TRAGÉDIE DE M. DUCIS
J jORSQUE M. Diicis donna , pour la première fois, au Théâtre - Français sa tragédie à'OEdipe chez Admète , elle eut un succès brillant et mérité. Cependant les amateurs de l'art dramatique lui reprochaient avec justice de s'être défié de ses propres forces , et d'avoir affaibli deux sujets célèbres dans l'antiquité , en voulant les unir ensemble : ce qui rompait à la fois l'unité d'action et l'unité d'mtérêt. Il a obtenu un nouveau succès en resserrant sa pièce en trois actes : les spectateurs ont été charmés de n'avoir plus à blâmer un défaut que les grandes beautés de la pièce rachetaient sans doute , mais n'empêchaient point de remarquer. L'auteur, dont l'amitié m'honore, ayant bien voulu me confier son ouvrage manuscrit , je crois faire plaisir au public en lui pré-
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sentant quelques réflexions sur cette tragédie remarquable , et qui , malgré quelques taches , doit honorer la scène française.
M. Ducis ne commence point comme Sophocle, qui, dès la première scène, présente aux spectateurs OEdipe et son Antigone. Le premier acte (le la pièce française est entièrement préparatoire. La scène est dans le palais de Thésée , roi d'Athènes. Ce prince, inquiet et préoccupé, laisse entrevoir un trouble secret à son confident Arcas; et bientôt il lui raconte le songe effrayant qui le poursuit :
•< Je croyais voir, Arcas, un enfant nouveau-nr ,
« Sur un mont solitaire à périr destiné.
'< Trop fatal ascendant d'une étoile ennemie !
« D'incroyables forfaits devaient marquer sa vie;
« Et, cruels par pitié, les auteurs de ses jours,
« Pour se soustraire au crime, au crime avaient recours.
'< Cet innocent, pi'oscrit par le pouvoir céleste,
• Expirait lentement sous un cyprès funeste;
" Et, passant par ses pieds, un lien rigoureux « L'y tenait suspendu par d'exécrables nœuds.
• Le sang sortait encor de sa double blessure.
'i Pau\Te enfant! qu'as-tu fait, disais-je, à la nature?
« Près de là, sous un roc , une horrible furie , « Des festons de l'hymen ornait sa torche impie; « Et, plus loin, tout à coup j'observe en frémissant « Un sentier, qui fumait d'un meurtre encor lécent. < De ces affreux objets l'étonnant assemblage " Semblait, devant mes yeux, éclaircir un nuage;
aao ANALYSE
« Mais enfin, trop instruit, muet, épouvanté, -' Je reconnais OEdipe et sa fatalité. »
A la place de ce morceau beaucoup plus long , et dont je ne présente que les traits qui ont un rapport direct au sujet de la tragédie , l'auteur avait d'abord composé un autre songe , qui n'était qu'un nouveau récit de la mort d'Hippolyte; plusieurs journaux l'ont publié. Il renferme de très-beaux vers; mais ils sont trop épisodiques dans un OEdipe à Colone. D'ailleurs, un homme d'un talent aussi distingué que Ducis a dû sentir beaucoup mieux que tout autre l'impossibilité de lutter avec avantage contre le récit de Théramène, ce chef-d'œuvre de Racine, et par conséquent de la poésie française.
Phénix ouvre la scène suivante : il vient annoncer à Thésée un étranger, qui lui demande audience. Polynice est peint , dans cette courte scène , avec des couleurs fortement tragiques.
« Dans son superbe ennui ,
«Il m'a paru porter, renfermant sa vengeance,
« Le poids d'un grand malheur et d'une grande offense.
« On voit percer la haine et l'orgueil irrité
« A travers sa douleur et son calme affecté.
•< Quelque tourment secret l'agite et le déchire ;
'c Pourtant il intéresse, il plaît, il vous attire;
« Par son air, par sa grâce, on se laisse charmer;
« Mais, quand son œil se trouble , on frémit de l'aimer. ■
Ce dernier trait est d'une beauté remarquable. Les deux vers suivans peignent bien Polynice.
