DE PREMIÈRE CLASSE
Institué pour le jugement des prix dérennaux , en vertu des 24 fructidor an XII et 28 novembre 1809, et destiné à l'auteur du meilleur ouvrage de littérature, qui réunira an plus haut degré la nouveauté des idées, le talent de la compositiou, et l'élégance du style.
JuA classe ^ a vu avec surprise l'Examen critique des Historiens d'Alexandre, par M. de Sainte- Croix, désigné comme digne du prix de littérature. Le gouvernement a institué des prix décennaux pour chacun des principaux genres dont se compose la littérature en général. L'histoire est
1. Cet article, adopté sans aucun changemcnl par la classe (le littéralure française, a été rédigé par M. J. Chéniei-.
i;^ LITTERATURE
loin d'avoir été négligée, puisque, indépendamment du prix d'histoire, on a fondé un prix de biographie. La classe n'a donc pu partager l'opinion du jury sur la nature des ouvrages qui doivent concourir pour le prix de littérature proprement dite. Il est question, sans doute, des grands ouvrages de poétique, de rhétorique, de critique littéraire, tels que le Traité des Études, de RoUin ; les Elémens de Littérature^ de Marmontel; et, dans un ordre supérieur, V Essai sur les Éloges , de Thomas. L'ouvrage de M. de Sainte -Croix n'est point de ce genre. Il n'était dans l'origine qu'un Mémoire sur les Historiens d'Alexandre : c'est sous cette forme qu'il parut il y a quarante ans, après avoir obtenu un prix à l'Académie des inscriptions et belles- lettres. Il est devenu depuis un très-gros livre. L'auteur l'a divisé en six sections : \^ première traite des anciens historiens, de ceux même qui sont antérieurs à l'époque d'Alexandre, ou qui n'ont jamais parlé de lui ; elle se termine par quelques détails sur les traditions orientales relatives à ce conquérant; la seconde et la troisième embrassent son histoire entière, d'après les récits de Diodore , d'Arrien , de Plutarque , parmi les Grecs ; de Quinte-Curce et de Justin , parmi les Latins; il s'agit, dans la quatrième, du témoignage de ['Écriture et des écrivains juifs sur Alexandre; la cinquième et la sixième sont consacrées : l'une
a la chroDologie, Taulrc à la biographie de ses historiens ; le livre est complété par un appendice sur les historiens du moyen âge. Si cet examen critique n'est pas considéré comme une dissertation trop longue , c'est une histoire , et , si l'on veut même , une histoire raisonnée d'Alexandre , quoiqu'on y trouve plus d'érudition que de critique, et beaucoup moins d'idées que de citations; mais , en lui supposant tout le mérite que l'on y désire trop souvent , la classe pense qu'il ne saurait concourir à aucun égard pour le prix de littérature. Est-il digne de concourir pour le prix de biographie? C'est à une autre classe qu'il appartient de discuter cette question.
Si le choix fait par le jury semble singulier, on est forcé de remarquer dans son rapport uu oubli bien plus étrange : il n'y est pas dit un mot du Lycée de La Harpe. C'est assurément un ouvrage de littérature , et le plus considérable en son genre que l'on ait encore écrit en français. Trèsdistingué par son mérite, il l'est aussi par un succès d'éclat; et des motifs, que nous aurons l'occasion d'indiquer en l'analysant, le font jouir d'une réputation supérieure à son mérite même. Le silence du jury semble donc inexplicable : on ne saurait y soupçonner une inadvertance , puisqu'elle aurait duré dix-huit mois. Tout l'ouvrage a été publié durant l'époque déterminée par le
décret; et, si le fait avait paru douteux aux memhwes du jury, une minute, un coup-d'œil, la date des premiers volumes , leur suffisaient pour le vérifier. D'un autre côté , il est difficile de concevoir qu'on ait écarté ce livre comme trop défectueux; que , bien loin de le juger digne du prix , on n'ait pas même cru devoir l'honorer d'une mention. La crainte d'avoir à blâmer quelques parties de l'ouvrage a-t-elle pu motiver le silence absolu? non, sans doute. On blâme certaines parties jusque dans les chefs-d'œuvre, et dans les chefs-d'œuvre en tout genre : dans le Paradis perdu , dans la Jérusalem délivrée , peut-être dans \ Enéide; dans les plus belles tragédies de Corneille, et dans quelques tragédies de Racine ; dans le Télérnaque, dans V Emile , dans V Esprit des Lois. Des productions très -inférieures, quoique dignes encore de beaucoun d'estime, ne sauraient donc prétendre à des éloges sans restriction. Les meilleurs ouvrages donnent matière à de nombreuses critiques; mais les seuls bons ouvrages peuvent résister aux critiques sévères; ajoutons qu'eux seuls les méritent. TiC dernier décret relatif aux prix décennaux nous trace la route que nous devons suivre : c'est donc avec une scrupuleuse franchise que nous allons examiner le Lycée de La Harpe, n'ayant aucun besoin d'affaiblir ce que nous croyons la vérité, puisque le résultat de notre
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examen sera de réclamer, en faveur de cette production importante, une justice que l'on a négligé de lui rendre.