CHAPITRE X. 3o
l'intérêt du public de prêter aux vrais talens un appui nécessaire à leur dignité comme à leurs progrès.
Peu de temps après le Marins de M. Arnault, parut la tragédie de la' Mort d'Abel, composée par M. Legouvé. Cette heureuse imitation de Gessner ne pouvait manquer d'obtenir un grand succès. On y remarque à la fois la couleur aimable du rôle d'Abel, la couleur sombre et tragique du rôle de Caïn , l'extrême simplicité du plan , l'élégante pureté de la diction , beucoup de beautés et peu de défauts. La tragédie ôi Épicharis et ISéroii n'a pas eu moins d'éclat au théâtre. Ce n'est point ici le Néron naissant de Britannicus, un tyran qui va choisir entre le crinie et la vertu : c'est Néron tout entier, dans la perfection de sa tyrannie , et par là même dans une situation moins dramatique; mais les rôles d'Epicharis et du célèbre Lucain jettent de l'intérêt dans la pièce; et la terreur est portée au plus haut point dans la catastrophe. Loin de son palais qu'il a déserté, Néron, réfugié dans un humble asyle, y reçoit sans cesse , et coup sur coup , des nouvelles de plus en plus effrayantes, jusqu'au moment où il se tue , pour échapper à la mort des esclaves. L'agonie dure un acte entier : c'est beaucoup ; mais l'horreur que le personnage inspire soutient l'attention des spectateurs ; ils jouissent de la
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longueur même de ses remords et de ses tourmens : c'est Néron qui meurt. Après avoir peint dans Fabius l'austérité des armées romaines, et cette discipline inflexible qui lui soumit trente, nations , M. Legouvé , remontant jusqu'à ces tragiques familles dont les crimes et les malheurs retentissent depuis vingt siècles sur toutes les scènes , a traité dans Etéocle et Poljnice un sujet désigné par Boileau comme indigne de l'épopée, et qui peut-être n'est guère plus convenable au théâtre. Racine, il est vrai, l'avait choisi, mais dans sa jeunesse, quand il n'était pas Racine encore, et qu'il n'avait pas approfondi le grand art qui lui doit sa perfection. M. Legouvé n'a pas craint des difficultés qu'il a su franchir en partie : il a distingué par des nuances bien saisies les deux personnages principaux , quoiqu'ils soient à peu près également odieux. Une action sagement conduite, et des scènes fortement dialoguées, rendent sa pièce recommandable. En faisant paraître OEdipe dans les deux derniers actes, comme on le voit intervenir dans les Phéniciennes d'Euripide, il a trouvé le moyen de répandre quelque intérêt sur un sujet ingrat, et plus terrible que tragique. Le même poète, essayant la tragédie moderne, n'a pas cru que le sujet de la Mort de Henri IV fût impossible à traiter. Sa pièce a réussi; mais elle a essuyé de nombreuses critiques.