« Dans ses mobiles traits, où tout fuit, où tout change, « Le crime et la vertu font un affreux mélange. »
Polynice paraît lui-même. Plein du désir de se venger , il vient implorer les secours de Thésée dans la guerre qu'il médite. Le héros les lui refuse avec dignité , sans examiner si cette guerre est légitime. Il connaît les devoirs que lui impose son rang de pasteur des peuples ; il ne veut point exposer par la guerre et l'intérêt de son empire et le sang de ses sujets. Il révèle à Polynice un secret qui justifie ses refus. Ici se trouve une peinture sombre du temple des Euménides; on V remarque ces deux vers d'un beau caractère :
« A l'aspect imprévu de leur temple odieux ,
•< Le voyageur tremblant passe et ferme les yeux. »
La tirade suivante est pleine de poésie tragique; malheureusement les formes poétiques n'en sont plus neuves.
.< Là , mon père charmé , de ses mains triomphantes ,
" Offrit des ennemis les dépouilles sanglantes.
« On eût dit que de loin ces funestes autels
« Repoussaient avec lui ses présens criminels.
« O déesse! dit-il, condamnez-vous ma gloire,
« Quand j'apporte à vos pieds le fruit de ma victoire?
'< Tisiphone, sortant de l'infernal séjour,
<i Vint répondre elle-même, et fit pâlir le jour;
■i).i ANALYSE
" A son aspect allVeux les autels s'ébranlèrent,
". D'une sueur de sang les marbres dégouttèrent.
« Notre encens s'éteignit, et n'osa plus monter.
« Une sourde fureur semblait la tourmenter.
•< Mais à peine au dehors elle allait se répandre,
« Qu'on vit tous ses serpens se dresser pour l'entendre. •■
Comme je vais censurer la totalité du morceau , je saisis du moins l'occasion d'admirer ce dernier trait , qui n'appartient qu'au génie de Ducis. Je continue :
« Frémis, a-t-elle dit, impitoyable roi!
" Le sang de tes sujets va retomber sur toi.
« Quel bien leur a produit la splendeur de tes armes?
« Chacun de tes exploits fut payé par des larmes.
«1 Porte ailleurs tes drapeaux , tes chants victorieux ;
n Les soupirs de ton peuple ont monté jusqu'aux cieux.
n II est temps qu'à leur tour la mort des tiens expie
» Le forfait éclatant de ton triomphe inapie.
n Sèche auprès du cercueil sans v pouvoir entrer:
«Va, c'est là le bienfait que tu dois espérer. "
Nul plus que moi n est éloigné du système de certains critiques qui cherchent partout des réminiscences ; et je sais que dans tous les tems l'ignorance envieuse a dirigé ce reproche banal contre les écrivains les plus originaux ; mais il est impossible que les lecteurs n'aient pas déjà observé que le morceau que je viens de citer rappelle, dans ses formes et dans sa marche entière, ce morceau du quatrième acte de VOEdipe de Voltaire.
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Pour la première fois, par un don solennel,
Mes mains, jeunes encor, enrichissaient l'autel.
Du temple tout à coup les combles s'entrouvrirent ;
De traits affreux de sang les marbres se couvrirent;
De l'autel agité par de longs tremblements
Une invisible main repoussait mes présens;
Et les vents, au milieu de la foudre éclatante ,
Portèrent jusqu'à moi cette voix effrayante :
« Ne viens plus des lieux saints souiller la pureté :
« Du nombre des vivans les dieux t'ont rejeté.
« Ils ne reçoivent point les offrandes impies;
« Va porter tes présens aux autels des furies;
« Conjure leurs serpens , prêts à te déchirer :
« Va, ce sont là les dieux que tu dois implorer. »
Cette tirade , d'une force et d'une précision admirables, comparée avec celle de Ducis, réunit au mérite de l'originalité celui d'une supériorité <|u'on ne peut contester. Elle est de Voltaire, je le sais; mais un poète, qui souvent imite avec tant d'avantage et Shakespeare et même Sophocle, peut facilement trouver dans son imagination des ressources qui lui feront éviter un parallèle dangereux.
Thésée, voulant adoucir ce que son refus peut avoir d'affligeant pour Polynice , lui offre du moins un asile dans ses États. Polynice le quitte en lui répondant, à son tour, par des refus. A peine est- il sorti qu'Eurybate vient annoncer à rhésée l'arrivée d'un nouvel étranger.
