‹ uvres de M. J. Chénier (volume 3)Chapitre 10 sur 50 · P^ojcz la (ablf cl(^s Deux amis, liv. VIII, fable vu · texte numérisé non relu

P^ojcz la (ablf cl(^s Deux amis, liv. VIII, fable vu

que l'on rencontre avec plaisir dans Thibaut, roi de Navarre , et dans Guillaume de Lorris ; encore moins cette clarté que la langue française acquérait déjà sous la plume de Jean de Meung. D'où vient donc l'enthousiasme que les auteurs des labliaux inspirent au comte de Caylus? Il leur attribue tous les genres de mérite, principalement le don d'inventer, et ne se trompe que d'un siècle ou de deux sur l'époque où ils ont vécu. Peu content d'étaler cette érudition d'amateur, il croit, non-seulement Bocace, mais La Fontaine et Molière, occupés sans cesse à lire et à relire les fabliaux ; il se plaint beaucoup du silence obstiné qu'ils ont gardé sur leurs modèles. Nous répondrons bientôt pour Bocace ; commençons par justifier nos deux grands poètes. L'accès des fabliaux nous est devenu très-facile : ils sont imprimés textuellement, traduits, commentés. Au dix-septième siècle , ils n'existaient qu'en manuscrits épars dans les bibliothèques. Lamonnoye, lui-même, érudit de profession, les connaissait à peine ; et Ducange , l'homme le plus savant de son siècle , n'avait jeté qu'un coup d'œil rapide sur cette partie de notre ancienne littérature. La Fontaine et Molière ne pouvaient avouer des obligations qu'ils n'avaient pas. Us ne cachaient point ce qu'ils devaient à Bocace; et pourquoi l'auraient-ils caché? L'un surpasse toujours ses

SUR LES FABLIAUX FRANÇAIS. 121 modèles, quand il n'imite point l'Arioste. Lorsque l'autre daigne imiter, il faut juger l'original avec indulgence.

Le traducteur des fabliaux a senti ce que l'opinion du comte de Caylus pouvait avoir de plus étrange ; aussi Bocace est-il le seul qu'il accuse d'ingratitude et de plagiat. Mais, à propos des fabliers , il traite bien mal le midi de la France. Il veut que le ménestrel Audefroy ait inventé les romances, et ne se doute pas que long-tems auparavant on en trouve beaucoup chez les troubadours, entre autres les jolies pastourelles de Raimond- Vidal. Il prétend que les Provençaux n'ont produit que cinq ou six romans , et ne prend pas garde que Giraud de Calanson , dans ses conseils à un jongleur, lui en nomme plus de trente, qu'il doit savoir par cœur pour exercer son art chez les princes. Il fait l'énumération des écrivains illustres nés dans nos provinces septentrionales , et se permet d'ajouter ces lignes peu circonspectes: « La Nature, en mettant tant d'inégalité entre les « différens cantons du royaume , se serait- elle pi û « à départir spécialement au nord de la Loire les « dons éminens de l'esprit ? J'ignore les causes de « ce phénomène , et laisse à d'autres l'honneur de « les découvrir. » Avant de découvrir ces causes , il est bon d'examiner si le phénomène existe , et si les dons éminens de l'esprit ont été refusés aux

