uvres de M. J. Chénier
Jr LUS nous avançons dans le travail qui nous a été prescrit, et plus nous sentons quel poids il nous impose. Comment, de leur vivant même, apprécier tant d'écrivains, non sur de rigoureuses théories , sur des faits démontrés, sur des calculs évidens, mais sur des choses réputées arbitraires, sur l'esprit, le goût, le talent, l'imagination, l'art d'écrire? Comment se frayer une route à travers tant d'écueils redoutables, entre tant d'opinions diverses , quelquefois contraires , toujours débattues avec chaleur ; parmi tant de passions qu'il était si difficile d'assoupir, et qu'il est si facile de réveiller ? Comment satisfaire à la fois , et ceux dont il faut parler , et ceux qui ont un avis sur la littérature après l'avoir étudiée, et ceux même qui, sans aucune étude, se croient pourtant du nombre des juges? Dispenser la louange avec plaisir, exercer la censure avec réserve, proclamer les talens qui
nous restent, applaudir aux dispositions naissantes : tel est le devoir que nous avons à remplir.
Sans pouvoir nommer aujourd'hui tous les écrivains qui seront cités dans notre ouvrage , nous allons toutefois en indiquer un assez grand nombre , et nous tâcherons surtout d'exposer clairement la marche et les divisions du travail qui nous occupe. Dans ce travail , considérable puisqu'il embrasse le cercle entier des applications de l'art d'écrire , à la tête de chaque genre , nous traçons l'aperçu rapide des progrès qu'il a faits en France jusqu'à l'époque où commencent nos observations : c'est marquer les points lumineux qui éclairent la route. L'art de communiquer les idées par la parole , l'art d'enchaîner les idées entre elles , l'art d'analyser les sens , et par eux les sensations, et par elles toutes les idées qui en découlent , fixent d'abord notre attention. Telle est la marche naturelle : il faut parler et penser avant d'écrire. C'est à la classe de littérature française qu'il appartient spécialement de jeter un coup-d'œil sur les sciences philosophiques, fondées , au moins en France , par cette école de Port-Royal , source inépuisable
autant qu'elle est pure , où vont remonter à la fois toute saine doctrine et toute littérature classique. Ces mêmes sciences , dans le cours du dernier siècle, ont dû beaucoup aux travaux de Condillac, que l'Académie française se glorifiait de compter parmi ses membres. Fondateur lui-même d'une école de philosophie, il a laissé d'habiles disciples et d'honorables successeurs. M. DomersTue, M. Sicard , plusieurs autres encore , cultivent avec succès la grammaire générale et particulière. Nous aurons à remarquer im ouvrage sur notre langue, l'une des meilleures productions de Marmontel. Un esprit sage et méthodique, M. de Gérando, a recherché les rapports des signes et de l'art de penser. Un esprit étendu , M. de Tracy, a rassemblé les trois sciences liées dans un corps d'ouvrage comme elles le sont dans la nature. M. Cabanis, intéressant et clair avec profondeur , en comj:>arant l'homme physique et l'homme moral , a soumis la médecine à l'analyse de l'entendement. Chargé d'enseigner cette analyse au sein des écoles normales, M. Garât, par son imagination brillante, a rendu la raison lumineuse; genre de service que, dans les questions en-
core abstraites , la raison ne peut devoir qu'aux
talens d'un ordre supérieur.
La science des devoirs de l'homme , la morale , sans produire autant d'ouvrages , n'a pas été pourtant stérile. Nous avons trouvé dans les Leçons que jMarmontel léguait à ses enfans les préceptes de Cicéron mêlés à la sagesse évangélique. On doit surtout distinguer un livre inq^ortant de Saint- Lambert, qui jadis avait enrichi notre littérature d'un poëme élégant , harmonieux et philosophique. Arrivé près du terme de la vie , il ne déserta point la bannière adoptée par sa jeunesse. Inaltérable dans ses principes , fuyant l'excès , même dans le bien, il n'affecta ni le pieux rigorisme, ni l'autorité stoïcienne. Sans détacher la morale du principe social , nécessaire , démontré , d'un Dieu surveillant et protecteur , il la trouva toute entière dans les rapports qui unissent l'honune à l'homme : dans nos besoins, dans nos passions, dans cette foule d'intérêts individuels qui , sans cesse armés Viin contre l'autre, mais forcés par la nature à traiter ensemble, viennent former en se ralliant l'intérêt général des sociétés.
