‹ uvres de M. J. Chénier (volume 3)Chapitre 1 sur 50 · uvres de M. J. Chénier · texte numérisé non relu

uvres de M. J. Chénier

(chargé de porter la parole en cette occasion solennelle, je sens tout le poids du devoir qui m'est imposé. Je me félicite cependant d'un choix trop honorable : il me donne le droit de rendre, au nom du jury des Ecoles centrales, un témoignage public de reconnaissance et d'estime à tant d'habiles professeurs dont le zèle infatigable égale les talens éprouvés. La jeunesse confiée à leurs soins ne restera pas étrangère à nos éloges : le concours actuel prouve, avec éclat, les efforts heureux des élèves pour se rendre dignes de leurs maîtres. Mais, en proclamant les succès d'un établissement récent encore, et déjà victorieux de

nombreux obstacles, il ne sera peut-être pas inutile de jeter un conp-d'œil sur les siècles qui nous ont précédés; d'esquisser en traits rapides, de diviser eu tableaux historiques, de comparer entre eux, à des époques successives, et les progrès des connaissances en Europe, et les progrès de renseignement public en France. Quand nous serons une fois parveiuis au point où le nouveau système a remplacé l'ancien mode, il deviendra facile de juger si Tinstitution abandonnée n'était pas vicieuse, à-la-fois, dans ses détails et dans son ensemble; si la nouvelle, au contraire, n'est pas le résultat de l'accroissement des lumières universelles; si, dans l'état même où elle se trouve, il ne serait pas injuste de dissimuler le haut degré de perfectionnement où elle a porté l'instruction : premier besoin des hommes en société, première dette de la société envers ses membres, premier objet des soins d'un gouvernement ami des hommes.

Soit qu'on veuille placer l'origine de l'Université de Paris sous Philippe-Auguste, ou sous la fin du règne de Louis-le-Jeune; soit que, remontant plusieurs siècles, on lui donne Charlemagne pour fondateur, ce n'est pas à une époque si lointaine, ce n'est pas même dans le cours des âges qui l'ont immédiatement suivie, que l'on peut raisonnablement chercher parmi nous les progrès de l'ensei-

giiemeiit public. Quel pouvait éire en effet l'enseignement dans un pays où aucune science n'existait encore? ce quil était dans TEurope entière, en ces temps de barbarie universelle. Chaque jour, la tyrannie féodale étendait, fortifiait ses racines, sous les successeurs du vaste empire et non du génie de Charlemagne. Une noblesse, exclusivement guerrière, plaçait l'ignorance au premier rang de ses privilèges; la science, ou du moins ce qu'on appelait ainsi, était reléguée avec mépris dans les monastères et parmi les prêtres, tandis que, par une contradiction apparente, qui n'était pourtant que la suite nécessaire d'un tel ordre de choses, on laissait s'accroître immodérément la richesse et la domination sacerdotales. En vain quelques esprits supérieurs, flambeaux jetés par intervalle au milieu de cette longue nuit: un Suger dans le ministère, un Louis IX sur le trône, posaient d'une main bienfaisante et courageuse les premières bases de la justice civile et de l'administration publique; tributaires euxmêmes des préjugés de leur siècle, ils ne pouvaient encore fonder le véritable enseignement. Tout sommeillait en France, tout, jusqu'à l'imagination, qui charme l'esprit humain long-tems avant que la philosophie vienne l'éclairer. Notre langue et notre littérature étaient bien loin d'essayer leurs forces. Elles restaient plongées dans

une enfance débile, au tems même où le génie du Dante créait le génie de la langue toscane, où Bocace le perfectionnait par la clarté, où Pétrarque l'embellissait par l'élégance et l'harmonie. La théologie composait la partie la plus considérable des études. Elle seule donnait l'influence et la renommée; elle gouvernait le monde du fond des cloîtres et des collèges. C'est elle qui faisait régner tour à tour sur l'opinion des peuples un Bernard, alors puissant par l'éloquence, mais que l'histoire ne cite plus que pour lui reprocher une croisade malheureuse, et le divorce impolitique de Louis-le-Jeune ; un Abailard, plus cher à la postérité par ses malheurs que par sa doctrine; un Scot, un Bonaventure, un Thomas d'Aquin, les oracles de l'École; un Pierre Lombard, surnommé le maître des sentences; un Albert, qui serait encore appelé grand si la multitude et le poids des volumes suffisaient pour assurer un pareil titre. Aux études purement théologiques se joignait le droit canon, quelquefois même un peu de droit civil, mais sans suite et souvent abandonné; au lieu de philosophie, l'explication de quelques livres d'Aristote; livres qui, depuis long -tems connus, commencèrent à devenir en vo£:ue durant le cours du onzième siècle; la rhétorique, dans le siècle suivant, faisant une apparition subite, et s'éclipsant tout-à-

coup; ajoutez de grossiers élémens des lettres grecques et romaines; une grammaire aussi vaine dans ses principes que dans ses résultats; une connaissance informe des mathématiques dans lesquelles on faisait entrer la musique, c'est-àdire le chant d'église; enfin, quelques notions de physique et d'astronomie, faibles traditions des Arabes. Ces notions étaient défigurées par tous les rêves de l'alchimie, de l'astrologie judiciaire et de la magie : rêves d'autant plus respectés alors qu'ils étaient plus chimériques; car l'ignorance aime les prodiges : elle éprouve toujours le besoin de croire. On sent bien que de telles études ne présentaient nul examen, nulle méthode, et par conséquent nul progrès. Les diverses parties de l'enseignement s'embrouillaient, s'enchevêtraient, pour ainsi dire, et venaient toutes se confondre dans les subtilités de la scolastique. Six siècles n'avaient encore enfanté que la science de la dispute, et l'art d'obscurcir toutes les questions par une interminable controverse.