« Ses yeux ne s'ouvrent plus à la clarté céleste. « A.U printemps de ses jours, une beauté modeste
< Lui prêtant son appui, ses secours généreux,
'«Aide, soutient, conduit ce vieillard malheureux.
« La noblesse est encor sur son visage empreinte;
'1 On y voit la douleur, mais sans trouble et sans crainte,
« Ses longs cheveux blanchis, agités par les vents,
'< Couvrent son front pensif qu'ont sillonné les ans.
« J'observais dans son port, sur son front immobile,
'< Au milieu de ses maux sa dignité tranquille. »
A ce portrait simple et touchant , où respire tout le talent du poète, le roi d'Athènes reconnaît OEdipe : il se félicite de l'occasion solennelle que lui offrent les dieux amis de l'hospitalité; il se promet d'adoucir la longue infortune d'OEdipe, de sécher les larmes de son Antigone; et, dans les transports d'une joie magnanime , il court au-devant de ces augustes malheureux.
On voit que le premier acte ne contient que trèspeu d'action; et ce n'est pas un reproche que je lui fais, puisque cette action est suffisante pour exciter beaucoup d'intérêt; mais on trouvera, je pense, et trop de confidens et trop de récits. Le songe surtout est un moyen de tragédie dont on a beaucoup usé et abusé ; mais , en accordant à la critique tout ce qu'elle exige, il faut convenir que ce premier acte est plein de vers tragiques, de détails heureux, de beautés de style en plus d'un genre , et qu'il prépare bien le spectateur aux scènes profondes et pathétiques que présentent les deux actes suivans.
Le second acte se passe au bourg de Colone, devant le temple des Euménides. Là, paraît le coupable Polyiiice, solitaire, et poursuivi par les remords. Il observe avec effroi les lieux où résident ces terribles déesses.
« Ces déesses qu'OEdipe, armé de tous ses droits, « Contre des fils ingrats invoqua tant de fois.
Il dévoue aux furies le perfide Etéocle ; mais de quel front l'appeler perfide, et solliciter contre lui la vengeance céleste, après avoir partagé ses crimes? il pense à consulter les Euménides; et de là naît ce beau mouvement :
« .Que pourrais-je en apprendre?
" L'oracle est dans mon cœur: c'est à moi de l'entendre. " Ce cœur, pour consoler mes destins malheureux, •< Ne me répondra pas que je fus vertueux.
Il sent en lui-même une inquiétude qui l'obsède, qui s'attache à tous ses pas.
« Hélas ! aucun vieillard ne se montre à mes yeux « Qu'une voix ne me crie : ingrat , voilà ton père ! «Vois- tu ses cheveux blancs, ses vertus, sa misère?
A la suite de cet aveu déchirant, il jette de nouveaux regards sur tout ce qui l'environne : tout lui offre l'image de Cithéron; mais bientôt il aperçoit un vieillard souffrant , conduit par une jeune femme habillée en esclave. Il s'avance, il les observe avec attention : il reconnaît son père
CEuvi'cs anciennes. IV. ' ^
et sa sœur; et, fuyant à pas précipités, il se dérobe à un spectacle qui lui reproche tous ses crimes.
Après ce beau monologue, paraît le vieillard auguste luttant contre la fatalité : il est conduit par sa jeune et vertueuse Antigone. Là , commence une scène sublime, dont tous les détails mériteraient d'être remarqués, s'ils étaient moins célèbres. Il faut du moins observer que, si elle offre une foule de traits de Sophocle imités ou traduits avec éloquence , elle n'en présente guère moins qui appartiennent à l'auteur français. Beaucoup plus longue que la première scène du tragique grec, elle est pourtant beaucoup plus rapide; elle est aussi plus variée, plus brûlante; elle réunit, eu un mot, à la gravité du cothurne antique les grands mouvemens de Shakespeare. Quoi de plus tendre que cette belle réponse d'Antigone à son père , qui frémit du sort d'une fille chérie!
" Mon sort ! je le préfère
" A l'hymen le plus doux , au trône de mon frère.
