LES POÈTES FRANÇAIS
DEPUIS I.F. RÈGNE DE PHILIPPE DE VALOIS JUSQu'a LA FIN DU RÈGNE DE LOUIS XII.
J^ous nous sommes arrêtés sur les premiers essais de la poésie française. En fait de littérature, comme en fait d'histoire, les origines authentiques ont droit à une attention particulière. Nous allons aujourd'hui tracer rapidement la marche de cette même poésie depuis le temps où nous sommes arrivés jusqu'à la fin du règne de Louis XII. Les enfans de Philippe -le -Bel ne firent que paraître successivement sur le trône : ils ne sauraient fournir une époque; mais, sous le règne de Philippede-Valois, deux poètes méritent de n'être pas ou-
I. Cette leçon et la suivante sont des fragmens d'an cours de littérature qae l'auteur avait entrepris de faire à l'Athénée. C'est à regret qae nous démembrons ici ce grand travail littéraire , auquel Chénier promettait une brillante destinée; mais, la loi du i^"^ germinal an i3, nous obligeant de publier séparément les œuvres anciennes et les œuvres postUumes d'un même auteur , nous renvoyons pour les autres leçons de ce cours de littérature , imprimées du vivant de Chénier , au 4* soldes œuvres anciennes, présente édition. (Kote de l'Editeur.)
bliés dans ce tableau général de notre littérature Ces deux poètes sont Guillaume de Déguilleville et Jean Dupin : l'un et l'autre étaient religieux de l'ordre de Cîteaux. Le premier nous a laissé trois songes en vers : ils sont fort connus sous le nom des trois Pèlerinages. L'auteur nous apprend que son admiration pour le roman de la Rose est ce qui lui inspira le désir d'écrire lui-même. Il imita , en effet, les formes de style et de composition de cet ouvrage célèbre. L'influence du roman de la Rose se prolongea durant deux siècles. Nous la retrouverons encore dans les premiers écrits de Clément Marot ; mais, ce poète excepté, Guillaume deLorris et Jean deMeung restèrent supérieurs aux écrivains qui les prirent pour modèles, et notamment à l'auteur des trois Pèlerinages. Toutefois, ces poèmes jouirent d'un succès considérable ; et les deux premiers sont dignes de quelque analyse, au moins par leur singularité.
Dans le Pèlerinage de la vie humaine, l'auteur découvre en songe la Jérusalem céleste ; elle est gardée par les anges. Il voit à la principale porte un chérubin armé d'un glaive flamboyant, selon la coutume des chérubins. Il aperçoit Grâce de Dieu, qui vient à lui : elle lui apprend beaucoup de choses utiles sur la création de l'homme , sur le péché originel, sur les deux alliances successives , et même sur la concupiscence ; elle lui
donne ensuite les sacremens du ba}3tème et de la confirmation. Mais, tandis qu'elle veut bien l'instruire, Nature, qui survient on ne sait comment, ose interrompre le sermon, et fait des argumens philosophiques. Grâce de Dieu se fâche en qualité de théologienne ; et Nature s'en va pour ne plus revenir. Grâce de Dieu, maîtresse du champ de bataille, explique à l'auteur le sacrement de l'eucharistie; et, pour lui prouver combien les philosophes ont peu d'esprit, elle lui conte qu'Aristote n'y put rien comprendre, ef qu'il fut vaincu par Sapience dans un entretien qu'il eut avec elle. Le songeur, enchanté de cette anecdote, demande le pain de l'eucharistie : il l'obtient, et reçoit de plus l'écharpe avec le bourdon. L'écharpe a douze clochettes : ce qui veut dire les douze apôtres, et encore les douze articles (\u Symbole. Grâce de Dieu lui donne en même temps un casque, un bouclier, une cuirasse, toute l'armure d'un chevalier; mais il ne veut garder que le costume de pèlerin. Sa protectrice le force au moins d'accepter des raretés qu'elle réservait pour une bonne occasion , à savoir la fronde de David et les cinq pierres qui cassèrent la tète du géant Goliath. Le pèlerin s'avise de faire quelques objections sur la nature de l'âme; et Grâce de Dieu, par une extrême complaisance, le dépouille un moment de son corps : ce qui lui fait concevoir à merveille la
différence notable qui existe entre les deux substances. Après avoir combattu plusieurs passions tour à tour armées contre lui, il tombe entre les mains de Tribulation; mais il s'en tire en récitant une oraison à la sainte Vierge. Pour échapper à de nouveaux ennemis, il se jette dans la mer; au lieu de s'y noyer, comme on pourrait le croire, il y rencontre Fortune , qui veut le séduire. Il est forcé de combattre encore des monstres ennemis de son salut, comme, par exemple, Abattement mondain , Idolâtrie , Astrologie et Géomancie : il se sauve dans un monastère, où il reste trenteneuf ans. Au bout de ce noviciat, Envie, Trahison, ScjUa et ses chiens , trouvent moyen d'entrer dans le couvent; ils se saisissent du pèlerin, qu'ils battent à outrance. Tandis qu'il panse ses blessures, Ovide vient le consoler, en lui récitant beaucoup de vers latins. Le pèlerin qu'Ovide aurait dû mieux inspirer fait un acrostiche sur son propre nom. Bientôt il rencontre la Mort, qui le frappe de sa faux ; et , dès qu'il est mort , il se réveille.
