OBSERVATIONS
$LR I.E PROJET d'un NOLVEAL DICTIONNAIRE DE l.A LANGUE FRANÇAISE, ET SIR LE DICTIONNAIRE DE l'aCADÉMIE.
i8ui .
l^'iASTiTUT NATIONAL s'occupe d'uii iiouveau Dictionnaire de la langue française . Des commissaires nommés dans les différentes classes de l'Institut préparent les matériaux de cet important ouvrage. On doit espérer beaucoup du travail de la commission , puisqu'elle compte parmi ses membres le judicieux , lélégant Daunou ; Ginguené , distingué par un goût sévère et par de vastes connaissances; Andrieux , l'auteur des Étourdis, comédie aussi piquante que bien écrite; Lacépède, le digne élève de Buffon; et I.aplace , qui, dans le Système du monde ^ a prouvé qu'il possédait l'art d'écrire comme les sciences mathématiques. De si bons esprits ne se croiront pas sans doute les réformateurs de la langue. Ce fut l'erreur de l'Académie française , quand elle ne possédait encore qu'un seul écrivain supérieur, le grand
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Corneille, dont elle avait critiqué le chef-d'œuvre. L'erreur même était poussée fort loin : il s'agissait de supprimer une fouie de termes usités , et jusqu'à la conjonction car. Saint-Évremond publia, dans cette circonstance, une petite comédie en vers, intitulée : Les Académiciens. C'était le cas ou jamais du ridiciduni ucri. La matière était riche ; mais la pièce est pauvre. La raison en est facile à trouver : Saint-Évremond n'était ni bon poète , ni bon plaisant.
Molière , qui était l'un et l'autre , s'est un peu moqué de cette manie dans sa comédie des Femmes savantes. Il y jouait l'hôtel Rambouillet ; mais , à l'hôtel Rambouillet , on faisait la guerre aux mots surannés. Aujourd'hui c'est tout le contraire ; et beaucoup de gens peut-être ne haïssent dans les nouveaux mots que les idées et les institutions nouvelles.
Il faut cependant y prendre garde : tel mot que l'on croit né avec la république française fut contemporain de la monarchie. Qu'on nous passe constitution, ne fût-ce que pour la constitution Unigenitus. Tous les jours on use ô^ adresse; on envoie des lettres à leur adresse; ne pourrat-on plus faire une adresse au peuple français? Quant à civique, citoyenne , mots que beaucoup de gens voudraient proscrire comme suspects de nouveauté, qu'ils se rassurent : ce sont de vieux.
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mots. Voltaire, il y a plus de quarante ans, écri- A'ait dans V Orphelin de la Chine ^
Vous êtes citoyenne avant que d'être mère.
Voudrait-on interdire les vertus civiques à nos magistrats? les palmes civiques à nos guerriers? et n'y a-t-ii pas moyen de tolérer ces expressions en faveur de la couronne civique?
Assurément, lorsqu'on fait ou qu'on refait un dictionnaire, lorsque dans un ouvrage, quel qu'il soit, on veut être législateur de la langue française, il faut éviter avec soin le néologisme; mais il ne faut guère moins éviter le ridicule; et c'est ce à quoi l'on n'a pas toujours songé. L'abbé Desfontaines , par exemple , remarquable par son goût et par ses goûts; ce tant digne prêtre, qui se proclamait le défenseur des mœurs et de la religion ; ce grand critique , qui dénigrait avec amertume les vers de la Mort de César et à'jdlzire , mais qui retrouvait le style de Racine dans la Didon de Pompignan , l'abbé Desfontaines donc publia, vers 17^0, un dictionnaire du néologisme. Les deux écrivains spécialement attaqués dans ce pamphlet sont , comme de raison , les deux plus célèbres de cette époque , Fontenelle et Voltaire, distingués surtout par la politesse , l'élégance et la pureté de leur diction. Il les blâme , entre autres choses , d'avoir écrit une léte idtière, un
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esprit conséquent. Ces expressions étaient et sont restées françaises. Comme le prétendu Quintilien tranchait avec audace et raisonnait mal , on rit aujourd'hui de son ignorance altière et de son esprit peu conséquent.
Beaucoup plus récemment , le citoyen La Harpe, dans une brochure sur la langue révolutionnaire, a proscrit le vçrhe fanatiser. Il vaudrait encore mieux anéantir la chose. Je n'examine cependant pas s'il a raison ; et c'est le servir à souhait : il aime assez qu'on l'en croie sur parole. Mais il pose une règle générale. La voici: Aucun adjectif en ique ne peut produire un verbe en iser. La décision est tranchante, ainsi qu'il convient au maître. Il ajoute : notre langue le prouve par le fait. Malheureusement le maître a tort et sur le fait, et par conséquent sur l'axiome. Ne peut - on le lui démontrer par un genre d'argument que l'on appelle ad hominem? ne peut -on lui dire?
Si par une muse électrique L'auditeur est électrisé, Votre muse paralytique L'a bien souvent paralysé.
Mais, quand il est tyrannisé , Parfois il devient tyrannique :
Il siffle un auteur symétrique; Il rit d'un vers symétrisé , D'un éloge pindarisé.
Et d'une ode anti-pindarique.