Vers le milieu du quinzième siècle, époque à jamais solennelle, un obscur habitant de Mayence, Jean Guttemberg, imitant le procédé de la gravure, alors récemment inventé, mérita un immortel souvenir par la découverte de l'imprimerie. A Rome, à Venise, à Paris, les hommes intéressés à conserver précieusement le dépôt

s PROGRÈS DES CONNAISSANCES

de toutes les erreurs voulurent étouffer dans sa naissance cette merveilleuse découverte. Ils étaient fidèles à leur profession, et conséquens à leurs principes. Ils sentaient que l'imprimerie devait changer le monde, puisqu'elle faisait partir l'esprit humain d'un point déterminé, et que, par cela seul, elle lui prescrivait une marche indéfiniment progressive. Les grands événemens se pressaient alors : l'empire d'Orient expirait; Mahomet II élevait la puissance ottomane sur les débris du trône de Constantin ; chassés des confins de l'Europe, les Grecs du Bas -Empire refluaient vers l'Italie, la France et l'Allemagne, avec les traditions des langues savantes et de la saine littérature. Les manuscrits, long-tems relégués dans les cloîtres ou confiés à des mains peu nombreuses, furent bientôt multipliés à l'infini par l'industrie des Fauste, des Schœffer, des Sweyneim, des Pannarts, des Jenson, des Géring, des Aides. Les éditions sorties de leurs presses célèbres sont encore aujourd'hui placées au rang des modèles typographiques, et consultées comme les manuscrits eux-mêmes. Alors s'élancèrent de leurs vieux monumens les ombres des écrivains illustres de l'antiquité. Alors revécurent, pour tous les siècles, Homère, le plus sublime, Yirgile, le plus parfait des poètes; Aristote et Pline, observateurs et confidens de la nature; Tite-Live, qui,

sujet d'Octave, décrivait si pompeusement la gloire de la république absente; Tacite, qui, sous la tyrannie présente, burinait les crimes des tyrans; Cicéron, sauveur de sa patrie, et par-là même plus grand qu'eux tous; homme éternellement classique, et dont le nom sera prononcé avec vénération tant que l'on chérira sur la terre la philosophie, l'éloquence et la liberté. Tandis que Lascaris, Démétrius-Chalcondyle, Politien, Sannasar, faisaient refleurir en Italie l'élégance attique et l'urbanité romaine, Purbach, Régiomontanus, Bernard Walther, au sein de l'Allemagne, relevaient les mathématiques et l'astronomie. Partout s'accumulaient en même tems les conquêtes du génie, du travail et du courage: Vasco de Gama dirigeait l'aiguille aimantée: invention long -tems inutile d'un siècle ignorant et timide. Il découvrait de nouvelles mers; Christophe Colomb, un nouveau monde. L'intelligence humaine, prenant un essor puissant et rapide, souriait à l'immense carrière qui lui restait à parcourir.

Sous de tels auspices s'ouvrit cet imposant seizième siècle, si plein d'hommes et de choses, si fertile en talens élevés, en caractères profonds, en révolutions mémorables. La belle Italie reconquit sa gloire antique; tous les germes conservés dans cette terre féconde semblaient en sortir et se développer à -la- fois : Raphaël créait le chef-

lo PROGRÈS DES CONNAISSANCES

d'œuvre de la transfiguration ; Bramante élevait la Basilique de Saint- Pierre; Michel- Ange égal à tous les deux, et sans égal dans la sculpture, portait avec eux les arts du dessin à un degré de perfection qu'ont à peine soutenu, durant le même siècle, Corrége, Jules Romain, les Caraches, Titien, Paul Véronèse et Palladio. La poésie n'avait pas un moindre éclat : la Jérusalem délivrée du Tasse prenait son rang auprès de X Iliade et de \ Enéide; l'Arioste obtenait une palme, peut-être encore plus brillante, dans un genre inconnu aux anciens ; Machiavel sondait les profondeurs de la politique, et Guichardin rendait à l'histoire sa sévérité majestueuse. Quelques rayons de cette vive lumière se répandirent sur le reste de l'Europe : ils firent éclore en Portugal un Camoens; en Espagne un Cervantes; en Angleterre un Shakespeare, génie inculte, mais abondant et vigoureux; parmi nous enfin l'élégant Malherbe, le plus ancien des classiques français. La physique, l'astronomie, les mathématiques, faisaient aussi des pas immenses : Copernic, eu Prusse, renversait le système planétaire inventé, ou plutôt complété par Ptolémée. Il y substituait cette théorie sublime des planètes tournant sur leur axe autour du soleil, immobile au centre du monde. Le Danois Tichobrahé, moins heureux en physique générale, portait beaucoup plus loin la science astrona-

ET DE L'ENSEIGNEMENT. ii

mique, soit en multipliant les découvertes, soit en perfectionnant les instrumens destinés à l'observation. Viète, géomètre habile, dont la Fi\ince, sa patrie, ne doit pas négliger la gloire, appliquait le premier l'algèbre à la géométrie. Ses diverses méthodes pour construire ou pour résoudre les équations préparaient les vastes progrès du siècle suivant dans l'analyse mathématique. Le calendrier grégorien s'établissait : inférieur au calendrier actuel, mais supérieur à celui qu'il remplaçait, il était repoussé comme nouveau par la même classe d'hommes qui maintenant le protège, comme ancien : esprits paresseux et jaloux, dont la raison sans mouvement voudrait paralvser la pensée humaine! Heureusement d'autres esprits assurent sa marche indépendante ; et le seizième siècle en possédait beaucoup de cette trempe. Dans les parties même où l'on n'avait encore rien appris, on savait déjà désapprendre: Ramus attaquait avec courage les vaines subtilités de la logique et de la métaphysique d'x\ristote; et, dans le beau livre des Essais, le génie indépendant de Montaigne introduisait le scepticisme jusque dans la philosophie morale. L'esprit de doute, commencement de la vraie science, abordait même les questions théologiques, où il était beaucoup mieux placé, mais d'où long-tems une foi docile avait banni tout examen comme un sacrilège.

