‹ uvres de M. J. Chénier (volume 2)Chapitre 167 sur 179 · FRANÇAIS · texte numérisé non relu

FRANÇAIS

DEPUIS LES COMMENCEMENS DE l.S. MONARCHIE lUSQU AU RÈGNE DE LOUIS XII.

Il ne faut pas croire que les chroniques de

saint Denis fussent écrites dans notre langue dès le temps de l'abbé Suger, comme l'ont avancé mal à propos les auteurs des mélanges d'une grande bibliothèque. Le travail qui fut alors exécuté consistait à compléter la collection des chroniques latines, en suivant les annales d'Aymoin, pour la première race jusqu'à la seizième année du règne de Clovis II; ensuite le livre des gestes de Dagoberty celui qui a pour titre Les gestes des rois de France y et le troisième continuateur de Frédégaire ; pour la seconde race , les annales dÉginhard et la Vie de Charlemagne par ce même historien ; la Chronique fabuleuse de l'archevêque Turpin, pour tout ce qui concerne l'expédition d'Espagne; la Fie de Louis-le- Débonnaire ^ com

posée par l'astronome ou plutôt l'astrologue attaché à son service ; et , pour tous les temps qui suivent jusqu'au règne de Louis VI, divers auteurs inconnus, dont les ouvrages rassemblés ont formé le cinquième livre d'Aymoin. La Vie de Louis yiy par l'abbé Suger, les Gestes de Louis Fil, que l'on croit du même auteur, furent ensuite adoptés dans les chroniques; on y ajouta, pour la fin de ce règne, l'ouvrage anonyme qui porte le nom d'Histoire de Louis FIL Rigord fit une grande partie de la vie de Philippe-Auguste : elle fut achevée par Guillaume-le-Breton, qui peutêtre aussi composa la Fie de Louis FI IL Ce iuX seulement à la cinquième année du règne de Philippe-le-Hardi , comme l'a judicieusement observé Lacurne, que les Oironiques de saint Denis commencèrent à être écrites en langue française. Alors la Chronique de Pdgord et toutes les anciennes chroniques furent traduites en français; c'est à Guillaume-de-jVangis que Lacurne attribue cette traduction. Le même Guillaume-de -Nantis traduisit en français sa Chronique latine sur les règnes de Louis IX et dePhilippe-le-Hardi. Depuis ce temps, la langue française fut seule en usage dans la rédaction des Chroniques de saint Denis; mais elles continuèrent à n'être le plus souvent que des traductions; par exemple, V Histoire latine de Charles t^I, morceau très-distingué, dont l'au-

teur n'est connu que sous le nom du moine de Saint-Denis , se trouve en français dans les chroniques. Le même religieux avait écrit en latin les règnes du roi Jean et de Charles V; et il est trèsprobable que les Chroniques françaises ne sont relativement à cette partie qu'une traduction de ces ouvrages que nous avons perdus.

Froissart, qui jouit encore aujourd'hui

de quelque célébrité, nous a laissé une histoire générale depuis le règne de Philippe -de -Valois jusqu'à la fin du quatorzième siècle. C'est d'après Jean-le-Bel qu'il parcourt rapidement les trente premières années; trop jeune alors, il n'avait pu lui-même observer les événemens. Il écrit tout le reste avec beaucoup de détails, souvent même avec la confiance d'un témoin oculaire. Montaigne a loué Froissart, mais non pas tout à fait comme on loue un écrivain distingué. J'aime, dit Montaigne, les historiens ou fort simples ou eoccellens; et, après avoir parlé des historiens fort simples, qui n ont pas de quoi y mêler quelque chose du leur, Montaigne ajoute: Tel est, par exemple, le bon Froissart, qui marche en ses entreprises (l'une si franche naïveté qu ayant fait une faute il ne craint aucunement de la reconnaître et corriger à l'endi-oit où il en est averti. Lacurne a donné beaucoup plus d'éloges à Froissart; mais je crois (ju'il a été trop loin; non que cet historien soit

