ŒDIPE
« Mais quel est son garant ?
THÉSÉE, serrant la main d'Œdipe.
« Je fus l'ami d'Alcide.
Ce dernier trait est d'une simplicité héroïque , et n'appartient point à Sophocle.
Ce qui ne lui appartient pas non plus, et ce qui est beaucoup moins louable , c'est la fin de ce second acte. OEdipe interroge les Euménides :
« Où daignez-vous enfin m'accorder une tombe ? « Répondez à ma voix, tristes divinités.
Soudain, au milieu des cris lugubres, des tonnerres souterrains et de tout ce fracas tragique dont l'auteur aurait dû s'abstenir ici , d'autant plus qu'il en avait besoin pour le dénouement
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de sa pièce , le temple des Euménides s'ouvre ; et le grand-prétre, rendant un oracle , annonce à OEdipe la fin du courroux des dieux et la gloire qu'ils attacheront à son tombeau. Alors le roi d'Athènes conduit dans son palais OEdipe et Antigone : c'est là que s'écoule le troisième acte. Il commence par une scène entre Polynice et Antigone. Polynice ne cache point à sa sœur les projets de vengeance qui l'animaient contre Etéocle : il la prie d'intercéder pour lui; il implore d'elle le bonheur d'embrasser les genoux de son père. Antigone lui promet de ne rien négliger pour fléchir la colère d'OEdipe. Cette scène est intéressante, et contient quelques beaux détails; mais elle est un peu longue; et l'auteur l'a refroidie par quelques discours sur les dangers qui menacent Antiope et son époux. Je dirai la même chose de la scène suivante , où Thésée , se préparant à mourir , sollicite l'appui d'OEdipe pour son épouse et ses enfans. Ces impressions vagues et confuses détournent le spectateur du seul objet qui doit l'occuper; il hésite péniblement entre l'intérêt qu'il éprouvait et le nouvel intérêt qu'on lui présente malgré lui. Le dégoût est le résultat nécessaire d'une situation pareille; et le plus grand talent poétique ne suffit pas pour l'épargner au public. Hors du sujet, les vers les mieux tournés, les tirades les plus brillantes n'offrent qu'un magnifique ennui.
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Je traverse rapidement des landes arides, et je me hâte d'arriver à une scène supérieure encore peut-être à celle que nous avons admirée dans le second acte. Polynice s'avance en tremblant vers son père ; Antigone l'encourage ; il fait entendre au vieillard courroucé l'humble voix du repentir. Je ne citerai rien de cette imprécation d'OEdipe , l'un des morceaux les plus célèbres de l'antiquité , et celui que l'on a cité le plus souvent en rendant compte à^OEdipe chez Admète\ j'observerai seulement qu'elle a plus de nerf et de précision dans Sophocle. Je conviens cependant que Ducis l'a enrichie par des traits de maitre; mais ce qui n'appartient qu'à lui, c'est la manière dont il termine la scène : c'est le pardon sublime accordé par le héros à un fils coupable, mais absous par de longs remords.
« Dieux pnissans que j'implore!
H Dieux! vous que j'invoquais pour sa punition , «Enchaînez, s'il se peut, ma malédiction. " J'ai calmé mon courroux, calmez votre colère. «Viens dans mes bras, ingrat! retrouve enfin ton père. « Que le jour un moment rentre encor dans mes yeux « Pour embrasser mon fils à la clarté des cieux.
Malheur au lecteur qu'il faudrait avertir de l'extrême mérite de cette poésie et de ces mouvemens tragiques ! Les scènes qui suivent ne valent pas autant, a beaucoup près. Polynice sort :
on ne sait pourquoi. Il reparaît un moment après, et vient s'offrir pour victime à la place de Thésée. Les dieux refusent cette victime coupable. Thésée vient s'offrir à son tour ; mais, à l'instant même, OEdipe paraît sur les portes du temple : il se présente avec confiance pour apaiser le courroux céleste.
Soixante ans de malheurs ont paré la victime : ses vœux sont exaucés : le ciel s'ouvre ; la foudre gronde; il périt consumé par elle , et va se rejoindre aux dieux.
Le plan de cette tragédie était fort défectueux à l'époque de la première composition ; il l'est beaucoup moins aujourd'hui , mais il l'est encore. Thésée , parlant sans cesse d'Antiope , rappelle la situation où se trouvait Admète. Antiope, qu'on ne voit jamais, devient encore plus froide qu'Alceste. Sophocle s'est bien gardé de diviser ainsi son grand tableau tragique. OEdipe est son personnage principal ; il groupe autour de lui ses autres personnages : Antigone, Thésée, Polynice, Ismène , Créon , le chœur , personnages si importans chez les Grecs. Tout n'est occupé que d'OEdipe ; et de là vient cette puissance d'intérêt qu'iospire l'ouvrage du tragique athénien. Mais il serait injuste en même tems de ne pas sentir et de ne pas faire sentir aux lecteurs que Ducis a rendu la situation d'OEdipo plus intéressante en sup-
primant l'inutile personnage d'Ismène , la sœur d'Antigone.