Il est \'rai qu'on était bien loin encore des principes si simples de cette liberté religieuse, fondée par la législation des Etats-Unis d'Amérique, et adoptée par la législation française; mais déjà Lutber, Zuingle et Calvin, successeurs de Jean Hus et de Jérôme de Prague, ébranlaient le trône apostolique, usé par les longues guerres de l'empire et du sacerdoce; le luthéranisme, établi en Suède et en Danemarck, à la voix du premier Gustave; les différens schismes d'Allemagne; ceux de Zurich, de Berne, de Genève, opérés par une discussion paisible; et enfin le grand schisme d'Angleterre, commandé par le capricieux despotisme de Henri VIII, en affaiblissant les pontifes romains, sapaient dans ses bases vieillies jusqu'à la puissance ecclésiastique. En tous lieux le fanatisme, accoutumé à l'empire, se vengea par des guerres et des crimes, mais nulle part si longtems ni si cruellement qu'en France. Sous le règne faible et sanijlant des enfans de Médicis, tant de calamités furent stériles; ailleurs, la raison publique en recueillit les fruits. Jadis, en persécutant un peuple rustique et fier, la maison d'Autriche avait perdu l'IIelvétie; de nouvelles persécutions, exercées par la maison d'Autriche, firent encore un peuple libre. Phihppe et son inquisition dressèrent des bûchers; mais du sein des bûchers du Brabant il s'éleva une étincelle, qui enflamma

ET DE L'ENSEIGNEMENT. j3

les cœurs indignés; et la république batave exista. Si l'enseignement public, en France, ne suivit que d'un pas timide la marche de l'esprit général, durant l'époque vaste et brillante que nous venons de parcourir, il fit pourtant des progrès dignes d'attention; la justice et la saine critique ordonnent de les faire remarquer. Une année avant la chute de l'empire d'Orient, par conséquent avant la véritable renaissance des lettres, le cardinal d'Estouteville, légat du Saint-Siège, donna de nouveaux statuts à l'université de Paris. Il eut pour objet principal la police intérieure des collèges, les rapports des diverses facultés entre elles et l'administration du corps entier. Par une disposition qui, certes, n'est pas la moins curieuse, il permit aux médecins de se marier; il réforma quelques abus relatifs aux moeurs et à la discipline ; mais il ne s'occupa que superficiellement de l'amélioration des études. Cependant, quelques années après, une chaire de langue hébraïque fut instituée dans l'Université de Paris. La rhétorique, totalement oubliée durant trois siècles, y reparut moins imparfaite, sous les auspices de Grégoire de Tipherne, disciple de cet Emmanuel Chrisolore, qui, dès la fin du quatorzième siècle, avait ranimé dans l'Italie l'étude des littératures anciennes. On remit la langue grecque en honneur: elle fut professée par le même Grégoire de Ti-

i4 PROGRÈS DES CONNAISSANCES phenie, ensuite par Hermonyme de Sparte, et Andronicus de Tîiessalonique. Le nouvel enseignement n'obtint pourtant pas des succès rapides jusqu'à l'établissement du collège de France. En tondant cette école célèbre, François I" voulait y confier aux soins d'Erasme la direction des études; mais le savant hollandais craignit un peu le voisinage de la Sorbonne. Si la théologie ne fît point itartie de l'enseignement public au collège de France, ce fut sans doute par respect pour celte même Sorbonne; en effet, le but de l'institution nouvelle était d'embrasser le cercle entier des connaissances humaines; et toutefois on ne peut supposer à son fondateur, dans le tems même où il faisait brûler des hérétiques, l'idée très-saine, mais évidemment précoce, de n'avoir pas compté la théologie parmi les véritables sciences. Quoi qu'il en soit, on enseignait au collège de France la langue hébraïque, la langue grecque, et même la langue latine, alors défigurée dans les autres collèges, comme l'avoue ingénument l'historien de l'Université, ou, pour mieux dire, son apologiste. On y enseignait encore les mathématiques, l'astronomie, la philosophie, la médecine. Ces diverses connaissances étaient divisées en autant de cours particuliers. Un si bel établissement, conforme, dès son origine, aux principes d'une saine mstniction, et depuis sans cesse complété par de

ET DE L'ENSEIGNEMENT. i5

lîoiiveaux cours, sans cesse perfectionné pour les njéthodes d'enseignement, méritait de survivre avec honneur à des institutions que le fanatisme de la routine a pu seul maintenir si long-tems, et pourrait seul regretter. Entre les premiers professeurs du collège de France, on vit briller un Danès, un Vatable, et même, après la mort de François!^'', cet infortuné Ramus, déjà célèbre par sa thèse contre Aristote, mais qu'un arrêt du conseil avait condamné à laisser la philosophie péripatéticienne souveraine paisible des écoles. Cet esprit ardent et novateur, incapable de fléchir sous le joug des habitudes gothiques, voulut réformer les études de l'université de Paris. Son plan renfermait des idées excellentes, soit pour ramener les leçons publiques, car il n'appelait pas ainsi les leçons de l'université, soit pour bannir entièrement des études le fatras de la scolastique, car il n'osait plus nommer Aristote, si puissamment protégé par l'Université, le Parlement et le Conseil d'État. Ce plan n'eut aucune exécution. Dix ans après, Ramus, enveloppé dans les proscriptions de la Saint-Barthélemi, périt victime d'une superstition féroce, peut-être même de ces haines individuelles qui, durant les troubles civils, ne manquent jamais d'employer des armes sacrées. La fondation du collège des Jésuites, sous le règne de Charles IX, augmenta l'influence de

i6 PROGRÈS DES CONNAISSANCES

cette ambitieuse société, sans amener des changeraens remarquables clans le système des études. Henri IV, après avoir calmé de longs orages politiques, opéra, la dernière année du seizième siècle, une nouvelle réforme dans l'Université de Paris. Les humanités grecques et latines se perfectionnèrent par l'étude approfondie, par l'interprétation exclusive des grands modèles de l'antiquité; mais l'enseignement de la philosophie demeura aussi imparfait, pour le fond et pour la méthode, que durant ces jours d'ignorance, époque de la fondation des écoles.

L'esprit humain dans toute sa force, au commencement du dix-septième siècle, rompit les fers qui avaient accablé sa longue enfance, s'élança dans une carrière libre, et sema sa route de prodiges. Galilée en Italie, Kepler en Allemagne, Bacon en Angleterre, frayèrent les premiers cette route lumineuse. Galilée, perfectionnant le télescope, heureuse découverte du hasard, démontra par l'observation ce système admirable que le modeste Copernic avait semblé présenter comme une hypothèse ; Kepler surprit à la nature les lois qui déterminent le mouvement des corps célestes; Bacon, génie vaste, élevé, profond comme elle, osa la parcourir tout entière, non lentement et en détail, mais comme .l'aigle planant sur les hauteurs, et franchissant d'un vol rapide l'espace

