VII
Sur La Chaussée.
La Chaussée est un auteur estimable, qui ne connaissait pas médiocrement la société. Ses vues
sont quelquefois très-fines, ses sujets très-bien conçus; mais, il faut en convenir, son esprit et ses talens poétiques étaient fort loin d'égaler sa j udiciaire.
Sur La Harpe.
On demande pourquoi le sujet de Coriolan a toujours été manqué, du moins en France. Quelques personnes pensent qu'on ne peut traiter ce sujet d'une manière heureuse : l'opinion pourrait être fondée , s'il eût été l'écueil d'un Corneille , d'un Racine ou d'un Voltaire.
Sur Lefranc de Pompignan.
M. DE Pompignan, considéré comme littérateur, avait un mérite peu commun. Il admirait, il sentait Sophocle et Pindare ; mais il n'était point né pour les atteindre. Une belle strophe et quelques vers pathétiques ne sauraient le placer au rang de ces hommes divins. La lecture assidue de Racine et des anciens modèles avait pu sans doute lui former une oreille harmonieuse , mais non lui donner ce génie brûlant qui seul fait les grands poètes, cette fécondité merveilleuse, cette hauteur de conception qu'obtiennent à peine trois
ou quatre hommes dans un siècle favorisé de la nature.
Le principal défaut du style de notre Didon française est d'être souvent faible et vague. Ce style approche quelquefois du style niais. C'est celui de tous les gens qui écrivent sans penser; et par conséquent ce sera toujours celui de beaucoup de monde.
Sur Rotrou.
Un style souvent noble et ferme, des caractères tragiques, des beautés d'un ordre supérieur , placent le Venceslas de Rotrou fort près des bons ouvrages de Corneille. Cet auteur est mort à quarante-deux ans, après avoir fait plus de trentesix Pièces , en cinq actes , tant comédies que tragédies. Elles sont toutes en vers : le seul Fenceslas est resté. S'il avait mis le tems que lui ont coûté tous ces ouvrages à n'en composer que la quatrième partie, Rotrou eût donné un grand homme de plus à la nation. Aujourd'hui même que la langue est entièrement formée, le génie le plus fécond ne pourrait, dans une vie aussi courte, fournir, à beaucoup près, ce nombre étonnant de grands ouvrages en vers. Une seule pièce excel-
lente vaut mieux que cent volumes médiocres. Cette vérité n'est pas neuve ; mais elle est trèsimportante; et même, en lisant les recueils de nos plus grands maîtres, on est tenté de la répéter souvent.
Sur Saint-Éuremont.
Saint-Évremont qui a déployé, sinon beaucoup de profondeur, du moins un bon esprit dans ce qu'il a écrit sur le génie philosophique des anciens Romains, a loué sérieusement le grand Corneille d'avoir fait parler galamment César, Sophonisbe et Maxime; mais, ce qui est bien pis, le même Saint-Évremont s'est plaint de n'avoir trouvé rien de galant dans les Géorgiques et dans XEnéide.
Sur madame de Simiane.
Comme petite-fille de madame de Sévigné , madame de Simiane se croit forcée d'avoir de l'esprit. Elle en a sans doute, et beaucoup; elle est encore de la famille; mais l'inimitable n'était plus.
Sur Voltaire.
Au lieu d'être injuste envers Sophocle, M. de
43o FRAGMENS LITTÉRAIRES.
Voltaire aurait dû, peut-être même après son succès, refaire son OEdipe; substituer à son exposition assez commune cette magnifique exposition de Sophocle^ la plus belle qu'on puisse citer dans aucune pièce et dans aucune langue; anéantir ce rôle de Philoctète , et ces vieilles amours de Jocaste , tache monstrueuse dans un bel ouvrage , et ne point oublier la scène des adieux d'OEdipe à ses enfans , scène d'un admirable pathétique, et qui contraste parfaitement avec les scènes terribles qui sont fréquentes dans cette pièce.