LITTÉRATURE FRANÇAISE
Dix-huitième siècle.
La troisième partie est consacrée au dix-huitième siècle, et tient neuf volumes; encore l'éditeur regrette-t-il beaucoup que La Harpe n'ait pas eu le tems de la compléter. Toutefois les quatre ou cinq premiers méritent seuls quelque examen. Le long chapitre sur la Henriade est excellent, et fait grand honneur au critique. On ne pouvait réfuter avec plus de force et de sagacité les jugemens passionnés desFréron, desLaBaumelle, des Clément; et jamais on n'a mieux apprécié ce beau poème, inférieur, pour la composition générale, aux épopées héroïques de l'Italie et de l'Angleterre, mais supérieur à ces mêmes épopées pour le goût, l'élégance, l'éclat du style, et supérieur à tous les poèmes connus pour la philosophie tolérante , humaine , et souvent sublime , qui embellit ses brillans détails.
Le critique est beaucoup trop sévère à l'égard
iqj. LITTÉRATURE
du poème de Fontenoj. Si ce poème est surchargé de noms propres , on n'en trouvait point assez à Versailles, lorsqu'on en trouvait trop à Paris; et Voltaire s'est vu contraint de céder à des considérations sans nombre. Il n'a fait qu'une gazette élégante : soit; mais, dans les gazettes d'un tel ordre , on reconnaît encore un grand poète. La Harpe ne rend pas même une justice complète au Poème de la Loi naturelle. Que V Essai sur V Homme soit plus étendu, plus travaillé; cela est incontestable ; mais Pope, dans son ouvrage, développe une thèse métaphysique empruntée à Shaftesbury , qui l'avait empruntée à Leibnitz. Voltaire consacre le sien à la morale éternelle ; il y expose en vers harmonieux les vérités qui réunissent les écoles , et non les subtilités qui les divisent. Ici , par une transition fort brusque, se présente un poème plus considérable , mais qui assurément n'a rien de grave. La Harpe est loin de convenir que Voltaire s'y soit montré l'égal de l'Arioste. Peu satisfait d'en blâmer l'ensemble , et surtout la conception , plein d'une rigueur plus édifiante qu'équitable, il s'efforce d'en rabaisser les beautés poétiques, sans oser pourtant les contester. Il se souvient, il se repent de l'avoir autrefois célébré dans son Éloge de Foliaire. Il l'avait beaucoup loué sans doute, et même en phrases de très-mauvais goût : c'est là ce dont il aurait dû se repentir.
FKAXÇAISf-:. 193
Quant au Poème de la Guerre de Genève , La Harpe ie repousse avec une âpreté d'expressions que le goût penche à condamner, mais que la justice absout. Ce n'est qu'à de longs intervalles qu'on peut reconnaître un moment Voltaire dans cette production doublement indigne de lui. Sa conscience a lutté contre sa haine; en attaquant le génie malheureux, son propre génie s'est senti glacé.
Racine le fils , habile élevé du plus grand maître , vient ensuite. Les beautés austères et souvent élevées de son Poème de la Pœligioji sont très -bien appréciées par le critique. Le cardinal de Bernis , qui, après avoir fait des poésies badines, et même des poésies galantes, nous a donné un nouveau poème de la ReligioTi, reçoit ici fort peu de louan ges. Bernard n'en obtient pas assez. La Harpe rend justice à Gresset, dont la facilité fut si brillante; à Malfilàtre , enlevé trop tôt à la poésie française , et qui s'était formé sur le goût antique; au stvle harmonieux, noble et soutenu de Saint- Lambert, dans l'élégant poème des Saisons ; à quelques détails bien terminés qui embellissent le trop long poème que Piosset a composé sur X Agriculture ;2m^ parties estimables du poème de la Peinture^ ouvrage qui honore Lemierre , et qui restera , malgré de nombreux défauts, parce qu'il renferme aussi des beautés nombreuses, et plusieurs (l'un assez grand ordre. La Harpe s'exprime nu
(•Envi(>.<î anciennes. IV. I . J
peu durement sur les Fastes du même Lemierre : ce poëme, il est vrai, n'est heureux ni pour le plan , ni pour la diction ; mais, avec une partialité répréhensibie, La Harpe en cite exclusivement les deux plus mauvais vers, et ne fait qu'indiquer le beau morceau sur le clair de lune, lui qui transcrit plus de douze mille vers dans son Cours de Littérature. Le faible poème de Dorât sur la Déclamation théâtrale est jugé comme il devait l'être; et même, en examinant les Mois de Roucher, La Harpe est rigoureux sans être injuste; mais les formes de son langage violent toutes les convenances. Comment ce poëme, qu'il déchire, l'arrête-t-il plus long-tems que vingt autres poèmes ensemble? Quel plaisir trouve-t-il à prolonger, durant cent quarante pages, non -seulement des chicanes minutieuses, mais les plus ignobles injures? Comment les mots déraison , dé/ire, absurdité, niaiserie, bêtise, tombent-ils à chaque instant de sa plume? Ce ton convient-il à la vraie critique ! Est-ce là le style de Quintilien ?