Vous avez trop dogmatisé :
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Rcnoncoz an ton dogmatique; Mais restez toujours canonique, Et vous serez canonisé'.
Ce petit impromptu, fait sans loisir, pourra trouver grâce aux yeux du citoyen La Harpe ; car les vers en sont presque aussi bien tournés que ceux des Commandemens de Dieu et de l'Église. Mais laissons l'abbé Desfontaines et le citoyen La Harpe. Revenons aux dictionnaires.
C'est en i656 que Pascal, qui ne fut point de l'Académie française , fixa notre langue dans ses admirables Lettres provinciales. Le Dictionnaire de l'Académie ne parut qu'en 1694. Avant cette époque. Corneille, Racine, Boileau, Molière, La Fontaine , Bossuet , Fénélon , avaient publié tous leurs chefs-d'œuvre; Fléchier, ses Oraisons funèbres; J^a. Bruyère, ses Caractères ; Qmnâiût même , ses Opéra. On peut répondre que Vaugelas , en 1647 ? ^vait donné ses remarques sur la langue; mais, si
Vaugelas n'apprend point à bien faire un potage,
(Molière, Femmes Savantes, Acte II, scène vu.)
il n'enseigne pas plus l'art d'écrire. Ni lui, ni l'abbé Dangeau , ni aucun puriste de profession
I. Cette épigramme se retrouve dans le troisième volume des OEuvres anciennes , page /(/|0, présente édition.
Note de l'Éditeur. )
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jusqu'à nos jours inclusivement , n'a enrichi la littérature, je ne dis pas d'un excellent ouvrage, mais seulement d'une page excellente. Ils ressemblent tous à l'abbé d'Aubignac, qui croyait avoir donné des lois aux poètes tragiques : il voulut passer du précepte à l'exemple, et composa en mauvaise prose la plus mauvaise tragédie ' qui ait jamais paru. Les vrais grammairiens, Condillac et Duraarsais, ont composé des ouvrages utiles et d'un mérite éminent ; mais c'étaient des esprits philosophiques ; car je ne pense pas que ce mot soit encore supprimé , comme sentant la révolution. Ils appliquaient à la grammaire une analyse fine et profonde : à cet égard , comme en tout le reste, ils n'avaient rien de commun avec les jurés peseurs de diphthongues.
Si le Dictionnaire de V Académie n'a pas influé sur les chefs-d'œuvre du dix- septième siècle, assurément, dans le dix-huitième, il n'a pas augmenté d'influence. On ne l'a pas plus consulté pour écrire X Esprit des Lois, le Siècle de Louis XI P', Emile, V Histoire 7iaturelle, (]ii on n'a consulté le Die-
I. Zénohie. CeUe tragédie fut sifflée à outrance. On se rappelle, à cet égard, le bon mot du prince de Condé. « Je " sais bon gré à l'abbé d'Aubignac d'avoir si bien suivi les • règles A'Aristote ; mais je ne pardonne point aux règles i A'Aristntc d'avoir fait faire à l'abbé d'Aubignac une si mé- « chante Hagédie. " [f^ntc de l' Éditeur.)
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tioiinaire des Pâmes pour mettre en vers Mahomet, la Pucelle^ le Méchant ^ ou la belle traduction des Géorgiques.
En général, c'est après et d'après les bons écrivains qu'ont été composés les meilleurs dictionnaires; mais un dictionnaire, si bon qu'il soit, n'a jamais produit ni guidé un bon écrivain. C'est donc aux écoles publiques, aux jeunes gens, aux étrangers , que l'Institut national peut rendre un important service , non pas en retouchant le Dictionnaire de V Académie , mais en rédigeant un nouveau Dictionnaire, qui soit conçu avec méthode, qui présente des définitions claires et précises, l'étymologie , les racines des mots, et des exemples habilement choisis dans les auteurs classiques, depuis Malherbe jusqu'à Voltaire, depuis Pascal jusqu'à Buffon. L'excellent Dictionnaire italien de l'Académie délia Crusca office un modèle en ce dernier point.
Ce n'est pas sur ce plan qu'est rédigé le Dictionnaire de V Académie fi'ançaisc ; pour mieux dire, il est remarquable par l'absence de plan. Point d'étymologies; nulle clarté dans les définitions; des rédactions vagues, incomplètes. Quant aux phrases composées tout exprès pour faire autorité , elles fournissent presque toujours des exemples de mauvais style , souvent des modèles de ridicule. Ce travail malheureux est digne, en
SUR LE NOUVEAU DICTIONNAIRE. ^5; tous sens, du mépris qu'il inspirait à Voltaire dans les derniers teras de sa vie. Et qu'on n'appelle point au secours d'un pareil ouvrage tous ces grands écrivains, tous ces classiques fameux qui ont fait la gloire de l'Académie , parce qu'ils y ont apporté leur gloire! ils sont innocens du Dictionnaire. L'ouvrage appartient tout entier à la foule des immortels de profession. Les noms de la plupart sont restés ensevelis dans le recueil poudreux des harangues académiques; quelques-uns, tristement célèbres , ne sont connus de la postérité que par les satires de Boileau.
OEuvies aiiLiViinesi. IV.