dépourvu de mérite ; son style est toujours sans ornement, mais il n'est pas toujours sans intérêt: il y en a dans la manière dont il raconte la première entrevue d Edouard et de la comtesse de Salisbury, en l'honneur de laquelle ce monarque institua Yordre de la Jarretière. Edouard , en voyage, se rendait au château de cette dame, qu'il ne connaissait pas encore, et dont le mari était alors prisonnier de guerre en France. Elle fit ouvrir toutes les portes , c'est Froissart qui parle, et vint hors tant richement vestue que chacun s'en esmerveilloit, et ne se pouvoit' on cesser de la regarder et remirer sa grande noblesse avec la grand' beauté , gracieux parler , et maintien quelle avoit. Froissart peint ensuite l'aimable et somptueuse réception que la dame de Salisbury fit au monarque. Edouard devint rêveur : les rois sont pressés en amour comme en tout le reste; et la déclaration fut prompte. Voici la réponse de la comtesse, du moins au rapport de Froissart : Haa, cher Sire , ne me veuilles mie mocquer ne tenter ; je ne pourrais cuider que ce fût à certes ce que vous dites, ne que si noble et si gentil prince comme vous êtes eût pensé à déshonorer moi et mon mari, qui est si vaillant chevalier , et encore git pour vous en prison. Il y a de la grâce et de la sensibilité dans cette réponse. On lit encore avec plaisir un détail d'un genre bien différent : il s'agit

du fameux prince noir; il faisait ses premières armes à la bataille de Créci. Un chevalier, le voyant en péril, va, sans l'en avertir, demander du secours à son père , Edouard III. Ici , laissons Froissart parler sa langue. « Si, dit le roi, mon fils « est-il mort , ou à terre , ou s'il est blécé qu'il ne a se puisse aider. Le chevalier répondit : nenni , « Sire , si Dieu plait ; mais il est en dur parti d'arec mes, si auroit bon mestier de votre aide. Le « roi dit : or retournés devers lui et devers ceux « qui cy vous ont envoyé; et leur dites de par « moi qu'ils ne m'envoyent meshuy quérir, ne re- « querre, pour aventure qui leur advienne, tant « que mon fils soit en vie; et leur dites que je « leur mande qu'ils laissent gaigner à l'enfant ses « espérons. Mais je veuil, se Dieu l'a ordonné, « que la journée soit sienne, et que l'honneur lui « en demoure, et à ceux à qui je l'ai baillé en « garde. » On trouve aussi dans Froissart de ces mots heureux par lesquels un personnage en peint un autre ; celui , par exemple , d'Edouard III sur Charles V: Il n y eut oncques roi qui moins s'armât, et si n'y eut oncques roi qui tant me donnât à faire; et celui de Charles V lui-même, lorsqu'il recommande , en mourant , son fils Charles VI aux ducs d'Anjou, de Berri et de Bourgogne: L'enfant est jeune et de léger esprit; et aura bien mestier quil soit conduit et gouverné de bonne doctrine.

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La critique peut faire à cet historien des reproches de plus d'une espèce; et tous sont également fondés : son style est très-diffus, surtout dans les deux derniers volumes de son histoire. Il y parle souvent de lui-même et de ses vovages; et ces deux volumes, composés dans sa vieillesse, ne valent à aucun égard les deux premiers. Tout l'ouvrage porte le caractère d'une crédulité superstitieuse: c'était l'esprit du tems. D'ailleurs Froissart était prêtre et chanoine. Lacurne veut le disculper en vain d'une partialité constante en faveur des Anglais : elle éclate surtout quand Froissart veut la cacher. Lors même qu'il paraît juste envers Charles V et le connétable Duguesclin , il laisse percer encore une prédilection marquée pour Edouard III et pour son illustre, fils. Il fut long-tems au service du roi d'Angleterre; il servit plusieurs autres princes: le comte de Foix, le duc de Brabant, le comte de Blois; ce dernier était partisan déclaré de la France. Ce fut pour lui qu'il composa ses deux derniers volumes; c'est là qu'il avoue des erreurs qu'il avait autrefois commises, aveux plus complaisans que naïfs, dont Montaigne a la bonté de lui tenir compte. Voilà ce qui arrive aux écrivains qui se constituent valets des princes: viennent-ils à changer de livrée? ils sont obligés de se contredire; et, de cette manière , la vérité peut se glisser dans leurs écrits ,

