‹ uvres de M. J. Chénier (volume 3)Chapitre 14 sur 50 · ANALYSE DU LYCÉE DE LA HARPE · texte numérisé non relu

ANALYSE DU LYCÉE DE LA HARPE

LITTÉRATIRE ANCIENNE.

Des seize volumes qui composent le Lycée de La Harpe , les trois premiers seulement sont consacrés aux deux littératures de la Grèce et de Rome. Après une faible Introduction sur l'art d'écrire, ou plutôt sur quelques idées élémentaires qui en font partie, l'auteur développe et commente la Poétique d'xAristote, presque toujours d'après Batteux, qu'il suit avec une extrême confiance. Boileau, guide plus sûr, le dirige dans l'analvse du Traité du Sublime de Longin. La Harpe compare ensuite les langues anciennes à la langue fi^ançaise. Ce chapitre , peut-être hors de sa place , contient des remarques fort judicieuses; mais il éclaircit trop peu de questions; et, sans être sévère, on pourrait y désirer plus de méthode et plus de profondeur.

Le quatrième chapitre embrasse tous les grands poèmes de l'antiquité. D'abord, en des considérations générales sur l'épopée , l'auteur réfute avec

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beaucoup de sens plusieurs paradoxes de La Motte. Il examine ensuite ï Iliade, et paye à cette brillante création du génie d'Homère le tribut d'admiration qu'elle mérite. Il est moins juste envers VOdyssée, dont il exagère les défauts, et dont il ne sent pas les beautés aussi bien qu'Horace ^ Il indique une partie de celles de V Enéide , et n'oublie d'ailleurs ni les reproches trop justes que l'on a faits au héros de Virgile , ni ceux que l'on a prodigués à la composition des six derniers livres de son poëme. Malgré quelques bonnes réflexions, il faut l'avouer, l'article est sec, insuffisant, peu digne du chef-d'œuvre qui en est l'objet. L'article de Lucain vaut beaucoup mieux; il est même fort bien rédigé. Seulement , on est surpris qu'après avoir à peine accordé neuf ou dix pages à l'examen de YÉnéide l'auteur en consacre vingt-cinq à la Pharsale^ dont il traduit en vers de très-longs passages. Il s'exprime, à l'égard de Stace , avec une supériorité que M. Luce de Lancival a trouvée beaucoup trop dédaigneuse. Quoiqu'il en soit, les deux pages qui concernent .Stace et Silius Italiens ne font connaître ni la marche ni les détails de leurs ouvrages. Dans la <iernière section du chapitre, La Harpe analyse tour à tour ce qui nous reste d'Hésiode: les Méta-

i. Vovez WArt pof^tique, vers i/|0 et suiv. ( ISnte de l'Edit. )

morphoses d'Ovide, le poème de Lucrèce, celui de Manilius, et n'analyse point les Géorgiques,

L'art dramatique chez les anciens remplit les deux chapitres suivans. \JEssai sur les Tragiques grecs, ouvrage de la jeunesse de La Harpe, se trouve ici avec des changemens heureux; mais il serait à désirer que l'auteur eût corrigé davantage les Imitations en vers qu'il a cru devoir y mêler. Elles semblent fort inférieures à ses imitations de la Pharsale, soit qu'il les ait moins travaillées, soit qu'on approche plus aisément de Lucain que de Sophocle et d'Euripide. Au reste , c'est avec un goût éclairé qu'il apprécie le génie et les ouvrages d'Eschyle et de ses deux illustres successeurs. Plus court et non moins judicieux dans V Examen des Tragédies de Sénèque, sans négliger leurs beautés , il signale leurs nombreux défauts. De même, en passant au genre de la comédie, il énonce sur Aristophane, sur Plante, sur Térence, des opinions qui depuis long-tems étaient admises chez tous les vrais littérateurs. Il dit un mot de Ménandre , et cite en partie l'éloge qu'en fait Plutarque ; il aurait pu y joindre l'éloge plus remarquable encore qu'en fait Quintilien; mais il eût mieux valu traduire en vers quelquesuns des fragmens qui nous sont restés de ce célèbre poète comique. Il y en a de précieux; et La Harpe les eût très-bien rendus; car ils sont du

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genre tempéré : celui qui convenait le mieux a son talent, témoin les vers de Mêlante.

