IV
354 M&LAMUS»
Grimai songea à éloigner J.-J. Rousseau. Celoi-ci était son ami , et avajt contribué de tout son pouvoir à ses succès dans le inonde. Dès que M. Grimm ces$a d'avoir besoin de ftousseatf , il devint son détracteur , et ne cessa de le poursuivre et de le talomqier jusqu'à 8a mort.
Un tel caractère est moins rare quftm ne pense. Le môod'e est plein de ces gens qui font de l'amitié une sorte de spéculation commerciale, et qui cherchent par tous les moyens pqssibles à se débarrasser des concurrences; rierf ne leur coûte pour arriver à ce but , ni l'ihgratitude , ni fat trahison. Quand un homme de ce caractère est favorablement accueilli dans une Camille dont l'influence peut lui être utile, on peut dire adieu aux vieilles amitiés. m
La destinée de J.-J* Rousseau a été bien singulière. La Sorbonne et la çotiété d'Holbach , le patriarche de Ferney et l'archevêque de Paris , ont été ses ennemis. Il s'est trouvé également eu butte aux anatbèraes des pré-
DB IITTERÀTURB. 355
1res et au* censures de quelques philosophes : les prêtres l'auraient volontiers brûlé en ce^remonie ; les, jpbilosophes se seraient contentés de le condamner au silence ; les uns et le* autres n'auraient pas été fâchés d'attirer sur lui l'indignation et le mépris.
Les ressentiments que Rbusseau avait exv £ités pendant sa vie ne se sont pas éteints à sa mort; ils ont passé jusqu'à nous; Les amis exclusifs de Yoltaire et de Diderot , les fougueux partisans de l'erreur et de l'intolérance, ont soigneusement recueilli ce triste héritage ; il est peu de séminaristes ou de demi-philosophes qui n'adoptent avec une confiance aveugle les calomnies dont cet illustre écrivain a été l'objet. £)n l'accuse d'ingratitude et d'orgueil 3 on lui réproche d'avoif trahi ses amis et ses bienfaiteurs j on veut bien lui acdordef quelque talent de style , mais on lui refuse ce qui vaut mieux que le talent , l'élévation de Târne H la Noblesse des sentiments.
J'di Voulu savoir si cfcs graves inculpations étaieùt fondées; j'ai recueilli les faits, sans m'ar-
356 MBLÀNfcBS
rêter aux déclamations ; et je suis aujourd'hui dbn vaincu que Rousseau doit être compté paiv mi les nombreuses victimes de la méchanceté f t de l'injustice des hommçs. Doué d'une profonde sensibilité, il s'est sans doute trompé sur l'influence et sur le nombre de ses ennemis , il s'est, fait beaucoup de mal à lui-même , l'exaltation de la solitude a pu égarer son jugement et troubler même sa raison ; mtis quel est l'homme dune imagination ardente qui peut se croire à l'abri d'un tel malheur? Qu'esUce que le génie *, sioon la faculté de sentir vivement ef d'exciter de vives sensations? Cet excès de sensibilité est déjà une infortune ; il latysse le cœur saus défense contre les moindres traits de l'adversité. C'est alors une proie facile livrée à la haine et à f envie; il faut peu dïeflbrts pour la déchirer. Je vais en citer un exemple qui m'a paru frappant
• Rousseau , cédant aux instances de madame d'Epinay, jetait établi à l'Ermitage, où il rtvait déjà cette douce et gracieuse Julie , Tune de ses plus admirables créations. Les prétendus amis qu'H avait laissés à Paris blâmèrent
DE LITTÉKATUBE. 357
sâ dématjphe. Ils crurent ou finirent de croire qu'il n'avait pris une telle résolution que "pour *e distinguer de Ja foule des hommes de lettres, et attirer exclusivement sur lui les regards du public. Ils se réunirent pour le forcer de revenir à Paris. Ce fut à cette époque que Diderot publia le Fils naturel. On sait qu'il a joint à ce drame , assez médiocre, une espèce de poétique en dialogue , où il propose ses idées pour la reforme de notre théâtre. Parmi les digression» qui s'y trouvent , il en est une sur les solitaires » où Foa remarquait le mot suivant : ce II n'y a que le méchant qui «oit seul »
Rousseau était retiré dans une solitude * cette phrase l'affecta beaucoup, et il s'en plaint avec amertume dans ses Confessions.