Tci nous occupent à leur tour ceux qui ont
appliqué l'art d'écrire aux matières de politique et de législation : non cette foule d'esprits subalternes qui, par des feuilles périodiques ou des brochures non moins éphémères, caressaient les passions de la multitude, quand la multitude avait la puissance ; mais un petit nombre d'hommes plus ou moins distingués par leurs talens , également louables par leurs intentions. Un habile dialecticien , M. Sieyes, en des ouvrages où la force de la pensée produit la force du style, a .^traité d'importantes questions de politique générale. Un écrivain, célèbre en plus d'un genre , M. le duc de Plaisance; comme lui , M. Rœderer, M. Dupont de Nemours, M. Barbé - Marbois ; après eux, M. J.-B. Say, M. Ganilh, ont porté l'intérêt et la clarté dans les diverses parties de l'économie politique. Les Elémens de Législation, publiés par M. Perreau, ne sont pas indignes d'être cités. L'auteur d'un livre honoré du prix d'utilité que décernait l'Académie française , M. Pastoret , exposant les principes de la législation pénale, a cru pouvoir déterminer comment la loi doit poursuivre pour être humaine ; quand elle doit frapper pour être juste; où elle doit s'arrêter pour être utile.
Nous remarquerons dans les œuvres de M. de Lacretelle un discours brillant et renommé sur la nature des peines infamantes. Tous ces écrivains ont marché avec la raison de leur siècle ; et plusieurs ont accéléré sa marche. En évitant d'agiter après eux des questions délicates , nous n'évitons pas de rendre justice au mérite quelquefois éminent qu'ils ont déployé. Avant de passer à l'art oratoire , oii nous retrouverons la politique et la législation présentées sous des formes nouvelles pour la France , nous aurons à parler d'un Traité sur l'éloquence de la chaire , livre éloquent luimême , où M. le cardinal Maury donne d'excellens préceptes , après avoir donné d'éclatans exemples. Dans la critique littéraire, plusieurs écrivains nous offrent des études approfondies, des commentaires judicieux sur nos grands classiques : M. Cailhava , sur Molière; M. Palissot, sur Corneille et sur Voltaire ; Chamfort, sur La Fontaine, dont, jeune encore , il avait fait un charmant éloge ; et T.a Harpe , sur Racine, que jadis il avait loué dignement. Nous ne négligeons pas de remarquer des additions nombreuses aux Mémoires littéraires de 31. Palissot, livre souvent instructif, toujours écrit
avec une rare élégance. Nous n'oublions pas le travail de M. Ginguené sur la littérature italienne, ouvrage utile , considérable et déjà fort avancé. Ici se présentent les derniers volumes du Cours de La Harpe , et sa correspondance en Russie. Après avoir apprécié les talens incontestables de ce littérateur qui n'est plus, nous serons obligés de faire sentir l'extrême rigueur qu'il se croyait en droit d'exercer contre la plupart de ses contemporains, et surtout contre ses rivaux ; ce blâme sans restriction qui n'est presque jamais équitable; ce plaisir de blâmer qui décrédite un censeur habile; souvent l'injustice évidente et, dans la justice même, cette injurieuse amertume si contraire à l'urbanité française. A cette occasion, nous examinerons les règles d'une saine critique. C'est prendre l'engagement de les observer dans tout le cours de notre ouvrage ; et peut-être est-il important d'en rappeler le souvenir, quand elles paraissent oubliées. Ces règles , fondées sur la justice , sur le véritable esprit des sociétés, et consacrées par le caractère national , ne sont , comme en tout autre genre, que la pratique des écrivains qui ont mérité le plus d'estime.
lo INTRODUCTION.