Œuvres posthumes. HI. 2.4

mais sans tirer à conséquence. Je iTai point dissimulé ce que m'ordonnaient de dire et Tamonr de mon pays et la saine critique. Toutefois , malgré les défauts et la partialité de Froissart , son livre est de ceux qu'il faut lire; il y a semé bien des choses curieuses sur les événemens, sur les personnages, sur les mœurs des tems qu'il a vus. Froissart est même, à tout prendre, l'écrivain le plus remarquable qui ait existé parmi nous durant ce faible quatorzième siècle , âge ignorant et belliqueux, où les guerriers célèbres abondaient en France, en Angleterre, en Allemagne, mais où les talens littéraires ne se trouvent qu'en Italie.

Vers le même tems la vie de Duguesclin fut le sujet de plusieurs Mémoires dont les auteurs sont inconnus. On y trouve son expédition d'Espagne, sa conquête de !a Bretagne, et tous les hauts faits d'armes qui fondent si justement sa renommée ; on y voit aussi ses chagrins et les dégoûts que lui donna le roi même, dont il avait affermi le trône. Qui le croirait? ce chevalier breton, que Charles V avait nommé connétable avec de si pompeux témoignages d'estime , et qui répara trente ans de défaites lorsqu'il apparut à la tête des armées françaises, fut soupçonné de trahison par Charles V: soupçons odieux et qui affligent dans un roi sage. Indigné de l'affront, Dugues-

clin remit au roi l'épée de connétable; et savoir s'il la reprit est un point douteux dans l'histoire. Après sa mort on lui rendit avec profusion la justice dont il ne pouvait plus jouir, justice que les hommes rendent volontiers. Il est aussi question de Duguesclin dans VHistoire de Charles V , par Christine de Pisan; mais ce qui regarde le monarque mérite ici notre attention spéciale. Cette femme célèbre, que nous avons déjà classée parmi les poètes, a dans l'histoire moins de méthode que Froissart, et plus de formes de style. Voici comme elle s'exprime à l'occasion d'un juif qui fut trompé par un chrétien : Volt le roi que la simplesse du juif fût vaitiqueresse de la malice du chrétien. Simplesse est encore du style marotique; vainqueresse a disparu de la langue , et c'est dommage ; veîigeresse y enchanteresse^ n'offensent point les oreilles délicates. Christine nous a conservé plusieurs belles paroles de Charles V. Un chevalier disait devant lui qu'on est bien heureux d'être prince. Le roi répondit : Certes, c'est plus charge que gloire. Notons ce qui suit. Et comme Vautre , en répliquant., dit: Eh! Sire, les princes sont si aises! Je ne sais, ce dit le roi , en signorie félicité , excepté en une seule chose. Plaise vous nous dire en quoi, ce dirent les autres. Certes , dit le roi, en puissance défaire bien à autrui. Remarquez encore cette réponse à des courtisans qui se plai-

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gtiaieiît de ce qu'il honorait trop les gens de lettres : Tant que sapience sera honorée en ce royaume , il continuera à prospérité ; mais quant déboutée j sera, il décherra. Christine de Pisan voit partout dans Charles V le protecteur des lettres et des sciences, vue élevée pour le tems. Il est vrai que parmi ces sciences elle place honorablement Tastrologie ; elle était fille d'un astrologue ; et d'ailleurs nous avons observé déjà que long-tems après on ménageait encore une erreur chérie du vulgaire, et surtout des princes. Ne soyons pas trop exigeans; c'est bien assez d'aimer les lumières ; il est donné à peu d'hommes d'être supérieurs à celles qui les environnent. Il est vrai que , malgré les obstacles, ceux-là font avancer leur siècle; et c'est la plus haute des gloires, comme la plus basse ignominie consiste à vouloir faire rétrograder ses contemporains vers l'ancienne ignorance, et à réduire en système social l'extinction des lumières publiques.