Quel excès de susceptibilité! dira-t-on; pourquoi Rousseau s'arrêtait-il à une phrasé qui n'a pas même le mérite d'offrir une pensée juste? Car il n'est pas vrai ctquele méchant soit seul. » Comment exercerait-^ son infernal génie dans la solitude? Il a surtout besoin
358 héi,ànges ;
de k société j c'ej* ty qu'il trouyç les matériaux de son industrie , ses victimes , ses complice» ou ses instruments. L^ plus graitd supplice* qui pût être infligé à un méchant homme serait de le condamner à la retraite , et de le livrer ainsi aux tortuçes du repos. B n'y. survivrait pa&.
Ce mot n aurait donc pas dû offense! Rouaseau; cependant jU en fut blessé. Ce n'est pas la cause qt'il feut examiner, c'est l'effet. Remarquops que Diderot était depuis plusieurs aimées l'ami intime du solitaire de l'Ermitage ; H connaissait ses faiblesses et ses»qualités; J'amitié lui ordonnait de ménager les unes en estimant les autres. C'était surtout un devoir pour Diderot, qui était bonhomme, ou.qui
voulait palper pour tel. La bonhomie corn-
m en ç ait alors à poindre dans le monde ; depuis ce temps-là on s'est fait bonhomme comme autrefois on ' se faisait dévot. Dieu nous garde de ces bonnes gens !
En lisant Içs CohJ essions 'de Rousseau et les Mdwpires qui ont été publiés depuis sa
DB WT TENTURE. J5§
mort 9 ' on nepe ut s'empêcher d'observer que j jusqu'au moment «où il débuta ayec un succès si brilknt dans la carrière des lettres, il conserva tons ses amis; 3a rendaient justice à éon çsprit et à ses excellentes qualités. Il n'en fut ptfi ainsi lorsqu'il eut composé le Devin eu village et publié ses premiers ouvrages. Il s'aperçut bientôt que l'affection de ses amis se refroidissait à mesuré qu'il prenait ^m vol plus étoaé ; û apprit que la gloire , comme fct fortune , pend ce qu'on croit qu'elle donne.
Le premier soin de ses amie fut de le faire passer pour un homme feroucbe et inaccessible à tout sentiment généreux. Il avait emmené à l J Ermitage Thérèse, et sa mère, madame Levasseur. Cette femme , âgée de quatre- vingts atas , avait voulu sdivre Rousseau. Elle vivait à ses dépens , et trouvait mêmfe le& moyens de donner des secours à sa nombreuse famille. Croirait- on que Grimm et Diderot firent un crime à leur ami d'avoir reçu dans sa retraite cette vieille femme, « et de la tenir ainsi, disaient-ils, éloignée des seaottrs dont elfe pourrait éprouver le besoin , sfe.eHe
36é wfcE/ÀHGftfi
venait à tomber malade. » Il est curieux de voir dans les lettres de Diderot et de Grunm quel parti ils tirèrent de cette oirconstance* Avant d'aller plife loin , la justice exige que je fasse ici une remarque. Je* ne crois pas qull faille confondre Grimm avec Diderot. Ce dernier a été certainement injuste envers Rouaseau ; mais il n'est pas aussi sur qu'il eût pris plaisir & le tourmenter Vil ne se fût laissé en* traîner par Grimm. Cet étranger, esatntielle» ment haineux et jaloux, s'était emparé de l'esprit de Diderot, qui ne pouvait se passer d'auditeurs et de flatteurs, et il le faisait mouvoir à son gré. Diderot a été- dominé jusqu'à sa mort'; des mains de M. Grimm il passa dans celles de M. Naigeon.