Dans l'art oratoire se présente, au commencement de l'époque, le recueil des Oraisons funèbres et des Sermons de l'évêque de Sénez , Beauvais, prélat qui dut ses dignités à son mérite, et qui se montra quelquefois le digne successeur de Bossuet et de Massillon. Le barreau français parut s'appauvrir , quand ses soutiens enrichirent la tribune. A ce mot, notre mémoire se reporte avec inquiétude vers des asssemblées orageuses. Nous les traverserons, en fuyant de nombreux écueils; et, forcés de nous souvenir qu'il y eut des factions , nous n'oublierons pas qu'il y eut des talens. Nous commençons par cet orateur illustre qui, doué d'un esprit aussi vigoureux que flexible, attacha sa renommée personnelle à presque tous les travaux de l'Assemblée constituante. Après Mirabeau viennent ceux qui combattirent ses opinions avec énergie, M. le cardinal Maury, Cazalès; ceux qui les défendirent avec succès, Chapelier, Barnave et M. Regnault de Saint- Jean-d'Angely, qui fait briller encore, au conseil d'Etat, comme à l'Institut, cette précision toujours claire, caractère particulier de son éloquence. Pourrions-nous oublier tant d'habiles jurisconsultes qui ont appliqué l'art ora-
INTRODUCTION. ii
toire aux différens objets de législation : Thouret, Tronchet, dignes rivaux; Camus, qui joignit un grand savoir à des mœurs austères ; Target, M. Merlin, M. Treilliard, dont les lumières étendues ont éclairé les tribunaux ? Nous rendons honunage à ce plan d'instruction publique, monument de gloire littéraire élevé par M. Talleyrand , ouvrage où tous les charmes du style embellissent toutes les idées philosophiques. Les assemblées suivantes nous offrent, dans le même genre, deux productions d'un rare mérite: l'une du profond Condorcet; l'autre de M. Daunou, dont plusieurs législateurs ont estimé les travaux utiles, l'éloquence et la modestie. Nous remarquons, dans ces mêmes assemblées, des orateurs qui unirent à la probité courageuse une diction pathétique ou imposante : Vergniaux , par exemple, M. Français de Nantes, M. Boissy d'Anglas , renommé par sa présidence; M. Garât, M. Portalis, M. Cambacérès, M. Siméon. Nous ne citons que des personnes dignes de mémoire. Et comment hésiterions-nous à rap-
peler tous les talens précieux qui, parmi nous, ont honoré la tribune, puisque leurs débris sont aujourd'hui rassemblés dans les différens
corps de l'Etat? leurs débris : car, hélas! combien de philosophes respectables, d'orateurs éloquens, de jurisconsultes éclairés, d'énergicjues écrivains moissonnés durant une année désastreuse, où le talent était devenu le plus grand des crimes après la vertu! ,
Dans les camps, oii, loin des calamités de l'intérieur, la gloire nationale se conservait inaltérable, naquit une autre éloquence, inconnue jusqu'alors aux peuples modernes. Il faut même en convenir : quand nous lisons dans les écrivains de l'antiquité les harangues des plus renommés capitaines, nous sommes tentés souvent de n'y admirer que le génie des historiens. Ici le doute est impossible; les monumens existent; l'histoire n'a plus qu'à les rassembler. Elles partirent de l'armée d'Italie, ces belles proclamations où les vainqueurs de Lodi et d'Arcole, en même temps qu'ils créaient un nouvel art de la guerre, créèrent l'éloquence militaire, dont ils resteront les modèles. Suivant leurs pas, comme la fortune, cette éloquence a retenti dans la cité d'Alexandrie, dans l'Egypte, ou périt Pompée; dans la Syrie, qui reçut les derniers soupirs de Germanicus. Depuis, en Allemagne, en Pologne,
INTRODUCTION. i3
au milieu des capitales étonnées, à Vienne, à Berlin, à Varsovie, elle était fidèle aux héros d'Austerlitz , d'Iéna, de Friedland, lorqu'en cette langue de l'honneur, si bien entendue des armées françaises, du sein de la victoire même, ils ordonnaient encore la victoire, et communiquaient l'héroïsme.
Au moment où les sciences et les lettres, long-temps froissées par les orages, se reposèrent dans un nouvel asile, on vit l'éloquence académique renaître et bientôt refleurir. Il n'est pas rétréci ce genre, dont les modèles variés appartiennent exclusivement à la littérature du dernier siècle. Deux écrivains illustres, Thomas et M. Garât, ont prouvé qu'en certains sujets il admet les grandes images et les plus beaux mouvemens oratoires. Souvent aussi l'art consiste à les éviter; mais l'art exige toujours l'élégance et la régularité des formes, la clarté, la justesse, et l'heureux accord des idées et des expressions. On a trouvé ces qualités réunies dans les discours que M. Suard a prononcés , comme secrétaire perpétuel , au nom de la classe de la littérature française. C'est avec le même succès qu'au nom des autres classes ont été remplies les mêmes fonctions.
i4 INTRODUCTION.
