indigeste , leur suffisaient pour obtenir des suffrages. S'ils étaient assez avisés pour prendre des airs de supériorité , et pour nous morigéner comme des écoliers mal appris, il n'y a point de triomphes auxquels ils ne pussent aspirer. Il s'est fait à cet égard quelque changement dans nos mœurs, et ce n'est pas là on des moindres bienfaits de la révolution. Nous sommes un peu plus Français j quand le serons-nous tout -à- fait?

M. Grimai comprit qu'il fallait d'abord attirer sur lui les regards et faire quelque impression sur les esprits. J'ai dit que la nmturc entrait dans tous les entretiens ; il faut y joindre la sensibilité, et même je crois la. mélancolie : c'est l'époque où les* femmes devinrent sensibles à l'excès, et où elles commencèrent

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à avoir on goût particulier pour les hommes atteints de mélancolie. La nature était le canevas sur lequel tout cela se brodait ; le fond usait quelquefois la broderie , mais personne ne le trouvait mauvais. Ce fut sans doute d'après ces observations que M. Grimm se décida à une action extraordinaire qui le plaça à la* tête des hommes à sentiment. Il devint éperdument amoureux de mademoiselle Fel , actrice de l'Opéra. Mademoiselle Fel se moqua d'une passion qui se montrait sans les accompagnements ordinaires de vaisselle , de diamants et de contrats de rentes. Elle ne jugea pas à propos de déroger , par égard pour M. Grimm , aux coutumes de l'Opéra , et de s'exposer ainsi à être sifflée de tontes ses compagnes, ce Grimm , dit Rousseau , prit l'affaire au tragique , et s'avisa d'en vouloir mourir. Il tomba tout suintement dans la plus étrange maladie dont peut-être on ait jamais ouï parler. Il passait les jours et les nuits dans uAe continuelle léthargie , les yeux bien ouverts, le pouls bien battant, mais sans parler, sans manger, sans bouger , paraissant quelquefois entendre , mais ne répondant jamais ,

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pas même par «gne , et du Teste sans agitation , sans douleurs , sans fièvre , et restant là comme s'il eût été mort. L'abbé Ravnal el moi nous partageâmes sa garde. L'abbé, plus robuste et mieux portant , y passait les nuits, moi les jours, sans le quitter jamais ensemble. Le comte de Friese, alarmé, lui amena Sentie, qui , après l'avoir examiné , dit que ce ne serait rien , et n'ordonna rien. Mon effroi pour mon ami me fit observer la contenance du médecin , et je le vis sourire en sortant. Cependant le malade resta plusieurs jours immobile , sans prendre ni bouillon , ni quoique ce fût , que des cerises confites , que je lui mettais de temps en temps sur la langue , et qu'il avalait fort bien. Un beau matin, Use leva , s'habilla , et reprit son train de vie ordinaire, sans que jamais il m'ait reparlé, ni , que je sache , à l'abbé Raynal , ni à personne , de cette singulière léthargie, ni dessoins que nous lui avions rendus tandis qu'elle avait duré. »

Cette aventure fut bientôt divulguée. Les rigueurs inouïes d'une fille d'Opéra , le désespoir amoureux de M. Grimm , étaient des

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choses trop singulières pour ne pas fixer sa réputation. Les femmes décidèrent-* l'unanimité qu'on ne pouvait pousser plus-loîn l'héroïsme de la passion ; M. Grimm fut cité comme un modèle de sentiment et de constance. Le voilà donc à la mode; il est re-, cherché , fêté ; la carrière est ouverte. C'était beaucoup , mais ce n'était pas assez. Il Vagissait de faire une application utile de cet. engouement général. M. Grimm , que ses appointements de secrétaire mettaient à l'étroit , sentait le besoin de s'impatroniser. dans quelque bonne maison. Le hasard le servit à souhait. Présenté à madame d'Epinay, il comprit bien vite quel parti on pouvait tirer, d'une femitae vaporeuse, opulente, et séparée de son mari. Mais il Saillait la détacher entièrement cfe M. de Francueil, et M. Grimm ne pouvait guère se flatter d'y réussir qu'en frappant l'imagination de cette femme par quelque coup d'éclat.