Ce fut un malheur pour Rou&eaù d'avoir hdmis dans son intimité Thérèse et madame Levasseur, deux femmes sans éducation, sans esprit , qui ne concevaient rien à sa manière de vivre , et qui le compromettaient à son insu. Grimm s'était adressé à madame Levasseur ; ils avaient ensemble de longues et
: ainsi Rousseau avait au-
de littAbaturb. 36l
près de lui un espion domestique qui rendait compte de ses démarches, de ses propos, et recevait des présents qu'il aurait refusés arec indignation. Cette femme regrettait Paris , et se prêta aux manœuvres de Diderot et de Grimm pour y ramener Rousseau. Ils échouèrent dans ce projet ; -mais ils eurent le plaisir de représenter Fauteur d'Emile comme un sauvage et un barba» qui , sacrifiant tout à sa propre satisfaction , était sans pitié pour les vieilles femmes. Madame Levasseur mangeait beaucoup et avec une extrême vch racité ; elle était sujette , dit Rousseau , à des débordements de bile. Il est à croire que* si cette harpie fuit morte de quelque indigestion , Grimm et Diderot n'auraient pas manqué d'accuser Rousstau de cet accident/ Heureusement elle ^e portait bien et engraissait à v* d\
Un inrideat plus sérieux servit la haine de Grimm , et mérite noire attentiça, Rousseau», quoiqu'il fût avancé en êçe , s'avisa d'aioer madame d'Houdetot , qui était fort*aynablo« Celle-ci *ati»it contracté une liaison ialiçie
avec Saint-Lambert ; mais il était absent , et madame (FHoudetot, soit coquetterie, soit curiosité assez naturelle dans une jeune femme, flatta une passion que sa vertu , on un penchant plus doux , ne lui permettait pas de partager. Tout le monde a lu ce que Aoosseao a écrit à cette occasion , et je suis £orté à croire que plus d'une femme , en dévorant ces pages brûlantes de tons les feux de l'amour et et l'éloquence , s'est étonnée de k résistance de madame d'Houdetot. Elle résista cependant, et Rousseau lui rend sur ee point* une entière justice.
La vieille Levasseur ne manqua pas d'informer madame d'Epiaay des nouvelles amours de Rousseau ; ce fut bientôt k nouvelle de la S&ciété d'Holbach. Diderot en parut scanda* Usé , comme s'il était défendu à un homme d'esprit d'être amoureux d'une jolie femme 7 et qu'il ne fût permis qu'aux sots d'éprouver <$tte passion. 11 écrivit à Rousseau pour lui reprocher s» faiblesse. Rousseau lui répondit avec candeur , et lui raconta naïvement l'origine et les circonstances de ses amours. Cet
DB UTTBBÂTUEE. 363
abandon de l'amitié coup mandait la discrétion;
cependant Diderot s'empressa , dit-on , de ré* vêler k Saint- Lambert des détails qui devaient lui paraître peu amusants, et qui l'indisposèrent contre Rousseau. Celui-ci, informé de cette trahison , éclata contre Diderot ; et c'est à compter de cette époque qu'on remarqua ce sentiment de défiance qui s'empara de l'imagination de Rousseau , et qui ne l'a jamais abandonné.
On le croyait en général beaucoup plus fcvorisé qu'il ne l'était ; et Griuun ,. qui avait fait quelques avances inutiles auprès de madame d'Houdetot , fut sérieusement irrité des bonnes fortunes supposées de son ancien ami.
Avec la bonne opinion qu'il avait de lui-même, et le soin qu'il prenait de brosser ses ongles et de blanchir sa peau , il devait être fuiieu\ de se voir éconduit en faveur d'un homme dont la parure était simple et l'extérieur négligé. I) ne lui pardonna jamais» cette préférence. #
Madame d'Epinay en fut aussi offense*.
Rousseau était froid auprès d'elle , et il en a donné les raisons. Je ne sais cependant si c'est à cette cause qu'il faut attribuer les préventions que cette dame conçut contre lui. Tant que M. de Francueii avait été son amant, 4 Rousseau était resté son ami . Aussitôt que Grimm eut été reçu à la Chevrette, elle changea de sentiments et de conduite. On voit clairement dans ses Mémoires que Grimm ne laissait échapper aucune occasion de dénigrer Rousseau et de le perdre dans l'esprit de ses amis. Son but principal était de le brouiller irrévocablement avec mada me d'Epinay; voici comment il y parvint :
La santé de cette femme ne s'était jamais bien rétablie des premières atteintes que la coupable indiscrétion de son mari lui avait données. On lui persuada qu'elle ne pouvait se dispenser d'aller à Genève , et de consulter Tronchin. Voltaire avait mis h la mode ce docteur genevois, homme de mérita, quoique un peu charlatan. Il excellait à guérir les vapeurs des femmes; il leur recommandait taxeraceej. la tempérance. Celles qui avaient
le courage de suivre ce conseil s'en trouvaient bien : c'était le petit nombre. Quant aux autres, il les guérissait, ou ne les guérissait pas , en leur faisant avaler des pilules de savon. Il ne connaissait pas de moyen plus e£> ficace pour nettoyer l'estomac et pour fondre les obstructions. Les pitales de savon ont passe , comme tant d'autres spécifiques infaillibles ; .mais k tempérance et l'exercice sont encore d'excellents remèdes.
