‹ uvres de M. J. Chénier (volume 3)Chapitre 9 sur 50 · I. Duels · texte numérisé non relu

I. Duels

davantage d'entasser les madrigaux , les épigrammes, les sonnets, les rondeaux, qui traînent depuis cent années dans les recueils de collège. Encore moins se permettra-t-on , au milieu d'une société distinguée par ses lumières, de transcrire à chaque page les célèbres morceaux d'éloquence et de poésie que nous avons tous appris dès notre enfance , les scènes divines gravées dans la mémoire et dans le cœur de toutes les personnes à qui notre littérature n'est pas complètement étrangère.

En suivant une méthode fort différente , on tâchera d'observer les premiers pas, les progrès presque insensibles, et, pour ainsi dire, les longs tàtonnemens de la langue française ; de suivre attentivement sa marche devenue moins timide; d'indiquer des essais heureux , d'autres essais trop hardis encore ; de bien marquer le moment où elle acquiert ses deux caractères principaux : la noblesse et la clarté ; de l'étudier enfin dans les modifications nombreuses et variées que son génie reçoit du génie des auteurs classiques. En examinant tour à tour tant de personnages illustres, on s'imposera la loi de les apprécier avec cette justice qui repousse un aveugle enthousiasme, et qui n'est autre chose à leur égard que l'admiration bien sentie. On s'efforcera de déterminer d'une manière précise les qualités qui les

distinguent parmi leurs égaux , et , puisqu'ils sont hommes , les défauts que peut leur reprocher une critique respectueuse ; ce que présentent de remarquable la composition , le style , les principaux détails de leurs ouvrages; jusqu'à quel point et comment ils ont perfectionné, soit les formes du langage, soit les genres qu'ils ont cultivés ; en quoi le goût qui leur est propre a fait une partie du goût pubUc; quelle fut de leur tems et quelle est aujourd'hui leur autorité sur la littérature générale.

De plus hautes considérations se présenteront encore. Chez tous les peuples , les livres ont fait les opinions. Les premières lois furent les premiers écrits. Point de vérité démontrée qui n'ait ses preuves dans quelque ouvrage. Point d'absurdité ancienne qui n'ait pour base un ancien livre. Dans les littératures modernes , l'ensemble des choses fut antérieur aux écrivains. Il faut donc examiner d'abord quelle a été sur les auteurs français l'influence des tems, des opinions, des mœurs, du gouvernement, des institutions, soit politiques, soit religieuses. Il faut examiner ensuite quelle influence ils ont exercée à leur tour sur les mœurs, sur les opinions, et, par ces deux choses , sur l'esprit du gouvernement , quelquefois sur les institutions elles-mêmes. Ceci ne regarde, on le sent bien, que les écrivains du

premier ordre , et seulement quelques-uns d'entre eux; mais il est juste de les peser dans cette balance. Certes, la gloire suprême appartient à ceux qui ont le plus allégé le fardeau des antiques erreurs ; à ceux qui , dans quelque genre que ce soit, ont le mieux employé la puissance de l'art d'écrire au perfectionnement et par conséquent au bonheur de l'espèce humaine.

C'est d'après les mêmes principes qu'une fois arrivés au terme de notre carrière nous mettrons en parallèle les deux grandes époques de la littérature française. Nous comparerons les avantages qu'elles ont l'une sur l'autre. Peut - être trouverons-nous ces avantages compensés; peutêtre aurons - nous à conclure que l'époque dont nous avons vu les derniers jours était une suite nécessaire de la précédente, et que toutes les deux ont occupé d'une manière également honorable la place qui leur fut assignée dans l'espace des tems. C'est toujours en partant de ce point élevé que nous pourrons déterminer les obligations imposées à l'époque actuelle; et ces obligations seront remplies. N'en doutons pas : le siècle qui commence sera digne des siècles qui l'ont précédé. Les idées saines prévaudront parmi nous contre les clameurs fanatiques. La philosophie ne sera pas contrainte de se réfugier dans les consciences. Les talens distingués dont la France

peut s'enorgueillir encore, ceux que d'autres jours verront naître, chercheront la gloire littéraire où elle se trouve; et, comme elie est inséparable du vrai, c'est en défendant la vérité qu'ils enrichiront de nouveaux trésors cette langue vivante et classique; stérile pour la médiocrité paresseuse , mais féconde , opulente , inépuisable pour le génie laborieux; perfectionnée par tant de modèles diversement admirables ; consacrée par tant de chefs - d'œuvre ; adoptée en Europe depuis l'Italie jusqu'au fond du Nord , et devenue la langue sociale de tous les hommes éclairés.

AlvANT d'entrer dans aucun détail sur les fabliaux français, il nous paraît indispensable de

I. En composant ces brillantes esquisses d'un tableau qu'il eût rendu parfait, si la mort ne l'eût trop tôt ravi à la gloire des lettres, Chénier ne put pas toujours remonter aux sources de notre histoire littéraire, ni approfondir la matière qu'il traitait. Tel était son devoir assurément : tel était aussi son projet. Il n'est donc pas étonnant qu'il lui soit échappé quelques erreurs, ou, pour mieux dire, quelques inexactitudes. Nous avons essayé de les relever avec le plus de soin possible, afin que ces fragmens d'un beau travail restassent moins imparfaits, et atteignissent mieux le but où l'auteur de Charles IX tendit toujours avec une vertueuse persévérance: la vérité;

Même dans l'agrémeut ne cherchant que l'utile.

Cependant nous devons aussi à la vérité de déclarer à nos lecteurs qu'un homme fort instruit et particulièrement versé dans la littérature du moyen Age, M. Louis Dubois, nous a beaucoup aidés dans notre travail sur les deux leçons suivantes; nous regrettons seulement que les précieux documens dont il a enrichi nos deux chapitres soient en trop petit nombre. Ses notes seront facilement reconnues; nous les avons signées des deux initiales L. D. { Note de l'Editeur. ^