Les choses en étaient là , lorsque la disparition des papiers de M. de Jully fit naître l'incident du duel dont j'ai parlé. A cette

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preuve dé dévouement, L'enthousiasme de madame d'Épinay pour M< Grimm ne peut se décrire; elle l'appela mon chevalier, et n'eut point de repos qu'elle ne fiât liée très étroitement avec lui. Celui -ci joua son lAle à merveille. Certain de l'effet qu'il avait produit , il calcul* toutes ses démarches , prit des airs de dignité , et ne répondit aux avances de madame d'Epinay que lorsqu'il se fat assuré qu'elle était entièrement subjuguée. Alors il consentit à s'établir à la CAetwstf*, et devint l'ami ou plutôt le maître de la maison. *

Ce tartufe d'un nouveau genre n'épargnait rien pour soutenir auprès des frmmp* ses prétentions de délicatesse et de sensibilité. La mode exigeait à cette époque qu'un homme comme il faut fût pâle > un air trop robuste sentait sa roture ; il semblait qu'un visage frais, et haut eu couleur» dût nécessaire ment exclure le sentiment et la mélancolie Aussi M. Grimm déguisait-il , autant qu'il lui était possible , son teint germanique, a Tout le inonde , dit Rousseau , sut qu'il mettait du blanc ; et moi , qui n'en croyais rien , je

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meofai k 4e croire , non seulement par l'embellissement de son teint et pour avoir trouvé des tasses de blanc sur sa toilette , mais sur ce qu'entrant un matin dans sa chambre , je le trouvai brossant ses ongles avec une petite vergette faite expiés , ouvrage qu'il continua fièrement devant moi. Je jugeai qu'uQ homme qui passe , tous les matins , deux heures à brosser ses ongles , peut bien passer quelques instants à remplir de blanc les creux de sa peau. Le bonhomme Gauffècouri , qui n'était pas sac à diable , l'avait assez plaisamment surnommé Tyran -U -Blanc. »

Lorsqu'on homme tel que M* Grimm est parvenu à s'installer dans une maison , son premier soin est d'en chasser les anciens amis : ce qui ne lui est pas dévoué est suspect à ses yeux ; il faut que tout vienne de lui , jusqu'au petit chien et à la femme de chambre. C'est ateô qu'il enlace sa proie et qu'il fonde son empire. De souple, de mielleux, qu'il était dans lforigine , il devient arrogant , despote , et bientôt il n'est plus possible de se soustraire à sa domination . Pour remplir avec succès un

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pareil personnage, il suffit de joindre t'éj à la méchanceté , alliance naturelle , dont les exemples étaient fréquents autrefois , et ne sont pas rares aujourd'hui.

Duclos fut le premier ami de madame d'Épinay qui se trouva en butte aux attaques de M. Griinm. ce II est envieux ce Duclos, dit madame d'Épinay dans sa correspondance ; il m'a peint M. Grimm comme un inconnu sans aveu , qui tire toute son existence du délire d'un talon rouge (le comte de Friese) et d'an pédant , et qui joue le passionné de tous ceux qui lui veulent du bien. » Duclos , déjà célèbre par de bons ouvrages , qui jouissait d'une grande aisance et de l'estime générale, ne pouvait être envieux de M. Grimm. Il était franc, loyal , un peu brusque, et ne cachait sa pensée ni sur les hommes ni sur les choses. C'était par intérêt pour madame d'Epinay qu'il lui faisait connaître le caractère de son chevalier. Cette dame en jugea autrement , parce que la passion ne raisonne pas. «M. Grimm ne tarda pas à connaître quelle espèce de sentiment il inspirait à Duclos : dès lors il lui voua une

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mortelle inimitié , et profite de son influence sur madame d'J^pinay pour amener entre eux une rupture complète*

Les traces décette haine son t -visibles dans les . Mém^ire^e ^madame d'Epinay, Après la mort 4e cette dame , ces mémoires sont restés jsa&atûcrits entre les mains exercées de - M. Gtfmjqpu D'apns cetfô circonstance, je n'hérite, point r $ Regarder confine faux-fun graod nombre £e traits «jgoobies , et dô discours gyossièrement'ineptes, qu'on attribue à l'auteur des Considérations sur les mœurs. X qui pexsuadera-t~on qu'un homme aussi Ani-

nemment spirituel que Ducloa ait pu dire , en pailant de ki\ fl^éuée : // ne feùt pas bon se jeter un psitt chat comme moi aux jambes, et autres propos -de ce gençe , dont un homme de l'esprit le plus bouté et de l'éducatipn la moins syignée rougirait de se servir. Ce n'est ni le. témoignage Ae M. Grimm ni celui de madame ^dlCpintey qui fera jamais passer Dcœlos poip un sot et un envieux.

Après s'être débarrassé de Duclos , M.

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