ET DE L'ENSEIGISÎEMEIST. 17

immense qu'il embrassait d'un coup d'œil. Ce génie vraiment philosophique accéléra les progrès des sciences naissantes , dirigea les anciennes dans leurs véritables sentiers, devina celles qui n'existaient pas encore, proclama la vanité des fausses sciences, analysa nos facultés, refit l'entendement humain, divisa cet arbre antique en trois branches principales, et chaque branche en rameaux particuliers; détermina la filiation naturelle, les liaisons plus ou moins sensibles, et, pour ainsi dire, les frontières des diverses connaissances; montra que tous les moyens de savoir existaient dans l'observation, tous les moyens d'observer dans les sens et dans l'intelligence ; et posa les limites de l'homme , en lui révélant àla-fois et son pouvoir et sa faiblesse. Descartes parut en France : Descartes, génie aussi étendu peut-être, plus instruit dans les sciences particulières, surtout dans les sciences mathématiques, dont Bacon n'avait qu'une légère idée, mais moins profond, moins exact, en ses vues générales. Il opéra dans la philosophie entière une révolution plus éclatante et moins solide. Les logiciens estimeront toujours sa méthode; les géomètres n'oublieront jamais qu'ils lui doivent l'application de l'algèbre à la géométrie des courbes : sur ces deux titres repose à jamais sa gloire. Mais des calculs et des observations ont renversé sa physique du

OEavres anciennes. IV. 2

f3 PROGRES DES CONNAISSANCES

monde; i'analyse rigoureuse des idées a détruit sa métaphysique; et quand Descartes, fugitif, mourut dans la capitale de la Suède, les deux hommes destinés à ces grands cliangemens étaient déjà nés en Angleterre. Les champs de I imagination, si fertiles au seizième siècle, n'étaient point devenus stériles. En Italie , le Dominiquin et le Guide, dignes élèves des Caraches ; en Brabant, Rubens et Vandik; en France, Poussin, Lesuenr, Lebrun, et notre grand sculpteur Pujet, soutenaient encore avec gloire la renommée des arts du dessin. Si pourtant il est difficile de contester en ce point la supériorité marquée de l'âge précédent, du moins la plus riche et la plus variée des littératures accumulait parmi nous en un demi-siècle plus de trésors que n'en possédait jusque-là l'Europe moderne : la langue toscane s'honorait dans la poésie lyrique d'un Testi, d'un Filicaja; l'Angleterre s'enorgueillissait d'unMilton et d'unDryden; mais où trouver réunie à-la-fois, et conversant, si je puis dire, ensemble, cette foule de talens supérieurs à tous, et seulement égaux entre eux? Corneille, génie créateur, le premier dans l'art d'élever l'âme et d'atteindre au sublime ; Molière, poète philosophe, le premier dans l'art vie peindre avec une vérité profonde les travers de l'humanité; La Fontaine, le premier dans la grâce naïve et l'heureux abandon du style; Pas-

ET DE L'ENSEICxNEMENT. u)

cal, Despréaux, tous deux fixant la langue française, l'un en prose et l'autre en poésie; tous deux les premiers dans l'art si difficile de faire obéir les mots aux pensées; Racine, le premier dans l'art plus difficile encore de parler au cœur, et le seul émule de Virgile dans la précision, l'élégance et l'harmonie poétiques; Bossuet, le premier dans l'éloquence du génie; Fénélon, le premier dans l'éloquence de la vertu. Ces talens heureux ne brillaient qu'en France ; mais la raison faisait partout des progrès rapides: Huighens, en Hollande, découvrait la théorie des centres d'oscillation, et devinait en partie la théorie des forces centrales; Newton, en Angleterre, Leibnitz, en Allemagne, inventaient à-la-fois la géométrie de l'infini; Newton seul analysait la lumière; seul, il découvrait la gravitation universelle; seul, il démontrait par d'immenses calculs le véritable système du monde. Ces deux illustres géomètres, et les ]Jernouillis,en Suisse, donnaient chaque jour plus de puissance à l'analyse mathématique; tandis que Locke, tenant en main le flambeau de l'observation , faisait évanouir les rêves de la scolastique, la chimère plus nouvelle des idées innées, sondait les routes que Bacon n'avait qu'indiquées, et perfectionnait les sciences de l'homme.

Une chose paraît échapper à ceux qui décla-

ment avec le plus de zèle contre le dix-huitième siècle. Leur oubli vient peut-être de ce qu'uniquement occupés d'une partie de la littérature de leur pays ils sont d'ailleurs fort étrangers à l'histoire de l'esprit humain. Ce dix -septième siècle qu'ils veulent bien protéger lut véritablement l'âge de cette philosophie qu'ils détestent. Il le fut, soit pour les grands résultats des sciences, soit pour l'extrême liberté de penser sur les matières qui excèdent les bornes de la raison humaine. Fréret lui-même, dans ses écarts les plus répréhensibles, n'a fait que renouveler la doctrine de Spinosa; Hobbes ne voit dans les opinions religieuses qu'une opinion purement politique; enfin , les modernes adversaires de toute révélation n'ont cessé de puiser leur érudition historique et leurs raisonnemens les plus forts dans les écrits de Bayle, de Collins, de Tindal, de Toland, de Wollaston : gens peu crédules, mais habiles dialecticiens. Ce qui devait distinguer, ce qui distingue en effet le dernier siècle, c'est l'esprit philosophique, appliqué à tous les genres d'écrire, à tous les produits intellectuels; simplifiant, popularisant toutes les sciences; gagnant de proche en proche toutes les classes de la société; devenant l'opinion publique ; et par là même opposant une force aussi légitime qu'invincible à la vieille tyrannie des préjugés ^

Eoiileiielle ouvrit le premier la nouvelle carrière : Fontenelle qui possédait , non pas un talent supérieur en littérature, non pas une étude profonde des sciences, mais une raison étendue, des connaissances variées, un style ingénieux, brillant, flexible, et l'art, inconnu jusqu'à lui, d'appliquer avec succès la philosophie à la httérature, et la littérature à la philosophie. Montesquieu vint ensuite. Les Lettres Persanes, ouvrage de sa jeunesse, contenaient, sous les formes d'un livre agréable, le germe des sublimes idées qu'il a développées depuis avec tant de force. Lorsque, s'élevant à de graves sujets, il assigna les causes de la grandeur et de la décadence du peuple le plus fameux qui ait passé sur la terre ; lorsque, plus vaste encore, en interrogeant les lois positives qui ont gouverné les nations , il révéla l'esprit caché des législateurs; ces fleurs d'une imagination brillante, cueillies dans ses premières études, vinrent embellir des routes stériles avant lui, et long-tems hérissées d'épines. Aussi original que Montaigne, son compatriote, mais plus profond, mais surtout plus riche en idées d'une application facile; fécond dans les choses qu'il découvre, dans les choses même qu'il indique; pensant toujours et faisant toujours penser ; plus instructif, jusque dans ses erreurs , que les jurisconsultes dans leurs volumineux commentaires.