faire quelques observations. Une dame de la cour de Louis XIV, la femme de France qui eut le plus d'esprit, de délicatesse et de grâce, madame de Sévigné, ne fait aucune difficulté de parler à sa fille des contes de La Fontaine. Elle les lui envoie, et lui indique ceux qu'elle croit les plus jolis. Georges Dandin, que Molière imita d'un conte de Bocace, fut représenté pour la première fois, et avec un grand succès, dans une fête de Versailles, à la cour de ce même Louis XIV, devant son épouse indulgente et vertueuse, devant Madame, ce modèle exquis de la politesse et de l'élégance des mœurs. Durant la vieillesse du monarque, la cour, livrée aux intrigues religieuses, n'était plus le centre des arts et des plaisirs ; mais Paris, moins sérieux que la cour, applaudissait à la gaîté libre et ingénieuse de Régnard. Il supportait même les saillies grossières de Dancourt. Dans un genre décrire fort différent, Bayle, célèbre par la pureté de sa vie autant que par sa philosophie indépendante, s'exprimait sans timidité sur des sujets fort délicats. Sous la régence du duc d'Orléans, une extrême licence de mœurs amena dans les expressions une décence exagérée. La comédie devint prude. J. B. Rousseau luimême, dans ses épitres et dans ses allégories, affectait un rigorisme déplacé qui faisait trop ressou\enir de ses épigrammes licencieuses. Les

deux esprits supérieurs du siècle, Montesquieu et Voltaire, rejetèrent loin d'eux ce bégueulisme du langage. Ils connaissaient leur nation, qui n'aime point à excéder les bornes du vrai. Nous allons parler des vieux fabliaux français; nous rappellerons plusieurs contes de Bocace et de La Fontaine : nous aurons à cet égard beaucoup plus de circonspection qu'il n'en fallait dans les beaux jours de la littérature. Alors même ce préambule eût été superflu; mais les précautions deviennent nécessaires, lorsque tous les mots sont pesés dans de fausses balances, et lorsque certains Laubardemonts ' littéraires n'ont pas assez d'hypocrisie. Parmi les auteurs de nos vieux fabliaux, Rutebeuf est le meilleur sans contredit. Ce fut à la fin du règne de Louis IX qu'il écrivit ses premiers ouvrages. Il mourut comme Jean de Meung, la dixième année du quatorzième siècle. Pierre d'An-

I. Laubardemont, conseiller tl'état sous Louis XIII, ou plutôt sous le cardizial de Richelieu , et l'un de ces hommes lâches et cruels faits pour servir d'instrument au plus barbare despotisme. C'est lui qui fit condamner à mort le malheureux Urbain Grandier, dont tout le crime était d'avoir déplu au cardinal alors qu'il n'était qu'évèque de Luçon. C'est encore ce Laubardemont qui, dans l'effusion d'une joie sanguinaire, osait dire : « Donnez-moi une ligne la plus indifférente de la main < d'un homme, et j'y trouverai de ([uoi le faire pendre. »

[Note de l'Editeur.)

fol, Haiziaux, Jean de Boves, Garin, le Gallois, et plusieurs autres conteurs, parurent vers le même tems; quelques-uns vécurent jusqu'au règne de Charles V. Beaucoup de fabliaux, dont les auteurs sont inconnus, furent composés encore plus tard, et même au quinzième siècle. Aucun poète un peu célèbre ne cultiva ce genre de composition. Les auteurs et les ouvrages furent long-tems ignorés. Fauchet est le premier qui ait fait mention de ces obscurs écrivains. Sept ou huit d'entre eux se trouvent placés parmi les cent vingt-sept poètes dont les noms sont inhumés dans ses Recherches. Le comte de Caylus^, vers le milieu du dernier siècle, lut à l'Académie des belles-lettres un mémoire sur nos fabliaux. Il y a quarante années, Barbazan fit imprimer trois volumes de ces vieux contes dans toute la fidélité du texte, fidélité presque toujours rebutante et souvent cynique ^. Il y joignit un vocabulaire, qui

1. En juillet 1746. Son travail sur les fabliaux fait partie des Mémoires de l'Académie des Inscriptions, tome XX de l'édition ïn-4", pages 352 à 376. (L. D. )

2. M. Méon en a depuis donné une édition plus complète et meilleure à tous égards (Paris, 1808, i vol. in-8°), ainsi que du fameux roman de la Rose. (Paris, i8i5, /, vol. in-8".)

L'ouvrage de Legrand d'Aussy, imprimé d'abord en 1779, reparut beaucoup plus complet eu 1781, 5 vol. in-12. Vax

pouvait être fait avec plus de méthode. Douze ans après, Legrand d'Aussy les traduisit, ainsi que beaucoup d'autres curieusement ramassés dans les bibliothèques, soit publiques, soit particulières. Ces petits poèmes acquirent de l'importance. On parla du talent, de l'invention, du génie même de leurs auteurs. On accusa Bocace d'être leur plagiaire, et d'avoir gardé sur eux un silence ingrat. Cette question sera discutée; mais il faut d'abord jeter un coup d'œil sur quelques fabliaux diversement remarquables. Commençons par le Villas geois médecin, puisqu'il se trouve le premier dans le recueil de Barbazan.

Une partie de ce fabliau, dont l'auteur est inconnu , présente les principales scènes du Médecin malgré lui : farce que firent pardonner à Molière la hauteur et la perfection du Misanthrope. La querelle du villageois et de sa femme; la manière dont la femme se venge d'avoir été battue; le villageois forcé d'être médecin, guérissant une fille qui n'est pas malade : tout se trouve dans le fabliau, à la différence près qu'il s'agit de la fille d'un roi. Cette première partie du conte a été

1788, Jaubert imita en vers français la plupart des fabliaux recueillis et rajeunis en prose par Legrand d'Aussy, qui a laissé les matériaux d'une édition encore plus complète que celle de 1781. fL. D.)

copiée par Oléarius et par Grotins. C'est de Grotius dit-on, que jNIolière a tiré le sujet de sa pièce. Peut-être est-ce plutôt des Serées de Bouchet, où le fabliau se trouve tout entier, mais séparé en deux contes différens. La seconde partie vaut pour le moins la première. Sur la réputation du nouveau médecin , les malades accourent en foule au palais. Le villageois a beau protester qu'il ne peut les guérir, et qu'il ignore la médecine; on le menace : Il faut qu'il les guérisse de par le roi. Il reste seul avec eux. « Mes amis, leur dit-il, « je vous guérirai; mais il faut que le plus malade « d'entre vous se sacrifie. Les autres avaleront ses a cendres. Soyez tranquilles; je puis vous garantir «que le remède est souverain, w A ce discours, ils se regardent tous en frissonnant, prétendent qu'ils se portent bien, et s'enfuient l'un après l'autre. A mesure qu'ils sortent, le roi les interroge tour à tour; et chacun s'avoue guéri. I^ docteur est comblé de louanges et de bienfaits. Il devint riche, ne battit plus sa femme, et la remercia toute sa vie de l'avoir fait médecin.