Aussitôt que madame d'Epinay eut pris la résolution de se rendre à Genève > on s'occupa ée Ijui chercher un compagnon de voyage, et Grimm s'empressa de désigner Rousseau.
Cette idée sourit à madame d'Ëpinay. Elle
* • trouva plaisant de traîner à sa suite Xours de
f Ermitage, et detdonner ainsi' à son pèlerinage une flatteuse célébrité. Elle àvaiUpeutêtre la/manie de ces dames romaines , qui ne se mettaient jamais, en voyage sans méfier avec elles leur chien et leur philosophe. Maifil n'était jpas fecile dhrrachtr Rocmeau k son repos et à sa. solitude ; il y avait même alors de la craauté à y songer. Rousseau , atteint
d'une infirmité incurable •, ne soutenait sa santé qti'à force de soins. Un exercice modéré lui convenait ; mais la moindre fatigue l'exposait à de Tires douleurs. D'ailleurs c'était le temps où il A'étàit formé une société charmante, qui faisait son bonheur; il passait sa vie dans la famille tFEtanges on dans les bosquets de Clarens, avec Jolie, Claire d'Orbe et Saint* Preux. C es séduisarftes visions étaient pour lui des réalités. II communiquait avec des êtres célestes , et oubliait avec eux les misères de la vie réelle. L'àme de cet homme, que ses Faux amis représentaient comme un misanthrope et une espèce de sauvage , s'orfrrail aux plus douées émotions ; lis plus nobles inspirations enflammaient ses pinceaux ; toutes les vertus» animées , figurées par la force de son génie , en sortaient belleç et touchantes comme les vierges de Raphaël.
Il vivait dans ce momie enchanté, lorqu'on vint lui proposer de conduire madame d'Èpinay à Genève, ft allégua la faiblesse de sa santé , l'inconvénient de faire accompagner un malade par un autre malade , l'état de ses
affaires, qui ne loi permettait ni d'interrompre ses travau^accoutuniés , ni d'abandonner deux femmes qui tenaient de loi leur existence.
Grimm et Diderot connaissaient ces obstacles, et avaient prévu ce sefus ; mais ce refus était nécessaire pour soulever contre Rousseau les personnes mal instruites de sa position , et ptyur l'accuser d'une monstrueuse ingratitude : cfs perfides calculs réussirent. Diderot fut chargé d'insister 4 auprès de Rousseau pour l'engager à partir avec madame d'Epinay, a Pour moi , lui écrivit-il , jf vous avoue que, si je ne*pouvais supportera chaise , je prendrais un bâton et je la suivrais. »
• Rouoseatf £t.to observations sur cette lettre, et les 4 advcgsa à.|I. Grimm, qui, depuis un voyage qu'il avait faut à l'armée, en-qua* li tésde seerétaiVe du duc de Castries, se faisait appeler M. le baron.
a Tous, tyvez , lui disait Rousseau , qu'il iù'est impossible de travailler à de certaines heures , qu'il me faut la solitude , les bois et te recueillement. Considérez mon état, mes
368 MBLAN6ES
maux , mon humeur, mes moyens , ma manière de vivre , plus forte désormais que ks hommes et la raison même ; voyez , je vous prie , en quoi je puis servir madame d'Epinay dans ce voyage , et quelles peines il faut que je souffre sans lui être jamais bon à rien. Puisje espérer d'achever si rapidement une si longue route sans accident? Ferai - je k chaque instant arrêter pour descendre , ou accélérer rai-je mes. tourments et ma dernière heure pour m'être contraint (1) ? # '
» Je pourrais suiyre la voiture à pied, comme le dit Diderot ; mais la boue , la pluie, la neige , me retarderont beaucoup dans cette saison. Quelque fort que je.cojire*, cornaient Jkire vingt-cinq lieues par jour? et.si je laisse ftller la chaise , de quelle utilité serai -je à la personne qui va dedans ? *
» Personne ne sait se* mettre à ma place.