Juvénal des Ursins, archevêque de Rheims, a fait, au milieu du quinzième siècle, une Histoire de Charles VI : c'est le plus méthodique des historiens dont nous ayons parlé jusqu'à ce moment. Il dispose les faits avec ordre et dans la forme des annales; il évite les digressions; et, s'il raconte quelquefois les événemens arrivés hors de France, ces événemens tiennent à son sujet, que

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jamais il n'abandonne. Il écrit en véritable an)i de la France; mais son style a peu de couleur. Cependant Tépoque est si terrible que des traits d'une extrême simplicité font frémir les lecteurs, surtout ceux qui ont vécu au milieu des troubles civils. Il raconte quel ascendant la faction de Bourgogne eut dans Paris après l'assassinat du duc Jean-sans-peur, sur le pont de Montereai;. Voici ses paroles: Pour faire tuer nu homme il sujjisoit de dire: celui-là est Annagnac ; mais il n'ose s'expliquer ouvertement sur Isabelle de Bavière : il se borne à ces mots : Aucune renommée étoit que en r hôtel de la reine se passoient plusieurs choses deshonnêtes. Suffisait-il de parler ainsi d'une reine sans pitié comme sans honneur, qui fit déshériter et bannir son fds, et qui vendit à l'étranger son époux, sa fille et la France ? Ne fallait-il pas un écrivain plus énergique et plus hardi pour peindre ces tems horribles où la démence du prince était le moindre des fléaux; où la France gémissait sous le joug insolent de l'anglais Henri V ; où l'audace était du pouvoir; où les factions mventaient des mots homicides; où les crimes restaient impunis quand ils n'étaient pas punis par des crimes?

Commines loue même le connétable

(Louis de Luxembourg, comte de Saint- Paul), malgré l'arrêt porté contre lui. // étoit sage et

vaillant chevalier, et qui avait vu beaucoup. Ainsi s'exprime un serviteur de Louis XI sur une des principales victimes de son maitre : il développe habilement les intrigues de Louis avec le duc de Bourgogne, contre les Flamands; avec le roi d'Angleterre Edouard IV, contre le duc de Bourgogne; avec les courtisans du roi d'Angleterre, contre leur prince; avec l'empereur Frédéric, pour dépouiller ensemble le duc de Bourgogne, et partager ses dépouilles; mais l'empereur Frédéric raconte aux ambassadeurs de Louis la fable de l'ours et des chasseurs : elle est bonne à lire dans Commines. Le sombre despote , inépuisable dans ses ruses, intrigue même avec un peuple libre, avec les Suisses , contre son éternel ennemi , Charles-le-Téméraire. N'oublions pas ici la remarque de l'historien : Louis lui faisoit plus de guerre en le laissant faire ., et lui sollicitant ennemis en secret., que s'il se fût déclaré contre lui. Le duc périt dans une bataille. Il ne laisse qu'une hlle; et Louis intrigue avec elle pour la marier au dauphin; mais la jeune héritière de Bourgogne se trouve plus habile que lui: elle intrigue avec le duc d'Autriche Maximilien , qui fut depuis empereur, et lui porte avec sa main tous les biens de son opulente maison. Commines ne parle point du procès du duc de Nemours, le plus atroce événement du reane de Louis XI ; mais il le

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compte au nombre des sujets de joie qu eut ce prince après la mort de Charles-le-Téméraire. H ne faut pas altérer la naïveté du texte : elle est curieuse. « La joie lut très-grande au roi de se « voir au dessus de tous ceux qu'il haïssoit, et u qui étoient ses principaux ennemis. Des uns M s'étoit vengé, comme du connétable de France, « du duc de Nemours , et de plusieurs autres. Le « duc de Guyenne son frère étoit mort, dont il !< avoit la succession. Toute la maison d'Anjou « étoit morte, comme le roi René de Sicile, les i< ducs Jean et Nicolas de Calabre, et puis leur »t cousin, le comte du Maine, depuis comte de « Provence. Le comte d'Armagnac avoit été tué •< à l'estor; et de tous ceux-ci avoit ledit seigneur « recueilli les successions et les meubles. » On voit que Louis XI n'oubliait pas ses intérêts; et l'on voit encore qu'il fallait beaucoup de malheureux pour faire son bonheur.