et que la foule des publicistes dans le cercle étroit de quelques vérités triviales, ce génie, vraiment créateur, fortifia son savoir immense de toute l'autorité de la raison , de toute la puissance de Tart d'écrire. Tandis que Jean-Baptiste Rousseau, dans la poésie lyrique, égalait, surpassait peut-être Malherbe, Voltaire parut. Sophocle eut un émule, Corneille et Racine un successeur; mais des triomphes d'un seul genre ne pouvaient satisfaire ce besoin de gloire dont il était tourmenté. Voltaire, le talent le plus étendu, le plus varié, non pas seulement de son siècle, mais de tous les âges; doué d'iuie activité sans exemple, et d'un zèle dévorant pour la cause de l'humanité, introduisit à-la-fois l'esprit philosophique dans l'épopée, dans la tragédie, dans l'histoire, dans la critique, dans les romans, dans la poésie légère. Il employa contre les ennemis de la raison, tantôt le sarcasme ingénieux d'Horace, tantôt l'inépuisable enjouement de l'Arioste. Il accabla les imposteurs sacrés de ses attaques toujours victorieuses, de sa gloire toujours croissante et toujours nouvelle. Il répondit aux déclamations par des bons mots, à l'envie par des chefs-d'œuvre, à la calomnie par de belles actions. Il souleva pour la philosophie toutes les renommées, et même toutes les prétentions; lui chercha des auxiliaires au sein des cours, dans les conseils des rois, sous les dia-

(lémes; et, durant soixante années, exerça sur l'Europe entière une influence bien plus grande que celle du pouvoir, que celle même du despotisme; car l'influence était l'opinion : seule autorité sans limites. Buffon, par les riches combinaisons d'un style, fruit du génie et du travail, égala cette nature si magnifiquement variée, dont il fut souvent l'heureux interprète, et toujours le peintre sublime. J.-J. Rousseau, la gloire de Genève, augmenta le nombre des modèles que possédait la langue française. Nul ne sut prêter aux passions une éloquence plus brûlante et plus vertueuse; nul, un langage plus auguste à la philosophie morale; nul surtout ne proclama d'une manière aussi imposante le principe éternel de la souveraineté des peuples. Ses ouvrages seront toujours chers au jeune homme ardent, mais bien né, à la tendre mère de famille, à l'instituteur habile, à l'élève reconnaissant, au philosophe, à l'homme libre. Si quelquefois sa raison parut succomber sous l'ascendant d'une imagination trop active; s'il devint misanthrope par excès même de sensibilité, qui n'a plaint mille fois ce sublime infortuné, à qui la nature avait vendu si cher les dons d'un esprit supérieur? En lisant ses derniers écrits, rêveries d'un cœur malade, qui n'a pas, en idée, versé sur ses blessures profondes le baume de la consolation? Qui n'a pas mouillé de larmes res-

ik PROGRÈS DES CONNAISSANCES

pectueuses ses pages éloquentes et mélancoliques ? D'autres personnages remarquables brillaient après ces écrivains du premier ordre : le savant réformateur de la chronologie, Fréret, faisait disparaître, sous l'autorité des faits et de la critique, le merveilleux des mythologies anciennes et modernes; l'auteur de l'excellent livre des Tropes, Dumarsais, approfondissait avec clarté la grammaire et la riiétorique; Condillac, pénétrant dans les routes que Locke avait déjà frayées, exposant tour à tour les principes de l'art de penser, de l'art de raisonner, de l'art de parler, de l'art d'écrire, développait cette grammaire générale , instrument de toutes les sciences , et langue vraiment universelle. Lavoisier, dans ces derniers tems, rendait un hommage illustre à la méthode de Condillac : il l'appliquait aux sciences physiques; et, par le résultat d'une saine analyse, ce fondateur de la nouvelle chimie, en refaisant la nomenclature, refaisait la science elle-même. Les arts du dessin, si florissans en Europe durant les deux derniers siècles, laissaient apercevoir, même en Italie, quelques signes de décadence ; mais Léo , Vinci , Durante, Pergolèse, Jomelli, donnaient à la musique un éclat que leurs successeurs ont encore augmenté. La poésie voyait briller tour à tour Adisson, Pope, Thompson, Haller, Gessner, Métastase. Deux historiens philosophes, David Hume

et RobertRon , formés à l'école de Voltaire , marchaient sur ses traces lumineuses, que, parmi nous, Raynal a suivies comme eux. Smith révélait aux gouvernemens les véritables sources de la richesse des nations; Beccaria, les principes de l'humanité, de la justice et de la politique, dans l'application des peines aux délits; Linné facilitait l'étude des sciences naturelles par un système simple et vaste à-la-fois; Euler, disciple immortel des Bernouillis , portait l'analyse mathématique à un degré que n'avaient point connu ses maitres eux-mêmes.

Quelques masses sont encore nécessaires pour compléter l'esquisse rapide du dix-huitième siècle. Divers évènemens ont signalé cet âge illustre; quoique séparés par des intervalles, il a fallu les présenter ensemble. Résultats de l'esprit philosophique, et tous immédiatement liés entre eux, ils nous conduisent jusqu'à l'époque actuelle, et influeront au loin sur les tems à venir. jNIéme avant le milieu du siècle, l'appel que faisait Voltaire à l'Europe fut entendu par Frédéric : le monarque prussien fonda sa renommée sur des victoires éclatantes ; il l'affermit par des lois sages. Les esprits supérieurs sont les véritables héros de l'histoire : Frédéric était de ce nombre; et, depuis l'empereur Julien, le hasard n'avait jeté sur le trône aucun génie de cette trempe. Héritier