Nous aimons à retrouver un littérateur instruit et plein de goût dans les deux volunies suivans, que remplit l'examen raisonné des tragédies de Voltaire. Les analyses de Zaïre, *\!Alzire , de Mérope,<\e Tancrède , sont particulièrement remarquables. Dans i'anaivse de Mahomet, peut-être La Harpe n'a-t-il bien saisi ni quelques intentions
de Voltaire, ni même une observation très-fine de J. J. Rousseau; mais nous avons ici trop de choses à louer pour insister sur de légers reproches. Un excellent ton de critique, des réflexions instructives sur l'art tragique , sur la poésie, sur la langue française, quelquefois même des discussions approfondies, recommandent ces deux volumes. Si Tony réunissait l'Examen de la Henriade et l'Examen des tragédies de Racine, on formerait un ou- \Tage classique; et cet ouvrage aurait bien peu de fautes. On pourrait même y joindre ce qui commence le onzième volume : la critique du théâtre de Crébiilon. Les formes de cette critique n'ont rien qui blesse la décence ; et le fond n'en est pas trop sévère. L'auteur n'est que juste envers un poète doué de quelque génie, mais inégal, incorrect , et qu'il est difficile de lire , malgré les louanges dont le comblèrent l'ignorance et l'envie, tant que Voltaire occupa la scène tragique, et les fatigua de sa gloire.
Plusieurs tragédies d'auteurs moins célèbres sont encore analysées avec som : V Inès de La Motte, par exemple : la Didon de Le Franc, ïlphigénie en Tauride de Guymond de la Touche , le Gustave de Piron , et même le Guillaume TelU\e Lemierre, pièce que le critique désigne comme la meilleure du poète après H^yermneslie. Dans l'article relatif à du Belloy , si La Harpe a raison de relever
les défauts du Siège de Cala/s et de Gaston et Boyard, d'un autre côté il paraît trop peu sentir le mérite AeGabrielle de f^ergj, dont le cinouième acte est intolérable , il est vrai , mais doîit les quatre premiers actes présentent des situations du plus vif intérêt, et quelques détails fort pathétiques. Les huit premières sections du chapitre de la comédie embrassent Destouches , Piron , Gresset , Lesage , Marivaux , Boissy, La Chaussée, Voltaire , Diderot, Saurin, vingt autres; et, par une disproportion singulière, la neuvième section , plus longue à elle seule que tout le reste , ne comprend que Fabre d'Eglantine et Beaumarchais. L'auteur juge Beaumarchais avec bienveillance , parle de ses Mémoires encore plus que de ses pièces de théâtre, et s'étend même sur sa vie. Fabre est au contraire fort maltraité : il faut bien louer son Philinte; mais, après des louanges sobres et succinctes, La Harpe se dédommage par de longues injures sur Vl/ilrigue épistoîaire , et sur les Précepteurs. En examinant tout ce chapitre, on n'y voit rien d'approfondi. Le Glorieux y est proclamé la première comédie du siècle. Turcaret, que La Harpe croit pourtant louer beaucoup, Turcaret , lu seule comédie ou Ton ait presque atteint Molière, v descend au niveau des pièces du second ordre, après ï Homme du jour, et tout à côte dw Mariage fait et rompu. Ce jugement n'est })as du
nombre des opinions que l'auteur répète, et ne sera guère répété.
