‹ uvres de M. J. Chénier (volume 2)Chapitre 88 sur 179 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Au milieu de ces mouvemens, la Pologne, envahie par les armes russes, déchirée par les factions intérieures, préfère au joug étranger les caprices de sa liberté ombrageuse. On admire encore cette liberté sur des ruines , et ses derniers soutiens qui succombent : un vieillard octogénaire , le grand maréchal de Lithuanie , beaufrère du roi , mais tout entier à la patrie ; un prince de Radziwil , épuisant pour elle son immense fortune, bravant la persécution, la misère et la fuite; des hommes nouveaux, des parvenus à la gloire, Pulawski et ses deux fils, levant des troupes qui sont quelquefois victorieuses ; deux prélats respectables, Rrasinski , évéque de Kaminiek, organisant avec son frère une confédération puissante; et l'évéque de Cracovie, Gaétan Soltik, martyr intrépide , dévoué sans espoir à la cause commune , n'ayant d'autre attente qu'un exil en Sibérie , attente que le gouvernement russe n'a pas trompée ; enfin , Mokranouski, plus brillant qu'eux tous, se trouvant partout où l'intérêt public l'appelle : aux diétines, aux armées, dans la diète; à Versailles , dans le cabinet du duc de Choiseul ; à Berlin, dans celui de Frédéric; ardent, jeune, ayant tous les courages, comme aussi toutes les passions nobles, servant l'amour et l'honneur, mais avant tout la liberté de son pays ; héros des temps chevaleresques, et républicain des temps

antiques. On conçoit aisément que iWteur comble d'éloges des personnages si dignes du souvenir reconnaissant de l'histoire. S'étonnera-t-on s'il ne traite pas aussi bien ce Poniatouski , longtemps obscur citoyen d'un État libre, amant favori d'une princesse étrangère , couronné par elle à force ouverte, lui vendant pour le nom de roi la servitude publiqiie et la sienne; et, malgré son infatigable obéissance , ne parvenant à jouer sur le trône que le rôle d'un courtisan disgracié? N'oublions pas un fait notable. Cette histoire, austèrement véridique , fut entreprise , il y a quarante ans, par ordre de l'ancien gouvernement français ; soit qu'on puisse le louer d'avoir au moins voulu rendre hommage aux droits d'un peuple allié qu'il n'avait osé secourir ; soit qu'il faille seulement féliciter Rulhière d'avoir rempli sans molle complaisance les nobles devoirs d'un historien....

Au reste, quelques travaux que suppose l'Histoire de l'Anarchie de Pologne, on a lieu d'être surpris que Rulhière n'ait pu l'achever en vingtdeux ans. Telle qu'elle est néanmoins, c'est elle qui le maintiendra célèbre. Elle n'est pas seulement beaucoup plus étendue que ses autres écrits; elle leur est fort supérieure; et c'est à haute distance qu'elle s'élève au-dessus de toutes les productions historiques publiées depuis vingt ans en Europe. Peut-être à une révision scrupuleuse, Rulhière

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