Qui croirait qu'après tant d'extravagances l'auteur puisse en trouver de nouvelles pour remplir son second poème ? le Pèlerinage de l'âme séparée du corps. Dans ce nouveau songe, le bon et le mauvais ange du pèlerin se disputent son âme: l'Ame, ayant peu d'éloquence, demande des avo-
cats, entre autres saint Benoît, saint Bernard et saint Guillaume , le patron du pèlerin. Le procès s'instruit dans les formes; et l'âme est envoyée en purgatoire. Son bon ange l'y conduit, et lui raconte l'histoire de quelques âmes qui se présentent au passage; ensuite il lui fait faire un tour en enfer, et lui explique tout le spectacle. Au sortir de l'enfer, il lui montre en passant le paradis; c'est par là que finit le songe. La conception du poème rappelle un peu la dù>ine comédie du Dante ; mais certes les détails et le style n'ont rien de commun avec la manière du poète italien, l'un des hommes qui ont porté le plus loin l'art difficile de peindre avec les mots. N'oublions pas l'idée la plus étrange de Guillaume de Déguillevijle : en voyageant du purgatoire en enfer, l'âme aperçoit le corps qui l'enveloppait autrefois ; ce corps chemine sur la terre sans s'apercevoir qu'il va tout seul. L'âme, fâchée d'être exilée en purgatoire , reproche durement au corps toutes les sottises qu'il a faites ; mais le corps lui répond : c'est ta faute , tu n'avais qu'à me mieux conduire. Comme il n'y a pas de réplique , l'âme et le corps ne poussent pas plus loin le dialogue ; et chacun s'en va de son côté. Le troisième songe, intitulé Le Pèlerinage de Jésus-Christ, n'est que la vie de Jésus, mise en rimes d'après les quatre évangélistes. On n'y peut rien remarquer, si ce n'est peut-
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être une discussion entre Marie et Joseph , où cet excellent époux lui cite l'autorité de saint Mathieu. Du reste, les trois poèmes sont remplis de discussions théologiques. Depuis le milieu du treizième siècle , la scolastique régnait plus ou moins dans tous les ouvrages considérables; et le Dante, malgré son génie, n'évita point ce défaut, qu'il a bien racheté par de nombreuses beautés de style et par des épisodes admirables.
Jean Dupin vaut un peu mieux que son confrère ; il est surtout plus raisonnable. Fauchet le place mal à propos dans le treizième siècle; il naquit au commencement du quatorzième , et mourut à la fin du règne de Charles V. Il écrivit sous Philippe -de -Valois un ouvrage de quelque étendue : le Champ vertueux de bonne vie. I..a première partie est en prose, la seconde en vers de huit syllabes. Dans toutes les deux , l'auteur passe en revue les diverses conditions humaines , et s'exprime avec beaucoup de liberté ; il n'épargne point les moines , pas même ceux de l'ordre auquel il appartient. Il reproche aux évéques, aux archevêques , aux cardinaux , l'avarice , la simonie et beaucoup d'autres vices plus graves encore mais que la discrétion nous défend de caractériser. D'après les vers suivans, il ne paraît point assez convaincu de l'infaillibilité du pape, que cependant il déifie :
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Le pape doit souvent penser Pour nous en vertus avancer :
Il est dieu souverain en terre !