Le talent de Commines brille surtout dans les digressions, et lorsqu'il s'arrête à réfléchir sur les événemens qu'il vient de raconter. Il n'est pas sans doute aussi profond que le fut après lui l'italien Machiavel; mais il est beaucoup plus moral. Louis XI avait porté les impots bien au-delà tlu double de ceux que levait son père. Y a-L-U Joi, flit Commines, ou seigneur sur ter re qui ait pouvoir, outre son domaine, de mettre nu dénier sur ses

sujets , sans ottroi et consentement de ceux qui le doivent payer , sinon par tyrannie et violence? On trouve ailleurs ces mots remarquables de toute manière : // donna beaucoup aux églises ; en aucunes choses eût mieux valu moins ; car il prenoit des pauvres pour donner à ceux qui nen avoient aucun besoin. Ne négligeons pas cette pensée : La guerre entre deux grands princes est bien aisée à commencer , mais très-mauvaise à appaiser par les choses qui j adviennent et qui en descendent. Le trait suivant n'est-il pas heureux? C'est grant richesse à un prince d'avoir un sage homme en sa compag/iie. Commines ne fait-il pas bien de condamner les gens qui n'ont V œil à autre chose qu'a complaire à leurs maîtres , et à louer toutes leurs œuvres, soit bonnes ou mauvaises? W. aime les lettres , et dit quelque part avec beaucoup de sens : Encor ne me puisse tenir de blâmer les seigneurs ignorans. 11 ajoute, à cette occasion, en parlant des gens de robe longue : « A tous proie pus ils ont une loi au bu, ou une histoire; et « la meilleure qui se puisse trouver se tourneroit <c bien à mauvais sens; mais les sages, et qui au- « roient lu, n'en seroient jamais abusés; ni ne « seroient les gens si hardis de leur faire enten- « dre mensonges. Et croyés que Dieu n'a point « établi l'office de roi ni d'autre prince pour être <( exercé par les bètes , et par ceux qui par gloire

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« disent : Je ne suis pas clerc. S'ils avoient été u bien nourri;, en leur jeunesse, leurs raisons se- « roient autres, et auroient envie qu'on estimât « leurs personnes et leurs vertus. » Je ne puis me dispenser de citer encore quelques mots contre l'ignorance. Plus on voit de choses en un seul livre que n' en sauraient voir ensemble et entendre par expérience vingt hommes de rang , vivans l'un après Vautre. Sans multiplier les citations, ce qui serait bien facile , recommandons la lecture de Philippe de Commines : elle est importante. C'est un historien, car on voit agir ses personnages. C'est un politique, et le plus délibéré penseur qu'ait eu la France avant Montaigne. C'est déjà même un écrivain. Son style est clair, précis, énergique, malgré les tours vieillis et les expressions surannées. C est qu'il n'écrit jamais à vide; et, puisqu'il tient les idées, il faut bien que les mots lui viennent. Le métier n'apprend qu'à faire des phrases; l'art consiste en un point unique. Voulez-vous écrire? pensez.

C'est dans les derniers tems de Louis XI que Philippe de Commines se surpasse. Là, rien n'est à citer; il faut tout lire. Comme il peint dans une agonie de trois ans ce roi cruel, qui avait perfectionné les prisons et les tourmens, s'emprisonnant, se tourmentant lui-même dans son château du Plessis-les-Tours ; multipliant les barreaux de

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fer, les broches de fer, les pointes de fer; faisant écarter les passaiis à coups d'arquebuse; changeant tous les jours de serviteurs; chassant ses principaux officiers; peu content ti'implorer la Notre-Dame de plomb, confidente de toutes ses vengeances; faisant venir la sainte ampoule, qui n'avait jamais quitté Rheims; obtenant du pape le corporal sur lequel avait chanté saint Pierre; recevant même du Grand-Turc des reliques envoyées par ambassade ; donnant dix mille écus par mois à son médecin, Jacques Coctier; somme exorbitante aujourd'hui, inconcevable pour le tems; faisant venir l'hermite de Calabre, saint François de Paule, et le priant à genoux de lui prolonger la vie! Plus despote que jamais , il veut tout garder quand tout va s'anéantir avec luimême. Hypocrite jusqu'au dernier soupir, il est vêtu richement, lui, toujours négligé à l'excès; il affecte la santé, quand la mort est sur son visage; d feint de lire ce qu'il ne voit plus; et, quand il ne peut plus parler, il répond du geste et des yeux à ce qu'il ne peut plus entendre. Quel fléau que ce prince ! Ennemi de son peuple comme des rois ses voisins, persécuteur des grandes maisons comme de sa propre famille, jaloux de son fils comme il avait été rebelle a son père, se plaisant avec les hommes nourris dans la bassesse, faisant un négociateur d'Olivier Ledaim, son barbier;