'« Hélas ! c'est à mon bras que le vôtre eut recours.
« Si mon sexe trop faible a borné mes secours,
" Par ma tendresse , au moins, j'ai calmé vos alarmes;
«J'ai soutenu vos pas, j'ai recueilli vos larmes;
" Hélas! pour vous nouri'ir, j'ai souvent mendié
« Les refus insolens d'une avare pitié.
« Il semblait ijue le ciel , adoucissant l'outraj^e.
DE L'UKDIPE A COLON E. ■j-i'j
« Aux malheurs de mou père égalât mon courage.
« Seule, au fond des déserts, j'ai marché sans effroi,
« Croyant avoir toujours vos vertus près de moi.
n Vos ennuis sont les miens, ma douleur est la vôtre;
« Nous seuls, nous nous restons, consolés l'un par l'antr*».
«L'univers nous oublie: ah! recevons du moins,
« Moi, vos tristes soupirs, et vous, mes tendres soins.
« Que Thèbe à vos deux fils offre un trône en partage!
« Vous suivre et vous aimer, voilà mon héritage.
Que ces vers doux et touchans contrastent bien avec la suite de cette scène! qu'il est beau le sombre délire d'OEdipe ! que les éclats de son désespoir sont tragiques ! quelle marche et quel dialogue ! et comme les larmes coulent avec facilité, lorsque OEdipe, revenant à lui-même, et se trouvant dans les bras d'Antigone , lui rend avec tant d'abandon ce témoignage de reconnaissance et de tendresse !
'< Oui , tu seras un jour chez la race nouvelle
'< De l'amour filial le plus parfait modèle.
'< Tant qu'il existera des pères malheureux,
n Ton nom consolateur sera sacré pour eux :
« Il peindra la vertu, la pitié douce et tendre;
«Jamais, sans tressaillir, ils ne pourront l'entendre.
Et c'est à l'homme qui a écrit de pareils vers que, dernièrement encore, je ne sais quel journaliste, en rendant compte d'une nouveauté, a reproché, avec autant de dureté que d'ignorance , de n'être jamais ni tendre, ni pathétique! C'est
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ainsi que, depuis long-tems, tous les arts d'imagination sont soumis aux décisions arbitraires d'une foule de juges qui n'en connaissent pas les premiers élémens; c'est ainsi qu'en tout genre les artistes qui font le plus d'honneur à la France sont outragés par des hommes dont les écrits calomnient chez l'étranger, et déshonoreraient, s'il était possible, et leur langue et leur nation ; c'est ainsi qu'en des tems plus brillans pour la littérature, et durant les beaux jours de Voltaire, l'Envie, qui ne se lasse jamais d'être injuste , ni même d'être absurde, dénigrait chaque jour ses chefsd'œuvre naissans, et vantait avec enthousiasme le Gustave de Piron , la Didon de Le Franc , et jusqu'à \ Amasis de La Grange, pièce enterrée dès ce tems-là , mais qu'on voulait ressusciter pour atténuer le succès de Mérope.
Les malheurs d'OEdipe sont près de recommencer. Les habitans du bourg; de Colone se rassemblent autour de lui : ils lui font de vives interrogations sur son pays, sur sa naissance. Au trouble d'Antigone, au désespoir du vieillard, OEdipe est reconnu. Au nom de la religion et des dieux , on l'arrache des bras de sa fille ; on veut le chasser de ces lieux redoutables qu'il a choisis pour asile. Antigone , forte de sa tendresse , et luttant seule contre leur fureur , s'écrie en gémissant :
DE L'OEDIPE A COLONE. :tug
« Qu'importe sa naissance et comment il se nomme ! « C'est un infortuné, c'est un roi, c'est un homme.
Beau mouvement , qui rappelle ce vers de Voltaire :
Il suffit qu'il soit homme, et qu'il soit malheureux;
mais qui le rajeunit par une tournure neuve et rapide.
Thésée accourt, et protège OEdipe. Antigone rassure son père.
« Ah ! revenez à vous : Thésée est dans ces lieux ; « Il contient les transports d'un peuple furieux ; « Il prête ses secours à vous, à votre guide.