d'une puissance arbitraire, il se sentit fort par lui-même, et lui donna des limites. Il vainquit l'habitude et jusqu'au penchant qui l'entraînaient vers le despotisme. Il osa créer dans son empire , et la liberté de conscience , et la liberté de la presse : droits les plus intimes du peuple; droits établis dans les monarchies tempérées, et sans lesquels le mot république n'est qu'une amère dérision. Il se fît le disciple, et devint l'égal des philosophes français. Son amitié fut pour eux une égide qui les protégea dans leur patrie, et contre les petites intrigues des littérateurs médiocres, et contre les persécutions d'un pouvoir jaloux. Il introduisit parmi les rois la haine du fanatisme religieux , et quelques principes d'une saine législation. Catherine en Russie, Léopold en Toscane , Joseph en Autriche , cultivèrent tour à tour les germes qu'il avait semés; et, si dans les gouvernemens absolus le fardeau de la servitude pesa moins sur les nations, la philosophie serait ingrate en négligeant d'en rendre hommage au grand Frédéric. Bientôt s'éleva \ Encyclopédie , prodigieux monument, dont Bacon jadis avait posé la première pierre. Deux Français partagèrent l'honneur d'avoir cru possible la construction d'un tel édifice : Diderot, imagination vaste et ardente; d'Alembert, esprit aussi étendu, moins exalté, plus méthodique, et le second géomètre

de l'Europe, puisque Euler illristrait encore l'Allemaeiie. Tout fut merveilleux dans cette entreprise: la hardiesse du plan, la beauté du discours préliminaire, l'un des chefs-d'œuvre du siècle; le nombre , les talens , la renommée , le zèle des coopérateurs ; la rapidité de l'exécution; l'exécution elle-même, imposante en son ensemble, supérieure en quelques parties, défectueuse, il est vrai, dans plusieurs autres, soit par l'état d'imperfection de quelques-unes des sciences, soit par la surveillance inquisitoriale d'un gouvernement ombrageux. Mais le plus grand bien qu'ait fait l'Encyclopédie, c'est d'avoir tracé pour jamais, en France, une ligne de démarcation entre les hommes du mensonge et les hommes de la vérité; c'est d'avoir rendu publique cette association long-tems secrète d'esprits éclairés , conduits au même but par des routes diverses. Long-tems épars, et tout à coup rapprochés, ils se révélèrent l'un à l'autre ; ils s'avertirent mutuellement de leur puissance. Alors les véritables gens de lettres se respectèrent et furent respectés; alors les partisans surannés des superstitions virent se fermer devant eux les portes des académies. La raison trouva des amis jusqu'à Versailles; elle obtint même quelquefois le silence de la Sorbonne : le parlement eut ses Malesherbe, et le ministère ses Turgot. Cependant , au fond d'une imprimerie de

'iS PROGRES DES CONNAISSANCES

Philadelphie s'élevait un homme, qui s'exerçait à braver la foudre, en attendant qu'il affrontât le despotisme. De hardies expériences sur l'électricité plaçaient Benjamin Franklin parmi les physiciens célèbres; la liberté de l'Amérique septentrionale le fit monter au rang des bienfaiteurs du genre humain. Autrefois le vertueux Penn avait apporté sur cette rive, à des peuplades sauvages, non plus les présens ordinaires de l'Europe : la guerre et la dévastation; mais les avantages de la société civile: l'agriculture, le commerce et l'industrie laborieuse. Sa postérité peuplait ces régions paisibles; c'étaient les enfans des Anglais. Une métropole ambitieuse osa l'oublier; exigeant des contributions accablantes, elle répondit aux prières par des menaces, aux réclamations par des baïonnettes. La supériorité de l'opinion sur la force fut encore une fois démontrée : Franklin fit déclarer sa patrie indépendante. Un imprimeur punit l'Angleterre; et l'Amérique instruisit l'Europe. On proclama dans la république nouvelle la nouvelle théorie des droits de l'homme; et sur cette base sacrée fut établi le gouvernement le plus parfait qui eût jusqu'alors honoré la terre. Il appartenait à la France d'imiter la première un si bel exemple; de garantir, comme les Etats- Unis d'Amérique, la liberté civile, la liberté de la presse, la liberté religieuse, l'élection vraiment

populaire ; de perfectionner encore le système représentatif, en liant davantage les différentes parties du corps politique , en rendant plus centrale et plus rapide l'action du pouvoir exécutif, sans le confier aux mains d'un seul , et sans chatouiller l'ambition par une trop longue jouissance de l'autorité. Voilà ce que fit, dans un calme tardif, une assemblée qui avait fondé la république française au sein des tempêtes. L'histoire dira quelle puissance déchaîna ces tempêtes sanglantes; elle examinera s'il faut imputer à la philosophie la proscription des philosophes; à la liberté le massacre de ses plus intrépides soutiens. Forcée d'interroger tous les vestiges d'une horrible époque, elle verra peut-être les mêmes mains distribuer secrètement les poignards d'un tribunal homicide et les torches fanatiques de la Vendée. L'ignominie pèsera sur les crimes; mais, dans cette révolution calomniée par eux , tout ce qui appartient à la philosophie subsistera. Ces principes éternels de la souveraineté des nations et de l'égalité des hommes seront étudiés et chéris, même sous les gouvernemens arbitraires; ils resteront déposés dans toutes les âmes qui sentent la dignité de l'espèce humaine. Tu nais, dix-neuviéme siècle , pour consommer l'ouvrage des siècles qui t'ont précédé! Quels hommes ambitieux de tyrannie ou de servitude t'arrêteraient dan^ ta car-

3o PROGRES DES CONNAISSANCES

rière? jeune encore, tu les verras vieillir et mourir. Ta force est celle de la nature. Non , la raison publique ne permettra point qu'avili dès ta naissance tu sois mutilé par le fer, comme les eunuques de l'Orient.

Depuis la réforme opérée, en i6oo, dans l'Université de Paris, la congrégation de l'Oratoire et la fameuse société de Port -Ro val ouvrirent de nouvelles écoles. On y respirait du moins le goût d'une saine littérature : c'est à Port-Royal que la France doit Pascal et Racine; et Massillon sortait de l'Oratoire. Le sage Rollin rendit les études plus littéraires au sein même de l'Université ; il comprit que l'histoire devait faire partie de l'insti^uction , mais il ne songea qu'à l'histoire ancienne : encore ce genre d'enseignement ne fut-il jamais adopté dans les collèges. La philosophie cartésienne n'y fut admise qu'au moment où l'Europe était prête à l'abandonner. Long-tems avant, le père Lamy, de l'Oratoire, fut persécuté pour avoir osé l'enseiojner dans les villes de Saumur et d'Angers. Vingt-cinq ans après la mort de Descartes, l'Université présenta une requête au parlement, pour interdire dans toute la France la doctrine de ce philosophe : la requête fut supprimée , grâce au judicieux Despréaux; et quelques traits de ridicule effacèrent du moins un article dans l'histoire des folies humaines. La philosophie de

Ptf.

