‹ uvres de M. J. Chénier (volume 2)Chapitre 175 sur 179 · FRAGMENS LITTÉRAIRES · texte numérisé non relu

FRAGMENS LITTÉRAIRES

monter; et lisez, pour vous en convaincre, les vers de J. J. Rousseau, une certaine ode de Fénélon, une plus détestable encore de cet éloquent Bossuet; et, si cela ne vous suffit pas, voyez un peu ce que Pascal appelle beautés poétiques : Fatal laurier, bel astre, etc. Il y a un peu mieux que cela dans Britannicus et dans Athalie.

D'autres ont prétendu que toutes les beautés poétiques peuvent se transporter dans la prose. Certes , malgré l'affectation de quelques prosateurs de ce siècle à singer les tours et les locutions poétiques, je doute qu'un seul osât mettre dans sa prose ce vers de Malherbe ,

« Et les fruits passeront la promesse des fleurs ; »

Ou ceux-ci de La Fontaine :

« Mais vous naissez le plus souvent « Sur les humides bords des royaumes du vent. »

Les vers suivans, qui sont à'iphigénie, feraientils un meilleur effet réduits en prose, c'est-àdire exempts de la rime, de la mesure et des inversions ?

« Pour comble de malheur, les dieux, toutes les nuits, « Dès qu'un léger sommeil suspendait mes ennuis , « Vengeant de leurs autels le sanglant privilège , «Me venaient reprocher ma pitié sacrilège, «Et, présentant la foudre à mes esprits confus, « Le bras déjà levé, njenacaient mes refus.»

Qu'est-ce que voudra dire eu prose le sanglant privilège des autels; la pitié sacrilège d Agamemnon; la foudre présentée à des esprits ; et des refus qu'on menace le bras let^èP Ce langage est celui d'un prophète. Les beautés poétiques n'ont donc rien de commun avec la prose; et ce sont deux choses absolument séparées. Ces exemples prouvent de plus que notre poésie ne consiste pas, comme on Ta souvent imprimé (et que de sottises n'a-t-on pas imprimées!), que notre poésie, disje, ne consiste pas seulement dans la rime, la mesure et les inversions. Bien est-il vrai qu'il faut tout cela dans la poésie ; mais il y faut encore une profusion d'images , une audace de mots dont la prose ne saurait donner qu'une faible idée. De là vient qu'un excellent prosateur, traduisant un excellent poète, est toujours moins précis que l'original , dont il ne peut rendre qu'à force de mots les tours rapides, les expressions dévorantes. Encore y a-t-il bien des choses qui sont nécessairement perdues, outre les inversions; l'harmonie délicieuse, qu'il faut toujours admirer dans notre beau Racine, et, pour finir en le citant.

Je ne sais quelle grâce Qui me charme toujours, et jamais ne me lasse.

Il est tout aussi peu sensé d'affirmer qu'il ne faut pas chercher l'instruction dans les poètes. Il

y a sans doute des poètes qui pensent peu ; mais penser peu n'est pas l'essence de la poésie. Bien loin de là! Le style des poètes non penseurs se sent toujours du vide de leur tète. Quelle différence du style de J. B. Rousseau à celui de Racine , à celui des beaux ouvrages de Corneille et de Voltaire, à celui de quelques excellentes épîtres de Boileau, de l'admirable satire sur l'homme, et des beaux morceaux de La Fontaine! Pope, malgré son tout est bien , ne pensait-il pas assez ? L'Essai sur Ihomme en fait foi peut-être. Y a-t-il en prose un ouvrage aussi court et aussi instructif, dans ces vaines questions de métaphysique? Qu'on ne dise donc plus : le poète ne doit pas songer à instruire. Voilà bien, en tout genre d'écrire, quel doit être son premier but; et je ne connais d'autre poète que celui dont parle Horace :

Jngenium cui sit, cui mens divinior , atque os Magna sonaturum , etc.

Hoi-at. Sat. IV, lib. I.

Il a donc, outre l'imagination, une intelligence divine; et vous voyez bien qu'il doit chanter, non pas de grands mots , mais de grandes choses.

Les trois fameux tragiques d'Athènes ont souvent travaillé sur les mêmes sujets. Il existait en

4^4 FRAGMEÎ^S

France une Sophonisbe avant celle de Corneille. De mauvais poètes français s'étaient exercés, avant Racine, sur les sujets à'Étèocle et de Poljnice, de Phèdre , dilphigénie, ^Esther. M. de Voltaire a fait un OEdipe , après celui de Corneille ; une Mariamne, après celle de Tristan; un BrutiiSy^ après celui de Fontenelle, ou, si l'on veut, de mademoiselle Bernard; une Mort de César , après celle de mademoiselle Barbier; une Mérope^ après YAmasis de la Grange et le Téléphojite de la Chapelle; un Oreste, une Sèmiramis , un Catilina^ un Atrée même, soit du vivant de Crébillon ,, soit après sa mort. Il a toujours été permis aux poètes d'essayer de nouveau les sujets qui leur paraissaient manques par d'autres. Si l'on fait plus mal, on ne saurait nuire à ses prédécesseurs ; si Ton fait mieux , c'est un service que l'on rend au public.

Sur les Tragiques Grecs.

Quelques personnes prétendent que les tragiques grecs sont déclamateurs : cette opinion a été, sinon créée, du moins adoptée par feu M. de Voltaire, en quelques endroits de ses ouvrages. Je ne la crois pas fondée; et, pour prouver la mienne, j'irai chercher ses propres imitations de Sophocle, et surtout les imitations d'Euripide,

qui ont illustré notre grand Racine. Lisez, au premier acte de la Phèdre française, cette belle scène entre Phèdre et sa confidente : elle est à-peuprès traduite d'Euripide. Écrite par un poète médiocre, cette belle scène serait devenue une déclamation fastidieuse. Personne n'a mieux connu le vrai langage des passions que ces anciens Grecs; et si, en traduisant leurs pensées, Sénèque, Longe-Pierre et d'autres, ont été déclamateurs , c'est qu'ils ont substitué à l'énergie, à la simplicité, à la gravité du style antique, leur propre style, c'est à dire, la bouffissure et la faiblesse. Cette déclamation, si injustement reprochée aux Grecs , est le défaut qui domine dans les poètes espagnols. Il se fait remarquer avec beaucoup d'autres dans cet étrange poète du Nord , si ridiculement exalté depuis quelques années par des gens de lettres français, dans ce Shakespeare, qui a mêlé tous les tons, confondu tous les caractères, et qui, pour quelques beautés dispersées dans trente ouvrages, dont la masse est aussi monstrueuse que la forme, office à chaque instant les fautes les plus ridicules où puisse tomber un écrivain , et souvent porte le délire et Tindécence à un degré humiliant pour l'humanité.

Sur Corneille et Racine.

Corneille était un génie supérieur à Racine; mais Racine avait un bien plus grand talent que Corneille. C'est par le talent que Racine l'emporte sur tous les poètes du lems moderne, et qu'il n'a de rival que Virgile dans les littératures anciennes.

Sur Jean-Baptiste Rousseau,

J. B. Rousseau est venu après Boileau et Racine : il est leur élève, et, malgré son talent, il est loin d'égaler ses maîtres. Si Malherbe eût écrit sous Louis XIV , Racine et Boileau ne lui seraient pas supérieurs.

Sur Cervantes.

CERVANTEsaeule secret d'être correct en faisant un ouvrage de plaisanterie qui tient quatre volumes.

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