La Bourgeoise d'Orléans est l'aventure d'une femme qui fit battre son mari et qui le rendit content, mais qui ne le fit pas médecin. Toute analyse serait superflue. On sait que ce fabliau se retrouve dans Bocacc et dans La Fontaine. Il suffit de lire dans le recueil de Barbazan l'original

prétendu pour reconnaître au langage qu'il fut composé vers la fin du quatorzième siècle, par conséquent après la mort de Bocace, Il en est de même du Chevalier qui confessa sa femme ; c'est un des fabliaux les plus piquans. On le retrouve encore dans Bocace et dans La Fontaine. Il est aussi dans les Cent nouvelles de la cour de Bourgogne; et mieux, quant au fonds, que partout ailleurs, comme on en pourra juger par une analyse rapide et discrète. Un chevalier, de retour d'un long voyage, avant de paraître aux yeux de sa femme, se déguise en prêtre et la confesse. Elle s'accuse d'avoir aimé tour à tour un écuyer, un chevalier et un prêtre. Le mari furieux se découvre. Bien loin de se déconcerter, la femme lui dit en riant : « Je vous ai reconnu. N'étiezvous pas écuyer avant d'être chevalier? Maintenant vous voilà prêtre. » Le mari lid fit des excuses. La Fontaine a imité Bocace; et les littérateurs italiens assurent que Bocace a raconté une aventure réelle. Elle a dû même se répéter souvent en France, et plus encore en Italie, quand les maris étaient jaloux et les femmes dévotes. Cela tenait aux mœurs du tems; et l'institution, par sa nature, indiquait assez comment on peut savoir les secrets des autres. Ce ne sont pas seulement les maris jaloux qui ont su tirer parti du tribunal nommé de la pénitence, pour obtenir des aveux

que l'on ne fait point ailleurs : Philippe II, roi d'Espagne, s'en servait très-utilement, sans pourtant se déguiser en confesseur. On voit dans les Mémoires du cardinal de Retz, et dans ceux du conseiller d'Etat Lenet, que l'usage en était connu durant la guerre de la Fronde. Oserons-nous le dire? C'est une perfection qui manque à la religion protestante. Si l'on trouve un peu d'inconvénient à côté de tant d'avantages, cela ne doit détourner ni les femmes ni personne d'une pratique aussi salutaire que la confession. Les meilleures choses ont leur coté défavorable, quelquefois même leurs dangers; et la confession, sans contredit, est au premier rang des meilleures choses.

Le lai à'Ignaurès ou du Prisonnier rappelle l'aventure du troubadour Cabestaing. Nous la retrouvons souvent. Bocace, dans sa nouvelle de la Comtesse de Boussillon, a suivi, comme il le dit lui-même, les traditions provençales; mais Renaud, l'auteur du fabliau français, en croyant peut-être embellir beaucoup cet événement tragique, en a fait un modèle de ridicule et d'extravagance. Ignaurès est un chevalier breton fort amoureux, non pas toutefois d'une seule dame. Il aime et trompe à la fois douze femmes: ce qui, certes, n'est pas conforme aux mœurs chevaleresques. Elles se font des aveux mutuels. Par une

convention qui n'est pas moins bizarre que tout le reste, Ignaurès demeure l'amant de la première femme qu'il a choisie. Les douze maris finissent par tout savoir, et ne sont pas aussi indulgens que les dames. Ils font périr le chevalier breton. Ils se vengent de leurs femmes par un festin sanglant que le souvenir de Gabrielle de Vergy vous désigne assez ; et les douze amantes fidèles meurent bientôt sans vouloir prendre aucune nourriture. Il est difficile de concevoir comment une imagination dépravée et l'excès du mauvais goût ont pu parvenir à rendre si absurde, et en même tems si glacial, un sujet dont la catastrophe est horrible, mais qui intéresse au plus haut degré lorsqu'il n'est point travesti; tant la véritable passion sait tout embellir !

Il y en a dans Aucassin et Nicolette^; et, puisque

I. M. de Surville, dans les mémoires qu'il a laissés sur son ayeule, Clotilde de Vallon-Chalys, attribue ce roman à Barbe de Verrue, ainsi que le fabliau de Grisélidis dont il est question plus bas. Le nom de Clotilde nous rappelle que Chénier n'a fait aucune mention, dans ses divers ouvrages, des poésies de cet auteur, bien qu'à l'époque oii il composait son travail pour l'Athénée , la première édition de ces poésies eût déjà trois années d'existence. Est-il probable qu'il ait aussi professé l'opinion de ceux qui, dans le tems, récusèrent l'authenticité des œuvres de Clotilde? Nous le pensons. Quelle autre raison , d'ailleurs , pourrait motiver son silence? Quoi qu'il

SUR LES FABLIAUX FRANÇAIS. 97 ce petit roman mêlé de prose et de vers est compté au nombre des fabliaux, il faut avouer que c'est de beaucoup le meilleur de tous ceux qui paraissent avoir une origine française. Cet ouvrage, de quelque étendue, est aujourd'hui connu de tout le monde. Avant même que Sédaine en eût fait un opéra-comique, il avait été fort heureusement rajeuni par Lacurne de Sainte-Palaye, le savant le plus instruit de notre ancienne littérature, et celui qui, dans ce genre, a rendu les plus grands services. Rien de plus intéressant et de plus naïf que les amours à'Jucassia le damoiseau, et de Nicolette sa douce amie. La captivité de ISicolette, sa fuite nocturne, cette voix qu'elle reconnaît en passant auprès d'une tour; le discours qu'elle tient au gentil bachelier; la boucle de cheveux blonds qu'elle lui jette, et qu'il reçoit avec transport à travers les barreaux de sa prison; le soldat en sentinelle qui, du haut de la tour, aperçoit la jeune fille, et, dès qu'il voit arriver ses camarades.

i-n soit , tous les amis des lettres regretteront qu'il ait omis aussi légèrement de parler de ces poésies remarquables; le charmant fabliau des trois Plaids d'or, qui semble réclamer ici sa place par le double droit du mérite et de l'ancienneté, valait bien la peine qu'il lui consacrât quelques pages. Voyez , pour plus amples détails , le Recueil des poésies de Clotilde de Surville, ainsi que h préface du s.-nant éditeur, M. Vandcrbourg. f Noie de l'éditeur.)

