‹ uvres de M. J. Chénier (volume 2)Chapitre 154 sur 179 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

ne court point après les détails agréables, mais il les trouve à volonté; toujours plaisant, jamais bouffon; toujours ingénieux, jamais bel-esprit. Il a composé des comédies qui ne sont pas connues encore : on doit souhaiter qu'il les donne bientôt , et qu'il en compose de nouvelles. Il faut des productions telles que les siennes pour maintenir au théâtre la pureté de la langue et du goût. Un digne ami des deux poètes qui viennent de fixer notre attention, M. Picard, les a suivis d'assez près dans la carrière. Vingt-cinq comédies qu'il a fait représenter avant l'âge de quarante ans prouvent son extrême facilité. Toutes ne sont pas d'une égale force; et l'habitude de composer rapidement peut même avoir influé sur l'exécution du plus grand nombre. Beaucoup ont réussi cependant ; et leur succès n'est point usurpé ; car elles présentent toujours des idées originales, des peintures vraies , des ridicules bien saisis. A la tète de ses comédies en vers nous croyons devoir placer Médiocre et rampant , le Mari ambitieux y et surtout les Amis de Collège , pièce moins importante que les deux autres, du moins quant au fond du sujet, mais plus remarquable par le mérite d'une versification soignée. Ses meilleures comédies en prose nous paraissent être le Contrat d'union , la Petite Fille et les Marionnettes , ouvrage frivole en apparence, mais en effet très-

philosophique. Il faut ajouter à cette Hste, déjà considérable, deux petites pièces fort jolies : les Ricochets et M. Musard. Nous l'avons assez fait entendre : en général les vers de l'auteur sont peu travaillés. Dans sa prose même, d'ailleurs si naturelle et si rapide, on voudrait trouver moins rarement de ces mots forts qui dessinent une scène, ou qui peignent un caractère, et dont Turcaret offre le modèle. On pourrait aussi lui reprocher d'aimer trop à faire justice des ridicules subalternes, et d'épargner les classes élevées, chez qui pourtant les ridicules ne sont pas plus rares que les vices. Ce n'était pas la pratique de Molière : il est vrai que son génie n'était resserré par aucune entrave. Au reste, la gaieté, l'invention, l'art d'observer, l'intention prononcée de corriger les mœurs, et le talent difficile de bien développer le but moral sans refroidir la comédie: telles sont les qualités essentielles d'un auteur comique ; et jNI. Picard les réunit. Aujourd'hui donc qu'il voit sa réputation établie et ses talens récompensés, s'il parvient à moins produire en travaillant davantage, on peut lui garantir, sans trop de hardiesse, des succès encore supérieurs à ceux qu'il a justement obtenus.

Nous serons courts en parlant de Demoustier; car nous ne pouvons risquer son éloge. Il a donné trois comédies en vers : Alceste a la campagne ,

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le Conciliateur, et les Femmes. La première est complètement oubliée; et l'on n'a plus rien à dire sur cette faible suite du Misanthrope. Les deux dernières, grâce au jeu des acteurs, sont encore écoutées au théâtre, plutôt avec indulgence qu'avec plaisir. On estime l'exposition du Conciliateur; mais une fable obscure et mal tissue, de fades madrigaux, de froides épigrammes, des rôles sans effets , des scènes inutiles , déparent le reste de la pièce. La comédie des Femmes a les mêmes défauts, et mérite des reproches plus graves. Quel est le sujet de cet ouvrage ? Un jeune homme entouré de cinq ou six femmes, qui sont aux petits soins pour lui, qui viennent le regarder dormir, et qui lui font tour à tour de tendres déclarations : son oncle, séducteur de profession, survient, reconnaît deux ou trois femmes qu'il a trompées, et s'explique avec elles en les persijflant. Est-ce bien dans la bonne compagnie que Demoustier avait observé ces mœurs singulières? Quant au style, jamais il n'est naturel, quoiqu'il soit toujours facile, et souvent même beaucoup trop. L'auteur a de l'esprit sans doute , mais rarement celui qu'il faut avoir. Il fait sans cesse des portraits; mais il ne peint pas, il enlumine : heureusement il est le dernier qui ait voulu conserver au théâtre un genre insipide et faux que plusieurs beaux - esprits du dix-hui-

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tième siècle avaient pris mal à propos pour la comédie.

Un sujet agréable et des scènes intéressantes ont fait réussir la Belle Fermière, ouvrage de mademoiselle Gandeille. Ce n'est pas sans succès que Flins a donné sa Jeune Hôtesse , imitée de Goldoni. Cependant , malgré quelques vers bien tournés, on sent que l'auteur français n'a pas toujours assez d'esprit pour le besoin qu'il a d'en montrer. La petite pièce à tiroir qu'il avait donnée au commencement de la révolution, sous le nom du Réveil d'Epiménide , était plus ingénieuse et mieux écrite. Chéron , mort préfet de la Vienne , nous a laissé une comédie de caractère, intitulée le Tartufe de mœurs. Quand elle fut représentée , d'abord sous le titre plus modeste de V Homme à sentimens , l'auteur négligea d'avertir que sa pièce était une copie de V École de la médisance., comédie célèbre de M. Shéridan , et la meilleure qui ait paru en Angleterre depuis Congreve et Fielding. En donnant Paméla, M. François avait cru devoir manifester les obligations qu'il avait à Goldoni; cette fois pourtant la copie était bien supérieure à l'original. Ici M. Shéridan est loin d'être égalé par son copiste : la pièce française est en vers; mais la prose nerveuse et concise de l'auteur anglais vaut mieux que des vers traînans et vides. Chéron a supprime, il est vrai,

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