Il lui était difficile au contraire d'atteindre à la poésie élevée; et l'on en voit plus dune preuve, lorsque , dans les derniers chapitres de ce premier livre, il examine successivement l'ode, l'églogue, la fable, la satire, l'épître et l'élégie chez les Anciens. Il essaie de traduire en vers le début de l'ode que Pindare adresse au roi Hiéron; mais ce début est dithyrambique; et l'on sait que La Harpe n'excellait pas dans le dithyrambe. Il n'est ni plus heureux ni plus fidèle en imitant quelques odes d'Horace, et la première élégie de Tibulle. Comme critique, il mérite presque toujours des louanges; et, si nous sommes contraints d'avouer que son article sur la poésie pastorale est un peu vide, nous nous empressons d'ajouter qu'en traitant des autres genres , il est beaucoup plus instructif. Sur les trois satiriques latins, par exemple, et sur ces poètes plus doux qui ont fait soupirer l'élégie, ses jugemens paraissent incontestables. Ils nous sont transmis, il est vrai, depuis leurs contemporains; mais, s'il les répète après beaucoup d'autres, beaucoup d'autres les répéteront après lui.

Le second livre a pour objet l'art oratoire, que La Harpe appelle l'éloquence , en confondant deux idées très-distinctes, puisque l'éloquence peut se trouver et se trouve en effet, hors des orateurs.

dans quelques philosophes, tels que Platon et J. J. Rousseau; dans les grands historiens de l'antiquité, dans les grands poètes de toutes les nations. La Harpe a négligé ou plutôt écarté la Rhétorique d'Aristote ; mais il analyse avec beaucoup de soin les Institutions oratoires de Quintilien , livre excellent dont il fait sentir tout le mérite. Il ne donne pas moins d'attention aux trois ouvrages que Cicéron a composés sur la rhétorique. Des préceptes il en vient aux exemples, et rend compte des discours deDémosthène, particulièrement des Philippiques et de XOraison pour la Couronne. Il n'oublie pas la harangue d'Eschine, harangue si belle, et pourtant si inférieure à la réponse de Démosthène. Le plus fécond et le plus varié des orateurs, Cicéron, l'occupe long-tems. Le critique examine tour à tour les Ferrines, les Catilinaires y les Discours pour Muréna, pour le poète Archias, pour le tribun Sextius , et cette Milonienne, admirable en toutes ses parties. Il traduit aussi quelques fragmens de ce discours contre Antoine, où Cicéron , trop accusé de timidité par des écrivains modernes, fit éclater à tant de reprises un courage qu'il paya de sa vie. L'article est terminé par une apologie du Discours pour Marcellus. Le dictateur César était juge exclusif de cette cause; et Cicéron lui prodigue des louanges que le critique veut justifier; mais on a lieu de s'étonner que La

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Harpe oublie complètement un autre discours bien supérieur, plus digne d'un vieillard consulaire et du père de la patrie, le discours prononcé devant le même dictateur, poiu- la défense de Ligarius: discours animé, rapide, inspiré, le plus pathétique et le plus entraînant peut-être que nous ait laissé l'antique éloquence.

Dans un appendice que l'auteur avait lu aux Écoles normales, ii s'étend de nouveau sur Démostliène et sur Cicéron. Il y soutient aussi , contre l'avis de plusieurs personnes éclairées, que, vers la fin du moyen âge, l'érudition a plutôt accéléré que retardé les progrès des langues et des littératures modernes. A l'appui de son opinion , il a raison de citer comme érudits le Dante , Pétrarque et Bocace ; mais il n'a pas raison d'ajouter ces lignes étranges : « On sait qu'ils florissaient tous « trois au quatorzième siècle, au tems de la prise « de Constantinople, quand tout ce qui restait des « lettres anciennes reflua vers l'Italie. » On ne sait rien de tout cela sans doute. On sait au contraire que jNIahomet II prit Constantinople en 1 453 , par conséquent au milieu du quinzième siècle , et non pas au quatorzième; on sait de plus que Pétrarque et Bocace étaient morts près de quatre-vingts ans avant cette époque; on sait encore que la mort du Dante lui est antérieure de plus de cent trente ans. Voilà beaucoup de méprises en peu d'espace;