En général , toutes les fois que I.a Harpe traite du genre de la comédie, il ne s'élève pas au-dessus des critiques médiocres; mais il tombe audessous d'eux dans le douzième volume, où, sauf un article sur les tragédies de Marmontel, il n'est question que de l'opéra et de ropéra-comique au dix-huitième siècle, à commencer par Danchet, et a finir par Auseaume. On voit que le volume est incomplet ; il a toutefois près de six cents pages. Le volume suivant offre la même surabondance. Le critique y réfute, en cent pages, des erreurs de La Motte, de Fontenelle, de Trublet, erreurs déjà réfutées cent fois, et qui méritaient à peine un souvenir de quelques lignes; il examine ensuite non moins prolixement les Odes de La Motte, celles de Lefranc , celles de Voltaire , et de plusieurs autres poètes. En passant à l'Épître. il analyse avec un peu d'humeur les Discours philosophiques de Voltaire; enfin, l'éditeur nous avertit que La Harpe n'a pas eu le tems de traiter de la satire, de la fable, de l'élégie, de l'idylle, des poésies légères durant le dix-huitième siècle; et, dans la crainte apparemment que le volume ne paraisse trop court, le complaisant éditeur le grossit de cinq ou six fragmens qui ne se lient pas
it)6 LITTÉRATURE
entre eux, qui se lient moins encore à l'c^nrage, et qui sont loin de l'embellir.
Dans ce qui concerne les orateurs, on remarque une sortie outrageante contre Linguet, et une critique détaillée des Sermons de l'abbé Poule, prédicateur qui a mérité beaucoup de réputation , malgré les défauts qu'on peut lui reprocher. La Harpe l'avait jadis fort célébré dans le Mercure: c'est une faute dont il s'accuse , et qu'il répare amplement. 11 s'étend peu sur les ouvrages de Thomas, rabaisse une grande partie de ï Eloge de Descartes, et se hâte de rendre justice à V Éloge de Marc-Aurèle, en y remarquant néanmoins des beautés qui ne sont pas les plus grandes , et des taches qui sont encore des beautés. Le tems le presse, dit-il , le tems ne lui permet de citer que la péroraison de ce chef-d'œuvre; et les sermons d'un seul prédicateur lui ont fourni cent trente pages d'extraits ou d'observations ! A peine accorde-t-il quinze lignes à \ Essai sur les Éloges: tant ce critique abondant sait être concis quand il faut louer ses contemporains !
Le chapitre sur l'histoire n'existe pas. L'éditeur y substitue deux fragmens de La Harpe : l'un sur iHie traduction de Salluste , par le président de Brosse; l'autre sur V Histoire do la décadence de r Empire romain, par Gibbon. Le chapitre des
romans n'est qu'une dissertation fort incomplète sur les principaux romans des nations modernes. 11 est suivi de nouveaux fragmens sur im roman de Duclos, sur \ Amadis de Gaule, traduit par Tressan, sur les Incas de ?darmontel, sur le Gonsalve de Cordoue , de Florian. D'autres fragmens encore, mais sans liaison et sans importance , forment les prétendus chapitres de la littérature mêlée et de la littérature étrangère. On y trouve la vie de Nicolo Franco à côté du Paradis perdu de Milton. Ces articles, faits à la hâte, auraient dû rester dans les journaux pour lesquels ils avaient été composés. Le quatorzième volume est terminé par un double appendice sur le Calendrier républicain et sur [a Langue révolutionnaire: morceaux où le talent de l'auteur est remplacé par une extrême violence.
Cette violence éclate avec plus de fureur dans les deux derniers volumes ; ils ont pour objet la philosophie du dix -huitième siècle, et sont divisés en deux livres: le premier sur les philosophes, le second sur les sophistes. Parmi les philosophes, l'auteur veut bien placer Fontenelle, Montesquieu, Buffon , Condillac , Duclos , Yauvenargues et même d'Alembert. Le meilleur article est celui de Vauvenargues : c'était le plus facile à faire. L'article de Fontenelle est loin d'être assez piquant; m.iis
■20i> LITTÉRATURE
le goût sain du critique s'y fait du moins remarquer. L'article de Montesquieu semble fait par un homme qui avait entendu parler de YEsprit des Lois. Quelques éloges vagues du style de Buffon composent ce qu'il y a de littéraire dans son article. On y parle de V Histoire naturelle , mais sans caractériser aucune des parties de cet immense ouvrage, ni la Théorie de la terre, ni V Histoire des quadrupèdes, ni celle des oiseaux, ni celle des minéraux, ni même cette belle Histoire deV Homme., qui suffirait pour immortaliser Buffon; ni ces discours généraux si admirés, et si dignes de l'être; ni ces époques de la JSature, où l'écrivain sublime a si fort embelli les rêves du physicien romancier. Du reste, La Harpe s'occupe à prouver par de longs raisonnemens, et même par de petites anecdotes, que Buffon était l'ennemi déclaré des philosophes du dernier siècle : ce que Ton peut croire aisément, sans être obligé d'en conclure que leurs opinions n'étaient pas les siennes. L'auteur loue beaucoup Condillac ; mais on voit qu'il ne le connaît point assez. Un extrait et d'amples citations de ÏOrigine des connaissances humaines, ouvrage de la jeunesse de ce philosophe, tiennent les trois quarts de son article. Le beau Traité des sensations n'v est guère qu'indiqué. L'aulcui' passe ensuite aux quatre premiers vo-
FRANÇAISE. :2oi
lûmes du Cours d'études; il s'arrête un moment à l'Art d'écrire , dont i! cite ini excellent passage ; mais il y néglige des théories neuves qu'il aurait pu apprécier, et des critiques littéraires qu'il aurait eu le droit de relever. Que dans un article aussi étendu l'on ait complètement oublié d'importans écrits de Condillac, tels que la Langue des calculs, lUi ouvrage sur V économie politique , et jusqu'au Traité des systèmes, il y a déjà de quoi s'étonner; mais, ce qui est à peine concevable, sa Grammaire générale et sa Logique n'y sont pas même nommées : ce sont pourtant les deux ouvrages qui, avec le Traité des sensations , font ses plus beaux titres de gloire. A la fin de ce premier livre, un court fragment sur les économistes achève de prouver combien l'auteur était étranger aux sciences morales et politiques.