Ducis mérite aussi des éloges pour avoir supprimé la scène de Créon , scène épisodique et froide , quoiqu'elle motive une assez belle entrée de Thésée. Il est vrai qu'au lieu de ces deux personnages ou trouve, dans la tragédie française, un grand-prétre des Euménides , personnage des plus oiseux et qu'il aurait fallu laisser à l'Opéra; il est encore vrai que cette procession de trois personnages venant tour à tour s'offrir en sacrifice n'est pas d'un grand effet tragique , surtout quand on est près de la catastrophe. Le récit de la mort d'OEdipe avait une grande réputation dans l'antiquité. Il est fait, je le sais, par un personnage subalterne; mais il était possible d'y substituer Thésée lui-même. Ce qui vaudrait encore mieux au théâtre français, dépouillé de la magie du chœur antique , ce qui vaudrait mieux surtout pour des spectateurs avides de longs développemens et avides d'action , ce serait de marcher rapidement au dénouement. Quand OEdipe a pardonné à Polynice, l'intérêt est porté au comble, et ne peut plus décroître : c'est alors qu'il est instant de finir ; c'est alors que Thésée et le peuple d'Athènes doivent arriver au bruit de la foudre et aux derniers accens d'OEdipe , pour être les témoins solennels de sa mort miraculeuse.
Parmi les caractères , celui de Thésée seul est affaibli chez l'auteur français; et, pour ne pas l'affaiblir, il fallait lui conserver l'unité qu'il a dans Sophocle. La situation de Polynice est plus approfondie dans la pièce de Diicis , et contribue davantage à l'intérêt général de l'ouvrage. Pour les caractères d'OEdipe et d'Antigone , je n'hésiterai point à le dire : Ducis les a trouvés beaux dans Sophocle, et les a beaucoup embellis. Je ne connais point sur la scène de personnages qui, dans leur proportion respective, soient plus parfaitement tragiques que l'OEdipe et l'Antigone de la pièce française.
Quant au style , il est aisé de reprocher à l'auteur quelques négligences, peut-être même quelques incorrections , plusieurs expressions dures ou hasardées ; mais , dans un ouvrage étincelant de traits admirables de diction tragique, il n'y a que l'envie et la sottise qui épluchent malicieusement les hémistiches; et, pour les progrès de l'art même, il vaut mieux mettre en lumière des beautés qui s'offrent en foule que des défauts qu'il faut chercher.
Qu'on ne s'attende pas à me voir établir une comparaison suivie entre cet ouvrage et la ti>agédie lyrique du même nom; je pense qu'il n'en saurait exister aucune. Si le succès de la dernière a paru surpasser encore celui de la tragédie dé-
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clamée, qui ne connaît les effets de l'art musical, de cet art remuant et magique , le moins intellectuel, et, par cela même, le plus puissant de tous, puisqu'il est le premier indiqué par la nature, et qu'il est indiqué à toutes les âmes? Au reste, l'estimable auteur du poème ^ a droit aux louanges, pour avoir rassemblé avec adresse et précision toutes les beautés de l'ouvrage de Ducis; il a droit surtout à la reconnaissance , pour avoir offert à Sacchini l'occasion de s'immortaliser en créant le modèle de la mélodie tragique , science , ou plutôt secret qui ne s'apprend pas, qui n'est autre chose que Je beau idéal en expression musicale et dramatique, et qui, depuis la mort de ce compositeur célèbre, n'a été retrouvé que par Méhul dans les beaux morceaux de Stratonice.
Pour résumer ces réflexions , la tragédie que je viens d'analyser restera au théâtre. Elle est loin d'être parfaite, mais elle a des parties de talent qui suffisent pour fonder la destinée des ouvrages de ce genre; elle offre surtout deux scènes de maître , et dont les plus grands maîtres se glorifieraient. Je m'empresse de rendre cet hommage au génie de Ducis. Dans un moment où les arts ne sont presque jugés que par les passions les
I. M. Giiillaid. Il est encore auteiii- de l'opéra des Honices ef do celui à' Ipliigénit: en T nu ride. [^Note de l'Éditeur.
i36 ANALYSE DE L'OEDIPE A COLONE.
plus viles, il est doux pour moi de placer le laïu-ier de Sophocle sur le front d'un vrai poète tragique, qui, dans ses premiers essais, a connu l'éloquence du cœur et la puissance des larmes, et dont l'honorable vieillesse ^ soutient encore aujourd'hui , chez l'étranger, l'antique renommée de notre théâtre.
I . Ducis était âgé de soixante-sept ans lorsqu'il fit représenter sa tragédie d'OEdrpc à Colone. {Note de l'Éditeur.)