(W.r.vvvs anciennes. lY. n

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l'averlit, dans une chanson qu'il improvise, île prendre garde aux soldats méchans ; ia petite cabane que Nicolette se construit dans la forêt; son joli message à Aucassin, et l'arrivée du damoiseau : tous ces détails sont charmans. La suite vaut beaucoup moins. On voit avec peine les deux amans pris par les Sarrasins , ensuite séparés pendant plusieurs années; Nicolette emmenée à la cour du roi de Carthage; ce roi revoyant en elle sa fille perdue en bas âge; et Nicolette abantlonnant son père, qui veut la forcer d'épouser un Musulman, que l'auteur appelle un païen. Mais on retrouve tout l'intérêt du commencement, lorsque Nicolette, déguisée en ménestrel, chante à Aucassin lui-même les amours à'Aucassin et de sa mie: ce qui amène, avec beaucoup de naturel, la reconnaissance et le mariage des amans. Pourquoi faut -il que des discours impies défigurent ce fabliau plein de grâce? Le vicomte de Beaucaire, voulant guérir Aucassin de son amour pour une fille inconnue, lui fait un sermon fort édifiant sur le paradis et sur l'enfer. Aucassin n'en est point touché. Il répond en mauvais chrétien qu'il veut Nicolette et non pas le paradis, où il n'entre que des moines fainéans et de vieux prêtres; que les rois illustres, les chevaliers morts glorieusement, les écuyers fidèles, vont directement en enfer; qu'il prétend y aller comme eux; qu'il y

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rencontrera les ménétriers amis de la joie, les belles femmes qui ont eu le cœur tendre; et que, s'il peut s'y trouver avec ISicolette, sa mie, il n'en demande pas davantage. Ces impiétés ne sauraient nous pervertir. C'est pour démontrer combien elles sont répréhensibles qu'il est important de les citer.

Rutebeuf, le plus original des auteurs de fabliaux, mérite un article à part. Dans Tun de ses contes, une jeune fille séduite prend l'habit de cordelier ; mais une dame charitable et sage s'aperçoit du déguisement, sauve la jeune fille, et force le moine séducteur de contribuer à l'établissement de celle qu'il a voulu perdre. La dame, en reprochant au béat sa conduite coupable, l'appelle hypocrite et même papelart, mot fort usité dans les fabliaux : ce que nous observons en passant, mais sans vouloir en tirer de nouvelles conséquences, et seulement pour conserver la tradition. Du reste, les déguisemens de ce genre n'étaient que trop communs; et le journal de l'Estoile en présente un exemple sous le règne de Henri III ^ . Le testament de l'Ane est un conte plus gai. Un Curé vit mourir son âne, fidèle et

1. « Henri III, doué du talent de la parole, et qui quelque- «fois avait montré du courage, s'amollit tellement dès qu'il fut «roi, qu'on lui vit prendre toutes les affections, tous les goûts « d'une femme faible et coquette. La nuit, il se couvrait les mains

«lu. OTHEC/^

loo LEÇON

vieux serviteur. Il crut, par reconnaissance, devoir l'inhumer en terre sainte. On va conter la chose àl'évéque, gourmand, buveur et dépensier. «Tant mieux, dit-il, nous aurons une amende. » Il fait venir le curé, le gronde et le menace saintement. « Messire, » répondit le Curé, car aucun prêtre n'était appelé monseigneur, « l'âne dont « vous parlez m'a servi vingt ans. Il amassait une « livre chaque année ; et voici vingt livres qu'il « vous lègue par son testament. — Que Dieu, reprit « l'Evéque en tendant la main , pardonne au dé- « funt tous ses péchés, et lui accorde son saint « paradis! Amen. )i Vingt livres paraîtront fort peu de chose; mais c'était beaucoup alors, et tout est bien renchéri.

'< de gants , et le visage d'une toile préparée, afin de conserver «la blancheur de sa peau. Il teignait en noir ses cheveux roux, « se frisait, se fardait le visage de blanc et de rouge , se peignait « les sourcils. Il était coiffé à peu près comme les dames de sa « cour; il s'habillait en femme, ouvrant son pourpoint, décou- « vraut sa gorge, et v portant un collier de perles avec trois « collets de toile'.» (Extrait de V Histoire de Paris, par Dulaure, tome IV, pages 4o5 et suiv. )

On sent qu'une telle conduite, autorisée et professée publiquement par le roi, dut trouver beaucoup d'imitateurs parmi les courtisans et le peuple. Aussi cette manie de se déguiser devint-elle bientôt une mode générale, {Note de l'Éditeur.)

I. Vovez enrorc le Journal de tEstoile , on Journal d'Henri III, au ^4 février 1377.

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Nous avons du même Rutebeuf un fabliau fort remarquable pour le tems. A l'exception du préambule, il ne présente qu'un dialogue entre deux amis, dont l'un est Croisé. Celui-ci veut persuader à l'autre d'aller aussi combattre les infidèles; il lui fait observer qu'il a une âme raisonnable. Or, quand on est sûr d'avoir une âme raisonnable, on doit partir pour la terre sainte : c'est , comme on voit, de la logique transcendante. Les diverses réponses du non-Croisé sont plus conformes à la raison ordinaire. En voici la substance : « Ami, «vous voulez que, pour aller conquérir un pays «lointain, dont on ne me laissera rien, j'aban- « donne ma femme, mes enfans et mon héritage! « On sert Dieu à Paris comme à Rome; on gagne « le paradis sans faire le voyage d'outre-mer. Que « ne préchez-vous ces riches abbés, ces gros doyens, « ces prélats qui se sont voués au service de Dieu? «Ils ont ici-bas tous ses biens; et c'est nous que « l'on exhorte à l'aller venger î Cependant que «leur importe la grêle ou l'orage? Les revenus « leur viennent en dormant. Sans être aussi riche, «je dors bien comme eux; je vis en paix avec «mes voisins, et je ne suis point las de ce genre « de vie. Vous aimez les hauts faits d'armes? Allez « combattre; et dites de ma part au Soudan que, « s'il vient m'attaquer, je saurai me défendre. S'il «n'en fait rien, qu'il règne tranquille: je n'irai

« pas le détrôner. D'ailleurs, une chose m'étonne: « grands et petits vont en foule visiter cette terré « sacrée ; leur âme est sanctifiée , sans doute ; « comment se fait-il qu'à leur retour ils ne soient <c que des bandits? De plus, je vous dirai à l'oreille «que je passe hardiment un ruisseau; mais de «Saint -Jean d'Acre jusqu'ici l'eau est profonde; « et il y en a trop. Enfin, Dieu est partout, vous « le dites sans cesse; il est donc en France. Il ne « s'y cache pas exprès pour moi. » Au dix-huitième siècle, on ne parlait pas plus nettement sur les croisades. Cependant ce philosophe du tems de Louis IX se laisse brusquement convaincre; et cette fin était apparemment nécessaire pour faire passer le reste. En des siècles plus éclairés, on a vu les talens du premier ordre attaquer un préjugé, et pourtant fléchir le genou devant le nom du préjugé même. Il faut savoir excuser ceux qui croient ne pouvoir mieux faire, et savoir apprécier ceux qui font mieux.