j3rovinces situées au midi de la Loire ? Il faut commencer par convenir que nos huit grands poètes appartiennent aux provinces du nord. Ou doit à la Normandie Malherbe et Corneille ; à la Picardie, Racine; à la Champagne, La Fontaine. Paris lui seul en a fourni quatre: Mohère, Boileau, J. B. Rousseau et Voltaire. Mais il faut avouer en même tems que les provinces situées au midi de la Loire ont produit quelques hommes justement célèbres dans la philosophie, dans l'analyse, dans la grammaire , dans la politique , dans l'histoire , dans l'éloquence , comme , par exemple : Montaigne , Descartes , Gassendi , Pascal , Fléchier , Pélisson , Saint-Réal , Fénélon , Bayle , Massillon , Montesquieu , Dumarsais , Mably , Condillac et J. J. Rousseau. Apparemment Legrand d'Aussy les avait oubliés. Ne resserrons pas dans quelques provinces le génie de toute la nation. Aucun pays n'est déshérité par la Nature ; elle ne se plaît pas aux injustices. La littérature est-elle formée chez un grand peuple : sur tous les points les talens naissent et se succèdent ; les institutions les développent quand elles ne les étouffent pas; ils paraissent dès qu'il leur est permis de paraître; ils se montrent avec éclat lorsqu'ils obtiennent une considération légitime; ils se taisent, pour l'ordinaire , lorsqu'ils ont à choisir entre le silence et la persécution.

SUR LES FABLIAUX FRANÇAIS. is^ Si la fantaisie bizarre de déshériter une moitié de la France au nom de la Nature ne prouve ni beaucoup d'esprit philosophique , ni beaucoup de science littéraire , on n'en montre pas davantage en contestant aux étrangers la portion de gloire qui leur appartient. On prétend que Bocace a fait ses études à Paris. Villani , son ancien historien , garde le silence sur ce fait , qui serait remarquable s'il était vrai. Tiraboschi n'en dit pas un mot. Plusieurs littérateurs italiens le nient formellement: entre autres, les derniers éditeurs de Bocace. On s'étonne que le conteur italien n'ait point parlé des fabliaux français : il est probable qu'il n'en soupçonnait pas l'existence. On veut qu'il en ait tiré dix nouvelles : ces reproches sont répétés sans cesse depuis le comte de Caylus, parce qu'ils ne sont jamais examinés. Parmi ces dix nouvelles que l'on désigne, une est d'Apulée; six appartiennent aux Arabes ; deux sont antérieures aux fabliaux anonymes, qui leur ressemblent : fabliaux dont il est impossible de déterminer la date précise , mais qui , au langage , paraissent composés sous le règne de Charles VI , et sont probablement des copies de Bocace luimême. Reste donc Grisélidis , chef-d'œuvre par lequel le classique toscan couronne son brillant Décameron. Vous n'attendez point d'analyse : vous avez tous présente à l'esprit cette Grisélidis,

jeune, et presque au sortir de Fenfaiice , choisie pour épouse par le marquis de Saluées ; cette villageoise héroïque , ornant une cour aussi facilement qu'une chaumière; ne promettant que l'obéissance, et tenant toutes les vertus; si rigoureusement et si long-tems éprouvée; mère tendre, et toutefois croyant devoir sacrifier l'état, la vie même d'une fille et d'un fils aux inexorables devoirs d'épouse ; n'emportant du palais qu'elle embellissait que sa nudité vertueuse ; consolant par sa gaîté apparente et tranquille, allégeant par ses travaux la pauvreté de son père , comme elle rendait utile , comme elle faisait aimer par ses bienfaits la richesse de son époux ; se croyant encore des devoirs quand elle a cessé d'avoir des droits ; rentrant sous le toit somptueux de cet époux qui n'est plus le sien; y rentrant sous les habits de l'indigence, non plus pour y commander, mais pour y servir, et qui? celle qui va lui succéder: une épouse nouvelle, choisie, comme elle le fut autrefois, dans la fleur de la jeunesse et de la beauté. Vous vous rappelez Grisélidis interrogée sur cette rivale par celui qu'elle aime encore, malgré des rigueurs si constantes, et lui répondant avec une douceur inaltérable , en ne pleurant qu'au fond du cœur : « Elle est belle , et « paraît sage; vous serez heureux avec elle; mais, « j'ose vous en supplier, épargnez à cette nouvelle

SLR LES FABLIAUX FRANÇAIS. laS (c épouse ce que l'autre a pu supporter. Celle-ci « n'est point accoutumée à souffrir ; elle est déli- « cate ; elle est sensible : elle en mourrait. « Expressions puissantes , qui , terminant douze ans d'épreuves, lui rendent tout ce qu'elle croyait perdu : une fille dans sa prétendue rivale ; un fils , le cœur d'un époux, et le bonheur qu'elle cessait d'attendre , mais qu'elle avait tant mérité !