Que dirons-nous du second livre , qui tient un volume et demi ? A la tète des sophistes est placé Toussaint, auteur d'un ouvrage aujourd'hui presque inconnu, et qui a pour titre les Mœurs. La longue exhumation qu'en fait La Harpe était au moins inutile. L'obscur Toussaint est fort maltraité, moins pourtant qu'Helvétius et Diderot, ceux de tous les écrivains qui ont le plus échauffé la bile irritable du critique. Il s'épuise contre eux en déclamations amères , et ne ménage guère plus
J. J. Rousseau dans un article d'ailleurs très-court et toul-à-fait superficiel. Après avoir cité quelques phrases de Rousseau , La Harpe s'écrie : Quel style I exclamation toute simple en parlant d'un tel écrivain, quand elle est admirative, mais qui est ici dérisoire , et qui par-là même devient plaisante. Il est heureux que La Harpe n'ait pas eu le tems d'examiner dans le même esprit les écrits philosophiques de Voltaire. Déjà l'on est assez fâché pour La Harpe des outrages qu'il ose se permettre contre la mémoire d'un grand homme dont il a été le panégyriste; qui lui-même avait prêté à La Harpe un si utile appui, quand La Harpe faisait de bons ouvrages, et quand d'autres hommes, non conlens de les décrier dans leurs journaux, fermaient le théâtre à Méianie , et provoquaient des censures religieuses contre VEloge de Fénélon. ■ Ces mêmes hommes sont devenus les ardens panégyristes de La Harpe, quand il a cru devoir accumuler les palinodies, les confessions, les professions de foi , et surtout les imprécations contre ce qu'il appelait le philosophisme. Le croira- 1- on? Dans le gros volume sur le drame lyrique, en parlant du théâtre de la Foire, il veut que Piron soit aussi un sophiste. Il poursuit la philosophie du dix-huitième siècle jusque dans .4 rlequin-Deucalion. Ces! pourtant à ces attaques sans mesure,
FRANÇAISE. 2o'3
et toujours déplacées (car où pourrait être leur place dans un ouvrage de ce genre ?) que ce même ou\Tage doit les louanges exagérées dont le comblent des écrivains de parti; mais ce qui lui vaut leur faveur est précisément ce qui le décrédite auprès des juges éclairés, dont l'opinion , conforme aux lois invariables de la raison , de la décence et du goût, triomphe des résistances accidentelles, et devient tôt ou tard l'opinion publique. Toutefois un tiers de l'ouvrage ne suffit pas pour faire condamner l'ouvrage entier. Faisons ce qu'aurait dû faire un sage éditeur. Regardons comme non avenus les cinq derniers volumes du Lycée de L.^ Harpe ; oublions-les , pour nous rappeler ce qu'il y a de bon dans le Cours de littérature ancienne , particulièrement tout le second livre, et ce qu'il y a d'excellent datis les sept ou huit premiers volumes du Cours de littérature française. Si l'auteur, aigri dans sa vieillesse, n'écrivait plus qu'en colère, et s'est condamné à la haine, il faut le plaindre : il a dû souffrir. Si, dans ses jugemens sur les écrivains dont il était ou dont il croyait élTe le rival, il a donné trop d'exemples d'une partialité répréhensible , en reconnaissant ses défauts, on doit leur opposer son mérite; et l'on n'aie droit de blâmer ses injustices qu'en restant juste a son égard.
ao/. LITTÉRATURE