‹ uvres de M. J. Chénier (volume 2)Chapitre 139 sur 179 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

sa lyre. Avant Racine, trindignes rivaux, osant être jaloux du fondateur de notre scène, outragèrent cet homme éloquent et profond dont le génie influa sur tous les génies de son siècle. L'art du dénigrement s'est perfectionné ciiez les censeurs de profession ; mais les moyens sont restés les mêmes. On opposait autrefois Sophocle à Corneille, Corneille à Racine, Corneille et Racine à Voltaire. Aujourd'hui, grâce à la richesse touiours croissante de notre théâtre , l'envie , toujours plus riche, oppose à chaque réputation contemporaine toutes les renommées consacrées ; à chaque ouvrage tous les chefs-d'œuvre de la scène ; à chaque année deux siècles d'une gloire incontestable sans doute, mais qui, chaque année, fut contestée. Le dénigrement est facile; la vraie critique ne l'est pas. C'est elle que nous avons tâché de prendre pour guide. Par elle, nous continuerons à nous abstenir d'une censure amère, qui peut offenser et ne peut instruire, et d'une louange exagérée, indigne de plaire à des hommes dignes de louanges.

Un poète célèbre, M. Ducis, fixera nos premiers regards. Le succès à'Hanilet le fit connaître , il y a déjà quarante années. Le succès de Roméo et Juliette attira sur lui l'attention publique; et le théâtre retentissait encore des applaudissemens donnés aux scènes fameuses AOEdipe di'z Admète^

quand M. Ducis obtint Flionneur mémorable de remplacer Voltaire à l'Académie française. On doit comprendre dans la même époque le Roi Léar et Macbeth^ qui suivirent immédiatement OEdipe. Othello, la cinquième tragédie que M. Ducis ait imitée de Shakespeare , appartient à l'époque actuelle. Cette pièce a paru sur la scène avec deux catastrophes différentes. Il faut en convenir, le dénoûment heureux que M. Ducis a cru devoir préférer paraît contraire au ton général de l'ouvrage, et plus encore au caractère d'Othello. D'un autre côté, le premier dénoûment semblait trop dur : on ne s'accoutumait pas à voir le jaloux Othello tuer Hédelmone, après une longue explication. Ce n'est pas ainsi qu'Orosmane, dans l'accès de sa jalousie , immole une amante adorée ; et Voltaire, en adoptant la catastrophe de la pièce anglaise, s'était bien gardé d'en imiter les incidens, la couleur et l'exécution ; mais Zaïre est le plus in téressant des chefs-d'œuvre. En laissant cette belle tragédie à la place élevée qu'elle occupe , soyons juste pour l'ouvrage de M. Ducis. La terreur y est fortement soutenue ; on y trouve des scènes profondes, des effets nouveaux, d'énergiques détails; on remarque surtout les beaux vers où la sombre tyrannie du gouvernement de Venise est peinte avec une vérité si effrayante. En composant la trao^édie (X Abu far, M. Ducis n'a suivi d'autre

Page 1