Si Ton en veut croire Legrand d'Aussy, ce conte admirable , le plus beau qui ait été composé dans aucune langue, est un fabliau français. Cependant d n'en existe qu'une version en prose , de la fin du quatorzième siècle. L'original est perdu' . Qu'importe? Le Duchat, éditeur de Rabelais, a vu le conte de Grisélidis dans un vieux manuscrit intitulé : Le Parement des Dames. La chose est très-possible ; mais Le Duchat et Legrand d'Aussy ne savaient donc pas que Le Parement des Dames d'honneur est un ouvrage d'Olivier de Lamarche , mort sous Louis XII, la première année du seizième siècle , cent vingt-six ans après la mort de Bocace , et plus d'un siècle et demi après l'époque où fut composé le Décaméron. L'histoire de Grisélidis se trouve en effet dans Le Parement des Dames. Elle en forme le quinzième chapitre , qui est intitulé : L'Épinglier de Patiejice. Lorsqu'on

Voyez la note sur Aucassin et Nkolette, page 96.

fait quatre gros volumes sur une très-mince partie de notre ancienne littérature ; lorsqu'on lui consacre sa vie entière, il semble qu'on devrait au moins, par des recherches un peu exactes, s'épargner d'aussi ridicules assertions. Voici pourtant quelque chose de plus singulier : Pétrarque a traduit en latin Grisélidis: il v a fait des changemens très-légers. D'après ces changemens, suivis dans la version française, Legrand d'Aussy présume que Pétrarque a traduit le prétendu fabliau français, et non pas le conte de Bocace. Certes, je ne veux point soupçonner la bonne foi de l'écrivain ; et par là même je suis contraint de lui reprocher une étourderie impardonnable. S'il avait jeté les yeux sur cette traduction latine, il aurait vu que Pétrarque la dédie à son ami Bocace , dont il se glorifie d'être le traducteur. Rétablissons les faits : Bocace est l'inventeur; d'après la traduction latine de Pétrarque ont été faites les nombreuses versions françaises qui parurent beaucoup plus tard. De là ce mystère de Grisélidis représenté sous le règne de Charles VI. De là ces imitations sans nombre, renouvelées sous tant de formes chez toutes les nations de l'Europe. La Paméla de Richardson, la Nanine de Voltaire, descendent elles-mêmes de la Grisélidis de Bocace ; et, pour la fûrci3 de la conception , pour le choix des incidens, pour l'intérêt et la rapidité de l'action, pour

la perfection du caractère principal , il faut en convenir : l'original est resté supérieur aux copies des plus grands maîtres. Vous qui retracez les mœurs humaines , voulez-vous obtenir un succès universel ? Peignez la beauté vertueuse et patiente, une femme, une épouse, une mère, subissant des épreuves pénibles , long-tems aux prises avec l'infortune , et se reposant au sein du bonheur. Finissons par deux observations importantes. Remarquons d'abord qu'à cette époque les préjugés féodaux subjuguaient l'Europe. Ici pourtant l'orgueil féodal résiste et succombe; une villageoise est le modèle des épouses; un grand seigneur finit par s'enorgueillir d'une mésalliance avec la vertu. En second lieu, ne négligeons pas d'avertir qu'il n'est peut-être pas question d'une fable. Suivant l'historien Foresti, Grisélidis^ marquise de Saluées, vivait au commencement du onzième siècle. Ce témoignage est suffisant sur un fait qui n'a pas d'invraisemblance. SI l'historien est souvent condamné à retracer des crimes et des sottises, d'un autre côté, les actions admirables, les caractères sublimes, sont essentiellement historiques. Proclamons ce qui honore l'humanité. C'est dans le sanctuaire des âmes fortes , élevées, sensibles, que le beau idéal respire en sa plénitude; et la vertu peut faire plus que le génie ne peut inventer.