De prier ne se doit lasser, Tout prêtre en sainteté passer :
S'autrement fait, je dis qu'il erre.
Il peint les juges ecclésiastiques sous des couleurs bien rembrunies. On est fâché de voir les clercs maltraités, nous ne dirons pas trahis, par un de leurs proches :
Avarice leur est à destre; Robes ont d'envie herminées ; Housses d'hypocrisie fourrées; Chapeau de paresse en la teste; Leurs maisons sont d'ire parées.
D'orgueil et de gueule fondées ; De luxure font leur digeste.
Il est facile d'observer que l'auteur n'oublie aucun des sept péchés capitaux; il y ajoute l'hypocrisie, qui n'est point comptée dans ce nombre , apparemment parce qu'elle les suppose tous. Nous citerons encore quelques vers relatifs au procès des Templiers :
Ou par droit ou par volontés
Furent Templiers condamnés;
Pape Clément leur fit tel honte :
Puis fut le temple transporté
A l'ospital , non pas donné ;
Ce pape en eut d'argent grand monte.
Quoique mauvais, ces vers sont très-remarquables. C'est vingt ans après la mort de Clément V et de Philippe- le -Bel qu'un religieux s'exprime avec cette franchise. Il s'ensuit que les doutes sur l'équité du jugement rendu contre les Templiers ne sont pas tout-à-fait aussi modernes que l'ont supposé certaines gens dont la mauvaise foi ne surpasse point l'ignorance; il s'ensuit de plus qu'à cette époque même l'opinion n'était ni esclave ni trompée ; on ne prenait point en France la persécution pour la justice , et les coups d'autorité pour des preuves.
Nous trouvons sous le roi Jean le poème des tT'ois Maries, composé par Jean de Venette, reUgieux carme, et l'un des continuateurs de l'historien Guillaume de Nangis : ce poème est piquant par son ridicule; aussi Lacurne a-t-il bien voulu Uii accorder une ample notice insérée dans les Mémoires de V Académie des Belles -Lettres. Ce carme peut être soupçonné, sans témérité, d'un grand penchant à l'ivrognerie : le miracle des noces de Cana est celui qui le frappe davantage; il le décrit avec complaisance, s'attendrit en le racontant, regrette de n'avoir pas été de la noce, et termine le récit par des souhaits plus dignes d'un prêtre de Bacchus que d'un disciple du prophète Élie. Dans un autre endroit, mêlé de français et de latin, l'auteur déclare qu'il n'aime que la fin
de la messe : ce qui est bien mal pour un homme de la profession; et, ce qui est pire, la raison qu'il en donne est encore une raison bachique :
Moult aise suis quant audio Le prêtre dire in principio ; Car la messe alors est finée, Et le prêtre a fait sa journée :
Qui veut boire s'y peut aller.
En ce poème d'une interminable longueur, Jean de Venette raconte les aventures de la Vierge , de Marie Cléofé et de Marie Salomé ; il est au fait des plus secrets détails ; il sait tout ce qui se passait dans la maison. La chambrière de la Vierge s'appelait Sarrète ; son apothicaire se nommait Gautier. La naissance de Jésus étonna grandement Joseph, au rapport de Jean de Venette. Nous n'avons pas la force de rapporter ici les reproches injustes que Joseph adresse à la Vierge, sa femme , en cette occasion délicate; mais Lacurne, il y a plus d'un demi-siècle, les a copiés sans scrupule: ce que nous faisons observer pour bien marquer la différence des époques, non pour blâmer un écrivain dont la vie entière fut consacrée à des travaux utiles, et qui ne séparait point la décence de la liberté : deux choses dont l'alliance était né^ cessaire dans un temps où l'on ne bornait point l;i littérature à quelques formules de jonglerie et de servitude.