U Ordre de Chevalerie ^ fabliau d'un auteur inconnu, est digne d'une attention particulière. Fauchet et Duchéne en ont parlé. Lacurne de Sainte - Palaye en a recueilli trois versions en vers. Avant lui le savant et judicieux Ducange en avait cité une version en prose; mais elle est évidemment du quinzième siècle. L'original est du treizième. L'auteur conte une aventure

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arrivée, dit-il, en terre païenne, à un guerrier vaillant, à un Sarrasin loyal, à Saladin. Un Français, un prince Croisé, Hugues de Tabarie, seigneur de Galilée, est fait prisonnier dans \\n combat. On exige cent mille besans pour sa rançon. 11 désespère de les trouver, quand il vendrai! sa principauté. Saladin, persuadé que les amis du chevalier lui prêteront la somme entière, lui fait promettre de revenir dans deux ans, s'il ne peut effectuer sa rançon; mais il veut qu'avant de partir le Français l'arme chevalier. En conséquence, Hugues de Tabarie lui fait laver le visage, raser la barbe, et couper les cheveux. On n'oublie ni le bain, symbole de la pureté de l'âme; ni le lit, image du paradis; ni la chemise, emblème de la candeur ; ni la robe de pourpre, signe évident qu'un chevalier doit verser son sang pour la foi. Hugues de Tabarie recommande au Soudan de haïr le mensonge, d'entendre chaque jour la messe, de jeûner tous les vendredis en i'honneiu' de la passion, et de voler au secours des dames. Saladin reconnaissant accorrle au prince la liberté de dix chevaliers. Le Français lui rend grâce, et lui dit : « Tu m'as c(mseiilé d'emprunter à mes amis « ce qu'il faut pour ma rançon. Tu es maintenant « mon ami : prête -moi ce que je dois au grand « Saladin.» A ces mots, cinquante Émirs, appelés par Saladin , coniribucnt tour à tour. Saladin

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complète la somme, fait présent au Français des cent mille besans, et le renvoie sans rançon. 11 y a là des traits d'Orosmane. Mais nous avons d'autres choses à remarquer. Un monarque musulman se faire armer chevalier ! cela nous paraît une fable étrange. Eh bien ! nos vieux historiens affirment que Saladin reçut en effet l'ordre de chevalerie des mains de Honfroi de Thoron, son prisonnier. Plus tard, l'émir Facardin fut armé chevalier par l'empereur Frédéric II. Rien n'oblige à croire que des Musulmans aient promis d'entendre chaque jour la messe, et déjeuner tous les vendredis en l'honneur de la passion; mais, en laissant de côté ce qui appartient moins au poète qu'à l'époque où il écrivait, on doit le louer d'avoir osé, durant les croisades, rendre hommage à la mémoire récente de Saladin, vainqueur des Croisés, et le plus grand prince de son tems, quoiqu'il fiit contemporain de Philippe-Auguste. Des fabliaux assez nombreux roulent sur des sujets de dévotion, et dans plusieurs Notre-Dame joue un rôle considérable. Sa protection est regardée comme un infaillible moyen de se tirer d'affaire en ce monde et en l'autre : ici c'est un sacristain, ou même une sacristine, qu'elle ramène dans la bonne voie, après de longs égaremens; là, c'est une abbesse enceinte dont elle escamote l'enfiinl, et dont elle conserve la réputation; tantôt

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elle s'intéresse pour un moine libertin; tantôt même elle sauve de la corde un voleur dévot. Ceci est plus extraordinaire encore : un jeune païen, nouveau marié, s'avise, en jouant dans une place de Rome, d'attacher son anneau nuptial au doigt d'une statue. Il ignorait que c'était celle de Notre-Dame. La statue, par miracle, plie le doigt, et garde l'anneau. Depuis ce tems le jeune marié, forcé par miracle à la continence, s'imagine qu'il est ensorcelé. Il va trouver le pape saint Grégoire, qui, ne voulant point, dit l'auteur, avouer qu'en ce point l'église manquait de pouvoir, ordonne aux deux époux de continuer à être sages. Enfin, dans un songe, Notre-Dame apparaît au jeune homme, et lui commande de faire faire une statue entièrement pareille à la figure qu'il voit. L'ordre est exécuté. On porte la statue nouvelle à Sainte-Marie de la Rotonde. Elle avait au doigt l'anneau. Le jeune marié le lui redemande humblement. Elle le lui rend, et n'exerce plus ses droits d'épouse. L'auteur en conclut que Notre-Dame est bonne, mais qu'il ne faut pourtant pas se jouer à elle. On serait injuste de soupçonner ici quelque intention maligne: ces contes se lisaient dans les couvens, au réfectoire; ils édifiaient les auditeurs et les lecteurs.

Comment ne pas remarquer le fabliau intitulé : La cour du Paradis? Fontenelle, suivi par bien

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d'autres, a cité sans ménagement les étranges discours que nos premiers auteurs dramatiques font tenir au Père -Éternel. Nous ne sommes pas aussi avancés qu'au tems où écrivait le discret Fontenelle; mais, en étant beaucoup plus réservés que lui, nous ne pouvons cependant nous dispenser d'analyser rapidement un ouvrage où le mélange des idées galantes, féodales et religieuses, fait si bien éclater le triple caractère que les moeurs publiques imprimaient à la littérature. Le maître du paradis annonce, un mois d'avance, qu'il veut tenir une cour plénière le jour de la Touaissnt. Il fait inviter, en cérémonie, tous les grands dignitaires qui composaient la hiérarchie. Au jour marqué, les Chérubins, les Séraphins, les Anges, les Archanges, ayant Gabriel à leur tête, entrent en voltigeant et en caracolant dans les airs. Ils chantent en chœur le Te Deum. Ils sont suivis des Patriarches, parmi lesquels l'auteur place saint Jean-Baptiste. Après, viennent successivement les Apôtres, les Martyrs , les Confesseurs, les Innocens, lesVierges, lesVeuves, les femmes mariées. Chacun de ces différens groupes chante un refrain différent, mais toujours un refrain d'amour. Les quatre Évangélistes , distribués aux quatre coins de la salle, jouent des airs de cor avec variations. Quand tout le monde est entré, Jésus ordonne à Pierre de fermer la jiorte , et de /t'oin'/ir quà gens