ET DE L'ENSEIGNEMENT. 3f

Newton fiit repoiissée avec plus d'acharnement encore : il s'écoula soixante années eiitre l'époque où Newton publia les principes de la philosophie naturelle, et l'époque où l'auteur des institutions newtoniennes professa le premier la nouvelle physique dans l'Université de Paris ^. Quant à la philosophie de Locke, elle ne fut jamais bien connue des collèges : le peu de ses idées qui y transpira y fut constamment défiguré par un fatras inintelligible. Les nouvelles méthodes de Duclos, de Condiliac, de Dumarsais, concernant la grammaire, la logique, la rhétorique, les langues anciennes, furent soigneusement écartées, grâce au respect pour les traditions; grâce encore à la dignité des vieux professeurs , qui aimaient mieux enseigner qu'apprendre. Aussi la disproportion devint chaque jour plus étrange entre l'état des connaissances et l'état de l'enseignement public. Les collèges suivaient la marche de l'esprit général , mais comme un nain suit un géant : chaque pas qu'ils font tous les deux accroît l'intervalle qui les sépare.

Que signifient donc ces vœux ardens d'un petit nombre d'hommes pour le rétablissement des collèges? Que veulent dire ces regrets pathétiques? Quel en est l'objet véritable? Serait-ce un cours de langues anciennes, où le grec était à peine enseigné ; où le latin même ne pouvait s'ap-

prendre que par six ans de routine , sans connaissance méthodique des élémens de la langue ; vice radical , entrevu par le savant Tanneguy-Lefèvre , démontré par l'exact Dumarsais ? Seraitce une rhétorique , reconnue insuffisante par Rolhn lui-même, perfectionnée par lui, mais par lui seul, où la littérature française occupait si peu d'espace, et qui, de nos jours encore, n'était qu'une septième année de l'interminable cours de langues anciennes ? Seraient-ce ces deux années de philosophie où tant de connaissances diverses étaient enseignées par le même professeur? Seraient-ce ces cahiers latins de logique ? Serait-ce cette logique elle-même, aussi vaine dans ses recherches, aussi gothique dans ses formes, aussi barbare dans son langage , qu'en ces tems où Bacon la déclarait inutile aux progrès des sciences? Serait-ce cette métaphysique impénétrable que l'on affecte de confondre avec l'analyse, et qui est à l'analyse ce que les ténèbres sont à la lumière ? Serait-ce ce cours indigeste de physique et de mathématiques où tous les objets présentés confusément, et presque à-la-fois, ne pouvaient laisser dans l'esprit que des traces incertaines et fugitives? Seraient-ce ces trois années de théologie qui faisaient d'un étudiant un bachelier, puis un licencié, puis un docteur? Voudrait- on renouveler ces métamorphoses, et nous faire ré-

troerader vers les tems heureux où la censure de la Sorbonne était nécessaire à la vogue d'un ouvrage , et où les parlemens faisaient brûler des livres, faute de mieux? Serait-ce le régime intérieur des collèges ? C'est une vraie géole de jeunesse captive, répond Montaigne, avec cette force originale qui le caractérise. Serait-ce l'ensemble de toutes ces choses? Comme si tant de parties, également vicieuses , d'ailleurs nullement coordonnées entre elles, pouvaient former un tout excellent! Consultez les écrivains qui, dans le dernier siècle, ont honoré la France et la raison humaine: Voltaire, Montesquieu, J. J. Rousseau, d'Alembert, Dumarsais,Condillac, Helvétius, Condorcet : il n'en est pas un seul qui n'ait gémi sur l'état de l'enseignement public. Mais, dira-t-on, c'étaient des philosophes ; ils étaient intéressés à propager, à défendre un nouveau système. J'entends : la philosophie, apparemment toute puissante à la cour de Louis XV, leur distribuait pour récompenses des ministères, des gouvernemens , des évéchés, des bénéfices considérables. On sent l'absurdité d'une telle supposition; mais, si l'on veut dire seulement que le désir d'étendre l'empire de la vérité faisait l'intérêt de leur vie entière, j'accepte pour leur mémoire cette accusation glorieuse; et de tels reproches ne sont mérités que par de tels hommes.

Œuvres anciennes. IV. J

Pour revenir un moment sur l'ensemble de l'institution des anciens collèges, voici ce qu'en disait, dans le teras de leur splendeur, un écrivain qui les connaissait parfaitement : « J'en apte pelle à l'expérience et au témoignage de la nation, « de ceux même qui, par préjugé, soutiendraient « la méthode ordinaire. Les connaissances que « l'on acquiert au collège peuvent-elles s'appeler «des connaissances? Que sait-on, après dix an- <c nées que l'on emploie , soit à se préparer à y « entrer , soit à se fatiguer dans le cours des dif- « férentes classes? Sait-on même la seule chose « qu'on y a étudiée ; les langues, qui ne sont que « des instrumenspour frayer la route des sciences? « A l'exception d'un peu de latin qu'il faut étu- « dier de nouveau, si l'on veut faire quelque usage « de cette langue, la jeunesse est intéressée à ou- « blier, en entrant dans le monde, presque tout « ce que ses prétendus instituteurs lui ont appris. » Le même écrivain dénonce un abus plus grand encore. Après avoir observé qu'un étranger à qui l'on expliquerait les détails de notre éducation s'imaginerait que la France veut peupler les séminaires, les cloîtres et des colonies latines , il ajoute ces mots remarquables : « On veut exclure ceux « qui ne sont pas célibataires de places purement «civiles. Quel paradoxe! Il semble qu'avoir des « enfans soit une exclusion pour pouvoir en éle-

« ver. Le bien de la société exige manifestement «une éducation civile; et, si on ne sécularise pas « la nôtre , nous vivrons éternellement sous l'es- « clavage du pédantisme. » Les personnes pieusement zélées pour les vieilles institutions ne manqueront pas de crier au blasphème, aux principes révolutionnaires , peut-être même à l'idéologie ^. Elles demanderont au moins dans quel philosophe, dans quel livre brûlé se trouvent ces passages audacieux. Ils sont tirés d'un discours public^, prononcé par un magistrat , parlant au nom du roi de France , au milieu d'un parlement , dans une province éloignée du centre des lumières, il y a déjà quarante années.

