CHAPITRE PREMIER. 4r
idées. Ainsi , selon M. Rutet , on trouverait la raison suffisante de chaque élément des mots ; et la langue philosophique existerait, au lieu d'être un simple vœu des grammairiens philosophes. Par malheur, cette opinion n'est pas démontrée. Ce qui semble évident à M. Rutet paraît offrir beaucoup d'incertitude. On lui reproche d'attacher aux désinences des mots une importance qu'elles ont rarement. On craint qu'il ne se soit égaré , en voulant assujettir la grammaire à la marche rigoureuse des sciences physiques et mathématiques. D'ailleurs, la nomenclature qu'il invente est d'une étrange complication ; et , pour la faire adopter, il faudrait prouver qu'elle est nécessaire: ce qui serait un peu difficile. Cependant de pareils travaux ont l'avantage d'exercer l'esprit ; du fond même des obscurités jaillissent souvent des lumières inattendues. S'il n'est pas bien sûr que l'auteur ait réussi dans son entreprise , du moins les recherches pénibles qu'il fait encore peuvent Je conduire à des résultats d'une utilité plus incontestable.
L'écrit de M. de Volney sur la simplification des langues orientales semble, au premier coupd'œil, devoir nous être complètement étranger; mais le discours préliminaire suffirait pour le rattacher à notre plan, du moins par le mérite du style. On va voir que le fond des idées l'y rattache
encore davantage. L'auteur, partant de cette vérité, que les différens signes du langage doivent représenter les différens sons, conçoit le projet d'un alphabet unique. Il s'agit d'ajouter un petit nombre de signes indispensables à l'alphabet ro- 7iiain, et, par ce moyen très-simple, de lui assujettir les langues de l'Asie, comme les langues de l'Europe et des deux Amériques lui sont déjà soumises. Ce projet peut déplaire à quelques hommes qui aiment les sciences occultes , et qui en veulent jusque dans les langues; mais, d'abord, faciliter l'étude des idiomes asiatiques, c'est déjà faciliter nos rapports de commerce avec l'Asie: voilà donc une vue politique. Voici maintenant une vue de grammaire générale et de la plus haute importance : à l'aide des mêmes signes , on compare aisément les divers idiomes ; on découvre, pour ainsi dire , leur degré de parenté , leur filiation , leurs analogies, leurs différences essentielles; la science étymologique s'éclaire ; la science des idées s'étend elle-même. Si , comme l'a judicieusement observé Condillac , les langues sont des méthodes analytiques plus ou moins parfaites, un alphabet unique , gouvernant toutes les langues , pourrait acheminer l'esprit humain vers une méthode universelle. En simplifiant les signes, on rapproche les langues; en rapprochant les langues, on rapproche les peuples, De la séparation des peuples