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et, puisqu'il s'agit d'érudition, peut-être le suffrage de l'auteur a d'autant plus de poids qu'il est plus désintéressé; mais on peut manquer à la chronologie , et ne pas blesser les règles du goût : cet appendice en fournit la preuve. Un dernier chapitre est consacré aux deux Pline, et les fait très-bien connaître. A considérer l'ensemble , mal-^ gré des omissions entre lesquelles nous n'avons remarqué que les principales, malgré les erreurs singulières que nous avons relevées à regret , ce second livre est fort estimable ; et c'est ce qu'il y a de plus judicieux, de plus substantiel, de mieux fait, à tous égards , dans le Cours de littérature ancienne.

Le troisième livre concerne l'histoire , la philosophie, et la littérature mêlée: c'est l'expression même de l'auteur. Les premiers noms qui paraissent sont ceux d'Hérodote et de Thucydide ; mais on voit avec peine que des historiens d'un tel ordre n'aient inspiré que deux pages insignifiantes. L'article de Xénophon n'est pas meilleur ; celui de Plutai^que est sans caractère; il n'y a pas d'article pour Arrien , l'un des principaux historiens d'Alexandre; et le nom de Polybe est à peine prononcé. Le critique est moins superficiel sur les historiens latins: il apprécie avec justesse Salluste et Ïite-Live; et son style, qui n'est d'ordinaire qu'abondant , clair et correct , prend de la couleuc

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et de l'énergie dans quelques lignes sur Tacite; mais on cherche en vain un article sur les Commentaires de César; et cette omission n'est pas facile à concevoir de la part d'un littérateur qui veut bien placer Quinte-Curce entre les historiens du premier ordre, et qui d'ailleurs n'oublie ni Justin , ni Florus, ni Cornélius Nepos, ni Suétone: historiens si éloignés du rang de César. L'appendice où l'auteur compare les formes des historiens anciens et celles des historiens modernes pouvait et devait être beaucoup plus approfondi. Disons plus : les questions qu'il présentait n'y sont pas traitées; et la traduction de quelques belles harangues latines est tout ce qu'on peut y remarquer d'intéressant.

Trois philosophes seulement ont des articles étendus : Platon parmi les Grecs , Cicéron et Sénèque entre les Latins. L'article de Platon fatigue de tems en tems; et peut-être ne tenait- il qu'à l'auteur d'y être un peu moins grave. On lit avec beaucoup plus de plaisir l'analyse des ouvrages philosophiques de Cicéron, soit que La Harpe l'ait soignée davantage , soit que des rêveries pompeuses et des subtilités scolasliques ne puissent attacher le lecteur autant qu'une philosophie sans sophisme» et sans mystères. Le critique attaque dans Sénèque l'homme public, l'homme privé, l'écrivain , le philosophe. Tout l'article est un vio-

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lent plaidoyer; et ce plaidoyer tient deux cents pages, où La Harpe a mis, dans chaque ligne, l'accent de la haine personnelle. Sénèque n'était pourtant pas son contemporain; mais Diderot l'était. Il venait de publier \ Essai sur la vie et les écrits de Sénèque : aussi La Harpe ne l'a-t-il pas moins maltraité que Sénèque lui-même. Il se permet, en le réfutant, les mots ^impudence et de mensonge ; et , comme Naigeon était l'ami et l'éditeur de Diderot, Naigeon a sa part des injures que La Harpe distribue avec une prodigalité déplorable. Le court chapitre de la littérature mêlée n'a rien qui puisse nous arrêter. On y remarque à peine quelques notions incomplètes sur les romans grecs et latins, ou du moins sur Daphnis etChloé, sur VAne d'Or, et un article assez vulgaire sur Lucien , qui pouvait en fournir un trèspiquant. Tel est le Cours de litlératiire ancienne. Nous avons rendu justice au mérite continu du second livre ; le reste est fort inégal : il y a beaucoup à reprendre , et beaucoup à louer.

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