M. Ariiault, dans plusieurs solennités, a répandu beaucoup d'intérêt sur des objets d'instruction publique. Parmi les panégyristes, l'éclat et la facilité du style ont distingué M. de Boufflers, M. François de Neufchâteau, M. Cuvier, M. Portalis; et l'on a paru surtout écouter avec un plaisir soutenu l'éloge de Marmontel , ouvrage plein de mérite , dicté à ]M. Morellet par la philosophie et l'amitié. Enfin, car il est impossible de tout citer, de bons discours de réception, de belles réponses, une foule de productions diversement estimables garantissent que ce genre d'écrire reprendra l'influence utile dont il jouissait autrefois, soit à l'Académie française, soit à l'Académie des sciences, lorsque plus d'mi homme célèbre, membres de ces deux sociétés, maintenaient entre leurs différentes études cette union qui donne aux sciences une utilité plus générale, aux lettres une direction plus étendue.
L'histoire, cette partie importante, fixera long-temps notre attention. Ce n'est pas que nous prétendions tirer de l'oubli une foule de mémoires particuliers sur la révolution française. Vicieux ou nuls quant au style, n'offrant d'aillem s que des plaidoyers en faveur
INTRODUCTION. i5
des différens partis, ils rentrent dans la classe des écrits polémiques; et nous les écarterons avec eux. Nous aurons toutefois à parler d'un assez grand nombre d'ouvrages. Là, AI. de Castera peint une souveraine qui brilla plus de trente années sur le trône de Pierre -le- Grand. Ici, M. de Ségur, en traçant le tableau politique de l'Europe durant une époque orageuse, communique à son style la sagesse de ses opinions. Nous ferons ressortir le mérite d'un précis sur l'histoire de France, ouvrage de Thouret, l'un des membres les plus regrettables de l'Assemblée constituante. L'époque nous présente un livre supérieur encore, au moins pour les grandes qualités de l'art d'écrire. Un académicien qui n'est plus, Rulhière, a raconté les évènemens mémorables écoulés dans les derniers siècles en ces régions et sin^ ces mêmes bords de la Vistule où, portant la victoire, nos guerriers ont conquis une paix glorieuse. Quoique cet ouvrage posthume soit resté incomplet , nous y recomiaîtrons partout l'empreinte d'un talent perfectionné par le travail, et quelquefois très -éclatant. Nous n'oublierons pas une intéressante production de M. de Bausset, la Vie de ce prélat immortel,
i6 INTRODUCTION,
qui parla du peuple à la cour, donna Télémaque à notre langue, réunit l'éloquence, la religion, la philosophie, et fut simple à la fois dans son génie, dans sa piété, dans sa vertu. Les voyages font partie de l'histoire. Nous suivrons dans l'Amérique septentrionale les pas de M. de ^ olney, qui, jadis, en traversant TEgypte et la Syrie, écrivit un des beaux ouvrages du dix -huitième siècle, et le chefd'œuvre du genre. Des hommes habiles ont rédigé les annales des sciences , ou tracé le tableau fidèle des opinions humaines. M. Naigeon, achevant mi grand travail, commencé par Diderot, décrit la marche lumineuse de la philosophie ancienne et moderne. M. Bossut sait intéresser par la diction dans l'Histoire des Mathématiques; avec M. de A olney, la raison éloquente interroge des ruines accumulées durant quarante siècles; avec M. Dupuis, l'érudition raisonnable cherche l'origine commune des diverses traditions religieuses. Là nous trouvons encore une esquisse profonde et rapide des progrès de l'esprit humain, dernier ouvrage, et presque dernier soupir de Condorcet, testament fait par un sage en faveur de l'humanité.