Le vertueux Lachalotais était digne de manifester avec courage des principes adoptés, même alors, par tous les hommes qui ne redoutaient point leur raison. Les lumières, répandues malgré les universités , rendaient un changement total indispensable. On voulait un enseignement substantiel, où la variété des connaissances vînt à-lafois exercer et délasser l'esprit, que des études uniformes et rebutantes fatiguaient, sans l'exercer. Aussi le nouveau plan présenté par Lachalotais se rapprochait , à beaucoup d'égards , du mode actuellement suivi dans les écoles centrales. Je ne parlerai point ici des améliorations que déjà Ton peut entrevoir, soit en étabhssant un pensionnat

36 PROGRF.S DES CONX.USSANCES

près de chaque école; soit en étendant par de nouveaux cours l'étude de quelques-unes des sciences; soit en désignant les divers objets d'enseignement qui, chaque année, doivent marcher ensemble jusqu'à l'achèvement des études. Ces idées, importantes sans doute, ont été suffisamment développées dans l'ouvrage que vient de publier un sénateur', apologiste éclairé des écoles centrales, et accoutumé, dans plus d'une circonstance, à servir utilement sa patrie. Mais, en ne considérant les écoles que dans l'état où elles sont aujourd'hui, ce n'est pas un homme de bonne foi qui pourra contester l'immense supériorité du système actuel sur l'ancienne routine. Comment ne pas sentir, en effet, que la méthode des cours séparés est la seule admissible, ou, pour mieux dire, la seule méthode; qu'en France la langue française doit présider à l'enseignement; qu'il faut cultiver la physique et l'histoire naturelle, qui forment l'esprit à l'observation; les mathématiques, qui lui donnent le besoin des démonstrations rigoureuses; que l'art du dessin doit entrer, comme ces sciences, dans l'enseignement public , puisqu'il est susceptible , comme elles , d'une foule d'applications utiles aux différentes professions ; que la connaissance de la géographie est indispensable pour étudier l'histoire; que l'histoire elle-même, que la législation, sont les prin-

cipales études de l'homme et du citoyen ; que dans ces deux cours si importans se trouve le véritable cours de morale, puisque la morale se compose des devoirs de l'homme envers ses semblables, et des devoirs du citoyen envers la société entière; que c'est dans leurs vrais élémens, dans leurs racines^ qu'il faut étudier les langues modernes ; qu'il est nécessaire de faire connaître à des Français la littérature française , en la comparant aux littératures anciennes et étrangères? Comment ne pas sentir enfin que la grammaire générale ne peut être détachée d'un tel ensemble, à moins qu'on ne veuille élever un édifice sans base, et fonder un art d'écrire indépendant de l'art de penser?

La patrie appelle au sein des écoles centrales tous les citoyens, sans distinction : l'enseignement est gratuit. On ose combattre jusqu'à cette idée si conforme aux principes de la vraie sociabilité : on ne craint pas de poser en principe que, pour le bien de la société même , l'ignorance doit être à jamais le partage de la multitude. Ainsi, le but de l'enseignement serait d'agrandir quelques hommes aux dépens de l'espèce humaine! Ainsi les hommes seraient divisés par la nature en deux classes : l'une peu nombreuse , destinée à connaître et à cacher la vérité; l'autre immense, innombrable, éternellement condamnée à la servi-

tilde de 1 erreur! Non; c'est là une maxime impie, qui dégrade à-la-fois tous les élémeus de Thumauité, puisqu'elle n'établit dans l'espèce entière que des tyrans hypocrites et des esclaves abrutis. La raison n'est pas un privilège de quelques-uns : elle est accordée à tous pour examiner; et la philosophie n'est elle-même qu'un examen perpétuel. L'objet constant de ses travaux est d'étendre chaque jour les conquêtes de la raison, d'enhardir à l'examen les hommes accoutumés à croire, de répandre les lumières avec profusion , avec égalité , s'il est possible. C'est dans la répartition plus étendue, plus égale des lumières, que consiste la véritable et peut-être l'unique supériorité du dixhuitieme siècle sur les âges qui l'ont précédé. C'est en cela que consistera la supériorité progressive des siècles qui lui succéderont. Laissons ceux qui vivent de Terreur combattre la philosophie par des argumentations aussi Imiiineuses que les cahiers de l'ancienne logique; laissons quelques rhéteurs défendre encore, dans les institutions vieillies , les intérêts puérils de leur amour propre : ils peuvent supposer l'ignorance universelle, lui insulter, en voulant pourtant la maintenir, et s'isoler complaisamraent dans le savoir qu'ils n'ont pas. Pour vous, jeunes élèves! vous rapporterez des écoles centrales des idées plus généreuses, des connaissances plus utiles et plus

ET DE L'ENSEIGNEMENT. Sg

fécondes. En quelque poste public ou privé que vous serviez un jour la patrie : à la tribune, au sein des camps, parmi les administrations, dans les ateliers des arts et du commerce , vous ne serez jamais ingrats envers les sciences libérales; jamais vous n'oublierez que vos lumières appartiennent, non pas à vous seulement, non pas à la patrie, mais à l'humanité entière; qu'augmenter sans cesse la masse des lumières publiques est un droit qu'il est beau d'exercer; que c'est un véritable devoir; et que, dans tous les tems, les hommes mémorables furent ceux qui , même avec péril , ont le plus constamment rempli ce devoir sacré. L'histoire en ce point s'unit , pour nous instruire , aux théories philosophiques; et, puisqu'il est encore des esprits qui ont besoin d'autorités d'un grand poids, même quand les vérités jaillissent évidentes, qu'il me soit permis de terminer ce discours par une haute pensée du fondateur de la philosophie moderne ^. « Il est, dit le chancelier Bacon, trois « genres et comme trois degrés d'ambition : le « premier, celui des hommes qui affectent dans « leur patrie une supériorité exclusive: genre vul- « gaire et dénaturé ; le second , celui des hommes « qui veulent rendre leur patrie dominante au «milieu de l'espèce humaine: genre plus élevé, «non moins injuste. Mais, si quelqu'un s'efforce « de fonder ou d'agrandir la domination de l'es-

4o PROGR. DES CONN. ET DE L'ENS.

« pèce humaine sur l'universalité des choses , son « ambition , si c'est là le mot véritable , est sans « contredit plus saine et plus auguste que toute « autre. Or, l'empire de l'homme sur les choses « a pour base unique les sciences et les arts; car « ce n'est qu'en obéissant à la nature qu'on parce vient à lui commander. »

Page 1