CHAPITRE V
eùt-il cru devoir abréger les trois premiers livres , qui ne sont qu'une introduction; mais il n'eût rien changé sans doute aux trois suivans , où sont réunies tant de beautés énergiques. C'est là qu'il accumule sans confusion les principaux traits de son grand tableau : en Russie , la fin languissante d'Elisabeth , les courtes folies de Pierre III , le prompt veuvage de Catherine ; en Pologne , la longue agonie du roi Auguste et celle même de son pouvoir, les outrages prodigués à Brulh, son ministre , les trames de Czartorinski , l'astuce habile de Keiserling, l'audace féroce de Repnine, et cette diète, trop mémorable, où Stanislas Poniatouski fut élu roi des Polonais par le sabre des Moscovites. Le reste est moins fort , sans être faible ; et plusieurs morceaux sur les réclamations des dissidens , sur la guerre des Turcs , sur les confédérations polonaises, sont encore animés par un talent rare. L'auteur, dans les diverses parties que nous indiquons , approche quelquefois de Thucydide, dont il retrace les formes heureuses; et, si l'ouvrage entier se soutenait à ce degré de vigueur, après les chefs-d'œuvre de Voltaire , d'ailleurs conçus et exécutés dans luie manière différente, nous cherchons en vain quelle histoire il serait possible de lui comparer, pour la beauté du plan, pour l'art de mettre en jeu les caractères , pour la chaleur et la grâce du style.
M. de Castéra, plus de dix ans avant la publication de l'ouvrage de Rulhière , avait fait paraître une histoire de l'impératrice de Russie, Catherine IL Un règne de trente-cinq ans , brillant à plusieurs égards, et presque toujours heureux, au moins dans l'acception vulgaire du mot, pouvait devenir l'objet des études d'un historien. Les déchiremens de la Pologne , l'imbécillité du divan, l'inaction léthargique de l'empire ottoman, qui semblait se résigner à sa ruine , ont bien facilité les succès militaires de cette souveraine. Il raconte avec une austère franchise l'étrange événement qui donna le trône à Catherine ; et , quoiqu'il saisisse toutes les occasions de vanter le bien qu'elle a fait, celui même qu'elle a voulu paraître faire, il a semblé trop véridique. On pourrait soupçonner au contraire qu'il a souvent usé d'indulgence; mais les actions parlent d'elles-mêmes. On trouve d'amples détails dans l'ouvrage de M. de Castéra. Le style en est correct , naturel et grave ; on y voudrait quelquefois plus de souplesse et plus d'énergie. Il y a de la rapidité dans les narrations, peut-être aussi des couleurs trop peu variées et trop peu distinctes dans la peinture des principaux caractères. Quoi qu'il en soit, c'est un livre fort estimable. Déjà bien fait en général, il mérite d'être perfectionné dans plusieurs parties. L'auteur est en état de sentir mieux que personne,