Avant que, parmi nous, on eût appliqué l'art d'écrire à l'histoire des sciences, on savait à quelle hauteur il peut atteindre dans les sciences même qui ont pour objet l'étude de la nature. Buffon nous l'avait appris; et nous aurons l'occasion de remarquer combien son digne continuateur, .M. de Lacépède, a su profiter des leçons d'un si grand maître. Nous verrons Lavoisier, M. de Fourcroy, porter dans la chimie cette clarté, la première qualité du style, et la plus nécessaire à l'enseignement. De là nous examinerons si les théories relatives aux différens arts d'imitation n'offrent pas sous le même point de vue un perfectionnement remarquable. Nos recherches ne seront pas infructueuses. Nous ferons surtout observer avec quelle élégance facile M. Grétry a traité de l'art musical, qu'il a long -temps honoré sur nos deux scènes lyriques par des productions dont la mélodie et la vérité ne sauraient vieillir.
Nous ne passerons point à la poésie sans jeter un coup-d'œil sur les romans, genre qui se rapproche de l'histoire par le récit des évènemens; de l'épopée, par une action fabuleuse en tout ou en partie; de la tragédie, par les
Œuvres posthumes. III. 1
i8 INTRODUCTION.
passions; de la comédie, par la peinture de la société. Nous n'indiquerons même pas une foule de compositions frivoles ou sans caractère; mais nous apprécierons l'esprit et le talent de plusieurs dames, qui marchent avec distinction sur les traces de la femme illustre à qui nous devons la Princesse de Clèves. Nous remarquerons Atala, ornement du livre considérable où M. de Chateaubriand développe le génie du christianisme. Nous trouverons, dès la première année, le meilleur, le plus moral et le plus court des romans de l'époque entière, cette Chaumière Indienne, où l'un des grands écrivains qui nous restent, M. Bernardin de Saint -Pierre, a réuni, comme en ses autres ouvrages , l'art de peindre par l'expression, l'art de plaire à l'oreille par la musique du langage, et l'art suprême d'orner la philosophie par la grâce.
La poésie nous présentera d'abord ce genre éminent et sublime consacré à chanter les hommes qui font la destinée des nations : le poème héroïque. Les chantres capables d'atteindre à l'épopée ne sont pas moins rares que les personnages dignes d'être adoptés par elle : cinq chefs-d'œuvre épars en trente siècles le
prouvent assez. Si, dans l'espace que nous avons à parcourir, nous apercevons à peine une tentative estimable, mais défectueuse, les Helvétiens, nous aurons à concevoir de plus hautes espérances, garanties par les talens poétiques de M. de Fontanes, qui brille aujourd'hui comme orateur à la tête du Corps législatif. En passant au poëme héroï-comique, nous tâcherons de ne pas oublier l'extrême circonspection qu'exigent de certaines matières, et de payer en même temps le tribut d'éloges que la justice réclame pour un de nos meilleurs poètes, M. de Parny. Après les compositions originales viendront les imitations et les traductions en vers de quelques épopées célèbres. Parmi les imitateurs, M. tarseval de Grandmaison, à qui l'on doit les Amours épiques, et M. Luce de Lancival, auteur d'Achille à Scyros, doivent être distingués de la foule; mais des traductions du premier mérite nous occuperont bien davantage. Virgile et Milton semblent parler eux-mêmes notre langue; et, grâce à un classique vivant, que ce mot fera nommer, grâce encore à M. de Saint- Ange, habile et laborieux traducteur d'Ovide, nous aurons le plaisir d'observer qu'à cet égard l'é-
ao INTRODUCTION,
poque actuelle est supérieure à toute autre. On n'avait pas porté si loin jusqu'à ce jour, au moins en des ouvrages d'une telle importance, l'art difficile de conquérir les beautés de la poésie étrangère, et de traduire le génie par le talent.
Dans la poésie didactique, c'est encore à M. Delille que l'époque doit sa fécondité. Il a répandu dans trois poëmes originaux cette richesse de style qu'il avait déployée en traduisant l'Enéide et le Paradis perdu. Le poëme de l'Imagination surtout suffirait pour fonder une haute renommée. M. Esménard, M. Castel, et quelques autres, viennent ensuite, dignes encore d'éloges, loin cependant de leur modèle. Lebrun seul aurait soutenu la concurrence avec M. Delille, s'il avait achevé son poëme de la Nature, dont il nous reste des fragmens d'un mérite supérieur. Sans émule dans le genre de l'ode, Lebrun tira des sons harmonieux de la lyre pindarique, si rebelle aux chantres vulgaires; et nous remarquerons que ses derniers accens furent consacrés à nos derniers triomphes. Il était digne de les chanter.