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connus. Marie danse avec son fils, et chante un petit air, où elle invite les assistans à s'embrasser de par l'Amour. Jésus, dans un autre air, les invite à le regarder, et à voir s'il n'est pas bien aimable. Madeleine en convient, et lui chante un madrigal fort tendre. Jésus la prend par la main, danse avec elle, et chante qu'il tient par la main sa mie, et s'en va plus joliment : à quoi toute l'assemblée répond en chorus par un cantique de jubilation. Cependant, malgré les neuf chœurs de la musique céleste , on entend des cris douloureux : ils viennent des âmes du purgatoire. Ces âmes crient d'autant plus fort là bas que l'on se réjouit là haut. Saint Pierre, attendri et assourdi, intercède auprès de Notre-Dame. Notre-Dame intercède auprès de son fils, qui n'a rien à refuser. Les âmes qui ont fini leur tems d'épreuve entrent sur-le-champ en paradis, pour chanter et danser avec les bienheureux. Les autres cessent au moins de souffrir durant toute la fête; et depuis ce tems, à ce que l'auteur assure, les flammes du purgatoire ne manquent pas de s'éteindre chaque année le jour de la Toussaint et le jour de Pâques. Ici, comme ailleurs, le scepticisme est prudent; mais nous devons tous désirer que cette opinion soit conforme aux saines croyances.

Il est impossible de néghger le fabliau qui a pour titre Saint Pierre et le Jongleur. On connaît

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l'aventure de saint Guilain, qui joua aux trois dés contre le Diable l'âme d'une pécheresse mourante. Le Diable trichait; saint Guilain fit un miracle: il amena trois sept, et gagna son âme. Le tour n'est pas mal. En voici un meilleur : aussi est-il de saint Pierre. Le Diable, en allant faire sa tournée , avait laissé la garde des âmes damnées à un nouveau venu, ménétrier de profession, et joueur déterminé. Saint Pierre , à la porte du paradis , guettait la sortie du Diable; il court en enfer; il avait en poche dés tout neufs et beaux écus au soleil. 11 tente le ménétrier, qui joue une âme, puis dix, puis cent, puis mille, et perd toujours; car, selon la réflexion de l'auteur, il jouait contre un homme à miracles. Saint Pierre le console, le flatte, lui fait observer que l'on ne perd pas toujours. Le ménétrier résiste long-tems, prend les dés, les laisse, les reprend, fait son va-tout. Saint Pierre gagne, et emmène tout l'enfer en paradis.

Nous le répétons, les écrivains composaient de bonne foi ces pieuses nouvelles. C'est contre leur intention qu'elles sont ridicules; mais il faut leur rendre une justice complète. Si leur zèle n'est pas selon la science, il est selon la bonté. Les saints chez eux sont constamment secourables. Y eùt-il même une grande hérésie à sauver tout l'enfer, malgré l'éternité des peinesj on ne doit pas condamner l'auteur avec autant de sévérité

que s'il eût damné tout le paradis. La même tolérance se retrouve partout. Le lai de Courtois y par exemple, est un fabliau tiré de l'évangile. C'est V Enfant prodigue , l'une de ces paraboles touchantes où le fondateur du christianisme a prêché , avec une simplicité admirable , l'indulgence et le pardon: ces dogmes qui ne divisent pas, et dont l'observation fidèle aurait épargné bien des larmes au genre humain.

Nous ne parlerons point du Purgatoire de saint Patrice^ conte ridicule sans être piquant. Il est de Marie de France, qui écrivait à la fin du treizième siècle, et que, malgré son nom, il ne faut pas prendre pour une princesse. Cette femme poète a traduit en vers français \es fables d'Esope d'après une version anglaise, comme elle nous en in.struit elle-même. On doit observer que, parmi ces fables, il en est qui ne se trouvent que dans Phèdre. Cependant, depuis Avien, qui vivait au second siècle selon les uns, au cinquième selon les autres, le nom de Phèdre ne se rencontre nulle part. Les auteurs du moyen âge ne fontpoint mention de ce fabuliste; et l'on sait que Pierre Pithou le publia , pour la première fois , à la fin du seizième siècle, et cent cinquante ans après l'invention de l'imprimerie. N'aurions -nous pas toutes les fables d'Esope ? en existait-il autrefois des manuscrits plus complets? ce sont des ques-

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lions qu'il est difficile de décider. Au reste, elles sont étrangères à la matière que nous traitons. Ce qui lui appartient essentiellement, c'est de faire remarquer une traduction considérable parmi les écrits des fabliers. Nous allons trouver partout des traces d'imitation dans les ouvrages de ces prétendus inventeurs. La partie vraiment originale de ces ouvrages nous a fourni beaucoup d'observations sur les mœurs et l'esprit du tems. Ici notre examen ne se bornera point à ces objets. Il ne faut pas craindre l'austérité d'une discussion littéraire, que nous tâcberons d'animer, d'orner même, autant que le sujet le permettra.

Nous avons déjà recoimu dans le lai cV Ignaurès l'aventure de Cabestaing. Nous avons trouvé dans le lai de Courtois la parabole de Y Enfant prodigue. Le lai de Narcisse est une maussade copie d'un bel original d'Ovide. \J Excommunication du Ribaud est une mauvaise imitation d'un Sirvente du Moine de Montaudon, mauvais troubadour. Le Vallon des Faux Amans est tiré du roman de Lancelot. Le fabliau de Merlin n'est que le Bûcheron d'Esope. Legrand-d'Aussy prétend que les auteurs de ce tems ne connaissaient point Esope : il oublie qu'il a prouvé lui-même le contraire en se donnant la peine de traduire ce qu'il appelle les fables de Marie de France. Le fabliau du Con\foiteux et de l'Envieux est encore une

fable d'Ésope. Le Cm'ier est un conte d'Apulée ; il se retrouve dans Bocace : il est essentiel de noter ce point. M. Dacier, dans un mémoire sur les diverses imitations de la Matrone d'Éphese, a publié un vieux fabliau français qui n'est qu'une traduction du conte de Pétrone. Ce même conte est grossièrement travesti dans un fabliau dont Barbazan nous a donné le texte, et que Legrandd'Aussv n'a pas craint de traduire, au moins en partie.