SUR

DEPlilS LE RÈGNE DE LOUIS VII JUSQTj'aTT RÈGNE DE FRANÇOIS I.

J-JE nom de roman fut long-tems appliqué à presque tous les ouvrages de quelque étude qui furent composés dans la langue romance; mais le genre d'ouvrages que ce nom désigne aujourd'hui remonte à la plus haute antiquité. C'est dans l'Orient , sans aucun doute , qu'il en faut chercher l'origine. Les Indiens et les Persans furent les premiers romanciers. Les Grecs de l'Ionie apprirent des Persans l'art de composer ces fables voluptueuses connues sous le nom de fables milèsiennes. De ce nombre est Psyché, qu'Apulée a bien fait de traduire, et qui nous charme au milieu de son livre, aussi bizarre qu'ennuyeux. UAne d'or d'^Apulée et le Roman satirique de Pétrone sont à peu près les seules productions

que les Romains nous aient laissées clans ce genre d'écrire, mais sous la domination romaine, les Grecs en composèrent un grand nombre; et, sans faire mention de Parthénius, qui écrivait du tems d'Auguste, à l'époque des Antonins, on trouve Jamblique, Lucius de Patras, et le célèbre Lucien. Il ne faut pas oublier l'évéque Héliodore, qui, deux siècles plus tard, et sous le règne de Théodose, composa Théagène et Cariclée, roman plein d'intérêt et d'imagination. Le tems où vivait Longus serait difficile à déterminer avec certitude; mais ce qui n'est pas incertain, c'est la supériorité de son ouvrage sur tous les romans grecs qui nous sont parvenus. On peut aller plus loin : malgré les tentatives sans nombre faites en Italie, en Espagne et en France, le roman de Daphnis et Chloé reste encore le meilleur dans le genre pastoral. Il est aussi le plus ancien, je dis toujours dans le même genre; si toutefois on n'adopte pas le sentiment énoncé par Huet , évéque d'Avranches, dans sa lettre à Segrais , sur l'origine des romans : Huet remonte jusqu'à Salomon. C'est dans le Cantique des Cantiques que se trouvent à la fois, selon lui, les premières formes de roman, d'idylle et de dialogue dramatique. Nous ne voulons pas démentir le pieux auteur de la démonstration évangélique ; mais sur beaucoup de points nous pro-

OEnvres anciennes. IV. Q

i3o LEÇON

fessons le scepticisme, avec le savant auteur du Traité sur V incertitude des sciences ' .

Chez les nations septentrionales qui commencèrent à prendre quelque consistance vers la fin du quatrième siècle , quand l'empire romain se précipitait vers sa ruine, des poètes, assez semblables aux prophètes hébreux , chantaient les événemens mémorables, les combats célèbres, et la mémoire des héros morts pour la patrie. L'amour et la religion inspiraient aussi ces Scaldes de Norwège, ces Bardes de la Germanie et des Iles Britanniques; mais l'amour fatal et malheureux, mais un paganisme aussi lugubre que celui des Grecs était riant et poétique. Tel était le génie de ces peuples ignorans, guerriers et superstitieux. Chez eux, les mœurs, les institutions, et ce qui tenait lieu des arts : tout était sombre comme leurs nuages. Alors, ou, si l'on veut, dès la fin du troisième siècle, vécut Ossian, fils de Fingal. Il nous reste à peine de lui quelques fragmens en ancien gaUique , fragmens dont l'authenticité même n'est pas démontrée. C'est d'après ce fonds peu considérable que, il y a près d'un demi-siècle, Macpherson crut pouvoir rédiger en prose anglaise les prétendus poèmes d'Ossian : fatras mo-

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