M. Paru, traducteur d'Horace, a montré
INTRODUCTION. ii
dans cette difficile entreprise un goût pur, un esprit flexible, une étude approfondie des ressources de notre versification. La poésie erotique s'honore de M. de Parny, de M. de Boufflers. Des poètes, que nous allons retrouver avec éclat sur la scène française , se présentent déjà sous des formes brillantes et variées : M. Ducis, dans l'épître; M. Arnault, dans l'apologue; M. Andrieux, dans le conte; M. Legouvé, M. Raynouard, en de petits poèmes d'un genre grave et philosophique. Après ces talens exercés, on voit se former de jeunes talens, qui donnent plus que des espérances. Deux ans de suite, ^I. Millevoie, remarquable par l'élégance du style, a remporté le prix de poésie. M. Victorin Fabre, plus jeune encore, a mérité, deux ans de suite, une honorable distinction. Plusieurs, qu'il est impossible de citer ici, ne seront point oubliés dans notre ouvrage, oii nous fuirons la sévérité, persuadés qu'en littérature, comme en tout le reste, l'indulgence est plus près de la justice.
Ici se présente à nos regards la poésie dramatique, dont les deux genres eurent tant d'influence sur notre langue, sur notre littérature entière et sur les mœurs nationales. Dans la
tragédie paraît le premier ]M. Ducis, inventeur même quand il imite, inimitable quand il fait parler la piété filiale, poète justement célèbre, et dont le génie pathétique a tempéré la sombre terreur de la scène anglaise. Des émules très-distingués marchent ensuite : M. Arnault, si noble dans JMarius, si tragique dans les Vénitiens; M. Legouvé, dont la Mort d'Abel offre une élégante imitation de Gessner, et qui déploya beaucoup d'énergie dans Epicharis ; M. Lemercier , qui , dans Agamemnon , sut fondre habilement les beautés d'Eschyle et de Sénèque; enfin M. Raynouard, qui rendit un brillant hommage à des victimes honorées des regrets de l'histoire. Nous indiquerons les scènes intéressantes du Joseph de M. Baour- Lormian, et ce qu'il y a d'estimable dans l'Abdélasis de M. de Murville. Quelques réflexions ne doivent pas être négligées. On ne saurait reprocher aux bonnes compositions tragiques de l'époque la multiplicité des incidens, la profession des personnages subalternes, les épisodes inutiles, la fadeur des scènes élégiaques. Partout l'action est simple, et presque toujours sévère. La marche des poètes n'est |)oiat timide. Sans violer les règles anciennes,
INTRODUCTION. aS
ils ont obtenu des effets nouveaux. Du reste, ils ont conservé ce caractère philosophique imprimé à la tragédie par le plus beau génie du dernier siècle; et, sur ses traces, la plupart se sont ouvert les routes variées de l'histoire moderne , immense carrière qui promet longtemps des palmes nouvelles aux poètes capables de la parcourir. On a tout dit, si l'on en croit des hommes qui n'ont rien à dire. Heureusement l'erreur est évidente. En quelque genre que ce soit, l'art est semblable à la nature, son modèle : il a des règles, connne la nature a des lois; il n'a point de bornes, puisque la nature est infinie.