ignoble eti ses mœurs, en son langage, en ses vêtemens, il fut à la fois le modèle et la caricature de la tyrannie. Il eut tout le vouloir du despotisme; Richelieu seul en eut tout le pouvoir : hommes nés tous deux pour le malheur de la France, et différens, mais égaux en perversité. Duclos termine son histoire de Louis XI en déclarant que ce fut un roi. C'est un sarcasme beaucoup trop fort contre la royauté; et l'ouvrage de Duclos, bien inférieur aux Mémoires de Commines, fait regretter vivement la perte irréparable de la même histoire écrite par Montesquieu, qui, sans doute, avait traité le sujet comme l'aurait traité Tacite.

A la tête des historiens de Charles VIII est encore Philippe de Commines. Un autre historien, Pierre de Saligni, ne commence qu'à la troisième année du règne de ce prince, et ne passe point la septième. Comme il fut attaché au seigneur de Beaujeu, qui gouvernait alors, on croit qu'il a bien connu les intrigues de ce règne. André de la Vigne, secrétaire de la reine Anne de Bretagne, a raconté la conquête de Naples. Ces deux écrivains sont médiocres. D'ailleurs , si Charles VIII fut exempt de vices, il eut de la bonté sans vertu, et du courage sans caractère. De brillans succès suivis de revers éclatans; des conquêtes inutiles et de vastes projets déconcertés: voilà son règne.

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Un mot de Commines le peint : Il était peu entendu y mais si bon que meilleur ne se pouvait. C'est tout le mal et tout le bien qu'on en peut (lire. Courons vite à Louis XII, au moins pour nous consoler d'avoir si long - tems observé Louis XI. Les deux principaux historiens du père du peuple furent Jean de Saint Gelais et Claude de Seyssel, archevêque de Turin. Le premier expose les faits avec méthode; moins curieux d'événemens, le second fait mieux connaître l'homme. On aime à lire ce détail sur sa fidélité chevaleresque : « Au regard de la royne « Anne, duchesse de Bretagne, ainsi qu'il l'avait «honorée, vivant ledit roi Charles, comme sa «dame et princesse, depuis qu'il l'a épousée, l'a « toujours si grandement aimée, estimée et ché- « rie, qu'il a en elle mis et disposé toutes ses délice ces. » Un peu après, l'historien ajoute : «Elle le «mérite bien; car de sens, de prudence, d'hon- «nèteté, de vénusté, de gracieuseté, il en est « peu qui en approchent, moins qui soient sem- « blables, et nulle qui l'excède. » Il y a de l'élégance dans ce tour de phrase. Quelques modernes peu instruits ont reproché à Louis XII d'avoir fait déclarer nul son mariage avec Jeanne, pour épouser la femme qu'il aimait; mais Jeanne, fille de Louis XI , et fondatrice des AnnonciadeSy lui fut imposée par force, et comme stérile; car

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Louis XI voulait éteindre la maison d'Orléans, qu'il détestait : c'est ce que déclare Seyssel. Il fait sur ces deux princes un rapprochement plein de justesse: Le règne de Louis XI, dit-il, est aussi différent du règne présent comme l'empire de Domitian de celui de Trajan. Au sujet du cardinal, d'Amboise , on trouve une idée heureuse exprimée avec une précision élégante : A un tel roi bien était convenable un tel ministre. Ce trait sur IjOuis XII n'est pas moins remarquable : Au regard des flatteurs dont les oreilles des princes communément sont assiégées, ils ne sont pas bien venus envers lui. Notez ce qui suit : Et aime mieux que ses louanges soient au cœur des hommes quen la langue. On voit que cet archevêque était loin d'être dépourvu du talent d'écrire. Quant au monarque, il servit le peuple et par ses vertus et par ses défauts; il n'eut ni les préjugés du trône ni même ceux du tems. La renommée de bien des rois leur est supérieure. Louis XII, quoique justement célèbre, est supérieur à sa renommée.

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