Les auteurs arabes, et par leur intermédiaire les auteurs indiens, ont fourni des sujets nombreux à nos fabliers. Les Mille et une Nuits, traduits par Galland; les Fables de Bidpai, traduites par Cardonne ; les Mélanges de littérature orientale, que le même Cardonne a publiés, ont révélé beaucoup d'imitations, je ne veux point dire de plagiats, que le comte de Caylus aurait pu connaître, et que Legrand-d'Aussy n'a pu cacher. Le lai de Lanval est un conte des Mille et une Nuits. Le lai de Gruëlan est le même conte, sous d'autres noms. Le lai de l'Oiselet est une fable de Bidpai. C'est encore une fable de Bidpai qui a fourni la Confession du Renard. Le lai d' Aristote est le Visir sellé et bridé, conte arabe, traduit par Cardonne, L'idée absurde de subtituer Aristote à un visir vient de l'autorité même qu' Aristote avait acquise dans les écoles du treizième siècle. On ne

parlait que de lui; et le fablier, trop borné pour avoir le sentiment d'aucune bienséance, a cru seulement produire de l'effet, en se moquant du philosophe le plus illustre de l'antiquité. Si le titre et le sujet du lai de Cocagne nous offrent une vieille tradition proverbiale qu'un seul vers de Boileau^ immortalise dans la langue française, on retrouve aussi dans ce fabliau ï Arbre de Vie et la Fontaine de Jouvence : inventions arabes, que d'Herbelot nous a transmises dans sa Bibliothèque orientale. U Ermite quun ange conduit dans le siècle est encore un conte arabe : conte ingénieux et plein d'imagination, que Parnel a traduit en vers anglais, et que Voltaire, dont les pas sont marqués sur toutes les routes, a depuis si bien imité dans un chapitre du joli roman de Zadig,

Ce n'est encore là qu'une faible partie des obligations que les auteurs des fabliaux ont aux littératures orientales. Le Dolopatos , ou Roman des Sept Sages y composé dans l'origine par l'Indien Sendebad , un siècle avant l'ère chrétienne , fut successivement traduit en persan , en arabe , en hébreu, en syriaque, en grec. A la fin du douzième siècle , dom Jean , religieux de l'abbaye de

Paris fst pimr le riche uq pays de Cocagne.

( Tto<i.£Ai' , satire VI. )

Haute-Selve , le traduisit en latin. Hébers, sous le règne de Louis VIII , mit en vers français la traduction du moine de Haute-Selve. Hébers luimême nous en instruit dans un fragment cité par Fauchet. Ces deux versions ne subsistent plus ^; mais il nous reste une ancienne version eu prose française. On ne peut douter, au langage, qu'elle ne soit du treizième siècle, et tout au plus tard du règne de Louis IX. En des tems moins éloignés de nous, cet ouvrage curieux et célèbre a été reproduit en latin et dans presque toutes les langues modernes. On a changé souvent les époques, les noms des personnages , le lieu de l'action ; mais le fond est partout le même , comme l'a fort bien remarqué M. Dacier dans son Mémoire instructif sur la version grecque du Dolopatos. Une reine, une belle-mère, vainement amoureuse d'un fils du roi, son époux, accuse le prince auprès du monarque , à-peu-près comme Phèdre accuse Hippolyte. Le monarque trompé condamne son fils; mais, durant une semaine, le jugement demeure

I. Celle de Hébers ou Hei'bers est conservée à la Bibliothèque royale sous le numéro 7,535, et dans le fonds de La Valliére, sous le numéro 45O96. Une autre version, également en vers, par un anonyme contemporain de Hébers, se trouve dans le même dépôt, numéros 6,849 ^^ 7,606. La version en prose provient du fonds de l'église de Paris, numéro 2, folio 46.

CEuvres anciennes. lY. o

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suspendu. Chaque jour un des sept sages , voués à l'éducation du jeune prince, fait au monarque un récit qui a pour but de lui inspirer quelque défiance des femmes; et la reine y répond chaque jour par un récit qui doit produire un effet contraire; enfin, le jeune prince démontre son innocence ; et la reine est condamnée. Telle est l'action du Roman des Sept Sages. Les quatorze contes qu'il renferme sont ingénieux et bien conçus; la plupart ont été versifiés de nouveau par les auteurs des fabliaux. Pierre d'AnfoP s'est emparé du meilleur de tous; il a pour titre : la Femme qui ayant tort parut avoir raison. Un mot suffit pour en donner l'idée : c'est le troisième acte de Georges Dandin, farce excellente, et qui tient son rang parmi les chefs-d'œuvre de Molière. Notre grand poète comique est imitateur de Bocace ,

1 . Pierre d'Anfol , ou Pierre Alfonse , n'est pas un trouverre , comme on pourrait bien le croire : c'est un juif espagnol. Le trouverre qui lui emprunta quelques fabliaux ne s'est point nommé, mais il a fait connaître la source où il avait puisé. Le Castoiement paraît être d'origine orieiitale : on l'attribue à l'Arabe Ederic. Vers iioo, Pierre Alfonse le traduisit en latin sous le titre de Disciplina clericalis. Dans le siècle suivant, cette version fut rimée par plusieurs trouverres.

M. Méon a inséré ce recueil de contes, connu sous le titre du Castoiement que li père enseigne à son fils , dans le second volume de ses Fabliaux, dont nous avons parlé dans une note précédente, foycz page 91. i^^L. D. )

mais Bocace n'est pas imitateur de Pierre d'Anfol ; il doit sa nouvelle à la traduction latine du moine de Haute-Selve , car Bocace était aussi lettré qu'ingénieux : il a même écrit en latin plusieurs ouvrages. C'est à cette traduction qu'il doit encore deux nouvelles, que n'ont point rimées nos fabliers. L'observation du fait importe à cette discussion littéraire ; mais vouloir les indiquer serait superflu et serait même difficile, quoique le président Fauchet, moins scrupuleux, les désigne fort clairement en parlant du Dolopatos français.