En passant au genre de la comédie, nous trouvons, dès les premières années, la jolie pe. tite pièce du Couvent, par M. Laujon; les Ménechmes grecs, par M. Cailhava, comédie d'intrigue amusante et bien conduite; un ouvi^age élégamment versifié , la Paméla de iM. François, copie de celle de Goldoni, mais copie supérieure à l'original. Deux rivaux exercés à lutter ensemble, Fabre d'Eglantine et Collin d'Harleville, enrichissent la haute comédie ; l'un en dessinant à grands traits l'égoïsme impassible et la vertu passionnée; l'autre en peignant
avec une vérité fortement comique les inconvéniens d'un célibat prolongé. M. Andrieux brille au même rang par un enjouement aimable, par la grâce piquante des détails et le charme continu du style. Une imagination féconde, une gaieté franche, la peinture originale des mœurs, ont assuré les succès de M. Picard. Aussi gai, presque aussi fécond, M. Duval mérite en partie les mêmes louanges. On estime une diction pure en quelques essais de M. Roger. Ici nous indiquons un perfectionnement dont il est juste de faire honneur aux principaux écrivains que nous venons de nommer, peut-être encore au changement qui s'est opéré dans nos mœurs. Durant l'époque entière, les comédies un peu remarquables n'offrent aucune trace de ce jargon qui fut long -temps à la mode. Pour réussir, il a fallu être naturel ; et l'on a banni entièrement le style précieux , le faux esjirit , le ton factice que des auteurs plus recherchés qu'ingénieux avaient introduits sur la scène comique.
Dans le drame, genre défectueux, mais susceptible de beautés, nous distinguons Beaumarchais, que ses comédies et ses mémoires
INTRODUCTION. a5
avaient déjà rendu célèbre; M. Monvel, auteur qui a mérité de nombreux succès, et l'un de nos plus grands acteurs; M. Bouilli, dont les pièces respirent cet intérêt que produit une excellente morale. Sur la scène illustrée par Quinault, se font remarquer 31. Guillard et M. Hoffman; plus récemment, M. Esménard et M. Jouy : sur l'autre scène lyrique, M. Hoffman encore, M. Monvel, M. Marsollier , M. Duval. Après avoir rendu justice à des productions agréables , forcés toutefois de renouveler quelques opinions de Voltaire, et d'observer ce qu'il avait prévu, ce qu'il avait craint, l'influence de l'opéra-comique sur le goût général des spectateurs, nous reviendrons, par cette observation même , à chercher les moyens de soutenir, d'augmenter, s'il est possible, l'éclat de la scène française, où réside essentiellement l'art dramatique.
En achevant un vaste tableau dont le temps ne nous permet de tracer aujourd'hui qu'une esquisse incomplète, mais au moins fidèle, des considérations générales sur l'époque entière nous arrêteront un moment. Elles se communiquent aux littératures, ces secousses profondes qui remuent et décomposent les nations
vieillies, en attendant que le génie puissant vienne les recomposer et les rajeunir. Nous suivrons dans les diverses parties de l'art d'écrire les effets du mouvement universel. Nous chercherons quel fut sur l'époque l'ascendant du dix-huitième siècle, et comment l'époque, à son tour, peut influer sur l'avenir. Nous avons indiqué, nous prouverons qu'elle mérite une étude approfondie. En vain les ennemis de toute lumière, proscrivant la mémoire illustre du siècle philosophique, annoncent chaque jour une décadence honteuse, qu'ils opéreraient si leurs cris imposaient silence au mérite, et qui serait démontrée s'ils avaient le privilège exclusif d'écrire. Il sera facile de confondre ces assertions injurieuses, dont quelques étrangers crédules auraient tort de se prévaloir. Non, cette étrange catastrophe n'est point arrivée. La France , agrandie , n'est pas devenue stérile en talens. Nous rassemblerons sous les yeux des Français les élémens actuels de cette littérature française, dont une envieuse ignorance dénigrait, à chaque époque, et les chefs-d'œuvre et les classiques; mais qui fut toujours honorable, et qui, même aujourd'hui, malgré des pertes nombreuses, demeure
encore, à tous égards, la première littérature de l'Europe.
Et si l'esprit de parti, décoré, dans les temps de trouble , du nom d'opinion publique , avait autrefois donné de fausses directions aux idées les plus généreuses; si ce même esprit, non moins funeste en agissant d'une autre manière et par d'autres hommes, avait depuis arrêté l'essor des talens et paralysé la pensée, il nous resterait des espérances qui ne seront point déçues. L'art d'écrire s'applique à tous les arts ; il facilite l'accès de toutes les sciences ; il embrasse toutes les idées; il les éclaircit par la justesse, il les étend par la précision. Il présente en première ligne ce qui touche de plus près les hommes mémorables : l'histoire, qui raconte les grandes actions; l'éloquence, qui les célèbre; et la poésie, qui les chante. Il refleurira dans le siècle qui commence.