«MWMM.WBM^MBH^k
(l) Rousseau était affligé d'une rétention d'urine.
DB LITTiaATURB. 3j6j)
Cest ainsi que le philosophe Diderot , quoi qu'il dise , s'il ne pouvait supporter la chaise, ne courrait de sa vie après celle de personne. Cependant il y aurait du moins cette différence, qu'il aurait de bons bas drapés , 0e bons souliers, une bonne camisole , qu'il aurait bien eoupé la Teille , et se serait bien chauffé en partant , au moyen de quoi on est plus fort pour courir que celui qui n'a de quoi payer ni le souper, ni la fourrure , ni les fagots. Ma foi , si la philosophie ne sert pas à faire ces distinctions , je ne vois pas trop à quoi elle est bonne, a
Grimm s'était arrangé pour cet inévitable refas. Il en fit part à la société d'Holbach ; l'envie emboucha sa trompette, et publia hautement que Rousseau était un monatre d'ingratitude, qu'il serait bon d'étouffer pour l'exemple* Tous ses mmi* s'éloignèrent de lui , et il reçut de Grimm la lettre la plus impertinente qui soit peut-être jamais sortie de la plume d'un baron allemand*
D'autres qae Rousseau auraient méprisé
Grimai et la calomnie ; mais il ne faut juger les hommes que d'après ce qu'ils sont réellement.
J'ai dit que Rousseau était d'une extrême susceptibilité. La défection subite de tons les hommes en qui il avait placé ses affections le frappa au coeur, et son imagination en fut ébranlée. Il crut qu'une conjuration universelle se formait contre lui , et de nouveaux événements fortifièrent cette opinion.
Il avait publié YEmile, ouvrage au-dessus de tout éloge, et qui, si je ne me trompe, le place à la tète des éloquents écrivains dont la France s'honore, car je ne connais rien dans notre littérature qui soit comparable à la Profession de foi du vicaire savoyard. C'est l'hymne du génie , qui , en présence de la nature , élève ses accents sublimes vers la divinité. Jamais l'amour de l'humanité , la tolérance , la vraie philosophie , n'avaient inspiré de plus nobles pensées , de plus grandes images , de plus généreux sentiments. On ne peut lire ce chefd'œuvre sans être frappé de cette étonnante
flexibilité de talent qui donne de l'intérêt aux moindres détails , et passe hardiment et sans effort aux plus hautes conceptions. Rousseau, comme je l'ai dit ailleurs , est le Platon des temps modernes.
L'apparition de l'Emile fut le signal d'une nouvelle persécution contre Fauteur. Abandonné des philosophes , poursuivi par leurs sarcasmes , il tomba entre les mains des prêtres, et il y parut. Dénoncé à la Sorbonne , dénoncé au parlement , dénoncé au ministère, pour avoir soutenu les droits légitimes de l'humanité et de la raison , il se vit forcé de quitter la France en fugitif, et d'expier sa gloire par l'exil. Il fut vengé de cette injustice par les suffrages unanimes des hommes de bien , par l'union des familles, et par les larmes des mères, éloquemment rappelées à leur premier et à leur plus doux devoir.
La force de l'opinion fit enfin rougir les ardents persécuteurs de Rousseau. Sa lettre à l'archevêque de Paris acheva de lesconfondre ; mais le coup était porté. Depuis cette époque,
Zj2 MÈLÀNGRS DB LITTÉRATURE.
Rousseau ne vit plus autour de lui que des enae» mis , des conspirateurs ; et dans ses dernières années , sa raison même en fut affectée. Mais qui doit-on accuser de ce malheur? est-ce l'infortuné qui en fut victime , on ks méchants et les hypocrites qui troublèrent son repos et empoisonnèrent sa vie? O Rousseau l ce n'est point dans des mémoires mensongers , dans d'infâmes libelles, que l'équitable postérité cherchera la vérité sur ton âme et sur ton caractère ; fls sont empreints , ils sont vivants dans tes immortels chefs-d'œuvre, et, tant qu'il existera parmi les hommes un sentiment du beau , une idée de justice et le respect da génie, ton nom ne sera prononcé qu'avec reconnaissance et avec admiration !
Bass^st