CHAPITRE VII
plus légère. Tel qu'il est, ce poème figurerait dans une littérature moins riche que la nôtre : s'il était corrigé avec soin, et surtout resserré de moitié, il mériterait quelque réputation, et pourrait obtenir un rang modeste, mais honorable.
Avant que le poëme des Jeux de mains fût rendu public, on l'entendait quelquefois citer comme la meilleure production poétique de Rulhière. Il avait obtenu, à de nombreuses lectures, un succès que l'impression n'a pas confirmé. En composant de petits contes tournés d'une manière piquante, et surtout en écrivant la jolie satire des Disputes, Rulhière avait prouvé qu'à force d'esprit on peut s'approcher du talent ; mais, pour un poëme d'action, le talent est indispensable. Que trouve-t-on dans le poëme de Rulhière ? la composition la plus frêle; une société brillante, se réunissant dans une maison de plaisance, et presque aussitôt repartant pour la ville, par une suite de quelques jeux de mains qui brouillent des amies regardées jusque-là comme inséparables ; une Artémise, une Corinne, une Sylvie, un Dymas, et d'autres personnages que l'on voit passer devant soi, tels que des ombres chinoises ; un merveilleux triste et mince : le spectre de la peur apparaissant à la principale héroïne, sous les traits de l'abbesse de Bon-Secours; quelques vers plutôt bien arrangés que bien faits; des images plutôt
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esquissées que rendues; des plaisanteries que l'on prendrait pour des énigmes; trois chants trèscourts, mais encore plus vides, et plusieurs digressions dans un opuscule. On a regret au tourment que l'auteur se donne pour montrer une imagination qu'il n'a pas. Son ouvrage ressemble à ces camaïeux au pastel, où les traits d'un pinceau effacé laissent à peine entrevoir les contours des figures et même l'intention du peintre. Ne rappelons point ici le chef-d'œuvre du Lutrin. La Boucle de Cheveux enlevée présente des beautés d'un ordre moins inaccessible ; elle offre de plus un sujet à peu près du même genre que le sujet essayé par Rulhière ; mais, comme en ce joli poème les incidens sont ménagés avec art! comme le merveilleux est bien choisi , bien assorti aux personnages réels ! comme il anime et domine aisément toute l'action ! Que d'images dans cette poésie svelte et rapide, et pour ainsi dire aussi aérienne que les sylphes légers qui protègent Bélinde ! Sur le fonds le plus stérile en apparence, voilà ce que sait produire un poète. Pope travaillait pour l'avenir : aussi travaillait-il long-temps. Les poèmes de société permettent une exécution plus expéditive : on les vante, on les croit même bons tant qu'ils restent en portefeuille ; mais leur réputation finit d'ordinaire le jour où leur publicité commence.