Sans se donner pour traducteurs , nos fabliers ont entièrement traduit un recueil plus étendu de contes orientaux ; il a pour titre : le Castojementy ou Instructions d'un père à son fils. Il renferme vingt-cinq contes , dont cinq ou six se retrouvent dans le Dolopatos et dans le recueil de Cardonne. Une composition presque toujours heureuse , une imagination brillante , une saine morale, distinguent ces différens morceaux; aussi les rencontre-t-on dispersés chez toutes les nations, dans les nouvelles de Bocace, de Giraldi, de Bandello, chez les Italiens; dans les contes de Chaiicer , en Angleterre ; en Espagne , dans le Don Quichotte de Cervantes : tant la littérature des Arabes et , par eux , les autres littératures orientales ont influé long-temps sur l'Europe mo-

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derne. Pressé par le tems, et gêné par rabondance même des objets qui se présentent, je vais me borner à l'analyse de deux fabliaux imités par Bocace : ils méritent tous les deux notre attention. Dans le premier, un prud'homme, partant pour un voyage , laisse toute sa fortune en dépôt chez un derviche , qui , de son vivant même , est en odeur de sainteté; à son retour, le prud'homme va trouver le derviche, qui nie saintement le dépôt. Un cadi, juste et clairvoyant, se doutant de la fourberie, mais ne pouvant condamner le derviche , puisqu'elle n'est point prouvée , donne au moins un bon conseil au prud'homme. En conséquence, quelques jours après , le derviche entend parler d'un dépôt bien plus considérable que le premier. On lui annonce des coffres pleins d'or et d'argent. Des négocians les font porter chez lui. En ce moment, le prud'homme arrive; le saint, craignant un éclat fâcheux , recouvre subitement la mémoire. Il restitue le premier dépôt; mais on ne lui confie pas le second; et les coffres sont remportés. Tel est , quant au fond , le récit du conteur arabe, récit gâté par le fablier français, qui substitue mal à propos une vieille au cadi et un sarrasin au derviche. Bocace lui-même n'a embelli ce conte que par la finesse des détails: qualité qui le caractérise constamment. Du reste , à quoi bon mettre en scène une Sicilienne rusée et le

SUR LES FABLIAUX FRANÇAIS. 1T7 trésorier de l'impératrice de Constantinople ? Le cadi et surtout le derviche, valaient bienmieux. Les contes faits à plaisir peignent les actions humaines; et les actions semblent copier quelquefois les contes. Aussi cette nouvelle arabe a-t-elle des rapports avec une historiette française que Nmon raconta jadis à Molière : Taventure du pénitencier de Notre-Dame , dépositaire d'une partie des biens de Gourville. L'honnête ecclésiastique se conduisit précisément comme le derviche du conte arabe , sauf pourtant la restitution , de peur sans doute d'être accusé de plagiat'.

Le second fabliau est bien plus remarquable encore; il a pour titre: les deux bons Amis loyaux. Deux amis résident, l'un au Caire, et l'autre à Bagdad. L'Ég\ptien, près d'épouser une jeune personne dont il est épris, lui assure une dot considérable , en la cédant à son ami , devenu passionné pour elle. Tombé lui-même dans l'in-

I. Chénier, à qui cette aventure parut digne d'être mise au lhéâtre,enfitle texte d'une comédie en trois actes et en vers, que malheureusement sa mort ne lui permit pas d'achever. Toutefois, ce qu'il en a laissé suffit pour donner une haute idée de la supériorité avec laquelle il eût traité son sujet. Le public ne lira pas sans un vif intérêt la scène où ^inon est aux prises avec le grand pénitencier : scène non moins plaisante , non moins vive , et non moins délicatement tracée que celle d'Elmire avec Tartufe, dans Molière. Voyez la comédie intitulée: ISinon, toni. H des œuvres posthumes. [,Notc de l'Editeur.)

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digence, il court à Bagdad; mais, dans un moment de désespoir , craignant d'être à charge à l'amitié , pour terminer une vie pénible , il se déclare faussement coupable d'un meurtre qui vient d'être commis. Les juges le condamnent sur son aveu. En marchant à la mort, il est rencontré par le Syrien , qui , pour le sauver , se dit lui-même auteur du crime. Témoin de cet acte généreux, le véritable meurtrier, poursuivi par sa conscience, certain que Dieu le voit, convaincu que le seul repentir peut désarmer le juge infaillible, réclame de la justice humaine le châtiment qu'il a mérité. Les juges embarrassés portent la cause au pied du trône. Le monarque, instruit de la vérité, comble les deux amis de ses bienfaits , et pardonne au criminel qui a respecté les regards de Dieu. Quand nous n'aurions pas sur ce point une certitude matérielle , le lieu de la scène , l'héroïsme de l'amitié, le grand dogme du théisme employé d'une manière si grave , suffiraient pour révéler la source orientale. On reconnaît partout l'empreinte arabe, je dis la plus belle et la plus profonde , celle des tems d'A.lmanzor et d'Aaron-al- Raschid. Je regrette beaucoup que les bornes dans lesquelles je dois me circonscrire ne me permettent pas de donner une imitation de cet intéressant fabliau ; mais je regrette bien davantage que noire La Fontaint" n'ait pas embelli de

tout son talent ce fonds vraiment digue de lui. Parmi ses fables immortelles , il en est une * qui nous vient aussi de TOrient , qui porte à-peu-près le même titre , et que tous les cœurs ont retenue. Elle prouve assez avec quelle exquise sensibilité le fabuliste par excellence savait peindre l'amitié courageuse et tendre : cette volupté des âmes supérieures, cette passion d'un ordre sublime, qui jouit des sacrifices qu'elle prodigue, et ne remplit point ce que l'amitié vulgaire appelle des devoirs. Des compositions d'un tel ordre n'appartiennent pas à une littérature dans l'enfance. Laissons à nos fabliers leurs contes dévots ; laissons-leiu" des facéties scandaleuses que nous avons eu soin d'écarter; félicitons-les d'avoir produit quatre ou cinq historiettes plaisantes, et surtout le joli roman ai Aucassin ; mais ajoutons un fait incontestable : les cinquante meilleurs fabliaux sont des traductions. Sur ce nombre , quarante au moins ont passé des idiomes orientaux dans la langue française , et dans les autres langues modernes , par l'intermédiaire des versions latines. On peut embellir en imitant ; mais nos fabliers font tout le contraire : leur style est toujours sans art; chez eux, la langue et la versification n'avancent point; ils ne vous offrent jamais ces vers bien tournés

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