UNITÉS DE JOUR ET DE LIEU
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On ferait très-bien de s'en tenir à la pratique et à la théorie des Grecs. On observerait mieux l'unité d'action. On garderait l'unité de jour, sans croire que ce fiât un grand défaut de s'étendre jusqu'à deux jours , si cette licence produisait de véritables beautés, ou si elle était nécessaire dans un sujet d'ailleurs bien choisi. On ne croirait pas non plus que ce fût un défaut de se renfermer dans l'enceinte d'une ville , quelquefois même d'en sortir. On se garderait bien de changer souvent le lieu de la scène: ce qui deviendrait fatigant et pénible. On se garderait, bien plus, de passer d'un royaume dans un autre , de renfermer dans une pièce toute la vie d'un héros, ou même de s'étendre souvent au-delà d'un jour. L'indispensable unité d'action est le principe qui saura guider le poète. Une action simple , comme doit être celle des poèmes dramatiques, peut se nouer et se dénouer naturellement dans un seul jour ; mais, je le répète, une action importante pour un peuple entier ne peut avoir que bien rarement tous ses progrès dans un palais, jamais dans une seule chambre.
1 . Voyez la Poétique d'Aristote , chap. V , § 3 , sui' la différi nre de la tragédie et de l'épopée. {^Note de l'Éditeur.^
DE LA VRALSEiMBLANCE
(Extrait d'un ouvrage intitulé: La. Tragédie.)
J jE plaisir qui résulte de la tragédie est fondé sur l'accord du vraisemblable et du merveilleux dans un sujet qui excite la terreur et la pitié. Un événement digne de la muse tragique n'est pas un événement commun. Il est très-rare de voir le fils d'un roi qui , sans le savoir, tue son père , et épouse sa mère ; et peut-être cette affreuse infortune n'estelle arrivée qu'à OEdipe. L'aventure de Phèdre , d'Oreste , d'Iphigénie , en un mot les conjurations, les grandes catastrophes , sont des choses rares ; et leur importance les rend merveilleuses; mais, plus ces aventures sont merveilleuses et rares, plus il faut les représenter d'une manière qui les rende croyables, mêler adroitement les incidens les plus ordinaires de la vie à ces incidens extraordinaires, gagner ainsi la confiance du spectateur, en lui faisant voir que des causes naturelles
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peuvent amener un effet surprenant. Mais, si vous préparez une action extraordinaire par des moyens invraisemblables et contraires à la nature, d'une chose merveilleuse vous en faites une chose impossible, qui ne doit plus mériter la croyance des gens sensés ; vous révoltez l'amour-propre du spectateur éclairé , qui s'aperçoit que vous cherchez à le tromper, que vous voulez exciter sa pitié par des malheurs imaginaires, qui n'ont jamais pu exister.
L'esprit n'est point ému de ce qu'il ne croit pas.
(BoiLBAc, Art poétique, chant III. )
N'avez-vous pas vu souvent dans la société des gens qui aiment à conter des aventures étonnantes et souvent inventées à plaisir? Parmi cette espèce de menteurs, il y en a quelques-uns d'agréables et beaucoup de maladroits : c'est une image parfaite des poètes. Que la même aventure tragique et merveilleuse soit contée par ces deux sortes de menteurs, l'un vous la présentera sous un jour si faux, y mêlera des circonstances si peu naturelles et si choquantes, qu'au lieu d'être touché de son récit, vous rirez de sa maladresse; et peut-être serez- vous indigné de l'impudence de cet homme qui vous prend pour un enfant ou un stupide , et veut vous persuader des faussetés évidentes. Mais écoutez l'autre : il accompagnera les faits de circonstances si vraisemblables , il aplanira les difti-
cultes qui suspendent votre confiance d'une manière si naturelle, par des raisons si insinuantes et si plausibles; enfin, il vous conduira de vraisemblance en vraisemblance avec tant d'art et de simplicité jusqu'à l'action merveilleuse qu'il veut faire croire, qu'enfin elle vous paraîtra vraie, et que vous serez ému, attendri du même fait qui, dans la bouche de l'autre, n'aurait excité que vos risées et vos mépris.
Il en est de même au théâtre. La vraisemblance est la source principale du plaisir que le poète nous donne: plus il choque la vraisemblance, plus il diminue et détruit notre plaisir. Cela est si vrai que les règles de l'art dramatique , c'est-à-dire , les observations sur les moyens de plaire que cet art doit employer, tendent presque toutes à maintenir la vraisemblance , comme les unités d'action , de jour et de lieu , les entrées et les sorties des acteurs, tout ce qui concerne l'exposition, la simplicité du nœud et le dénouement, qui doit être un effet merveilleux , mais vraisemblable , d'une cause naturelle. Les autres règles générales et particulières qu'on donne encore sur les caractères, les mœurs, les sentimens , les passions, le dialogue, ont aussi pour objet de faire respecter la vraisemblance. Ainsi l'on peut dire que l'auteur qui la viole sans ménagement n'a pas la première notion de l'art dramatique.
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J'avoue que le plus souvent ce qui paraît invraisemblable aux esprits éclairés et habiles n'est point aperçu des yeux faibles et ignorans ; que, par cette raison, des pièces qui produisent une grande impression sur la foule n'en font qu'une très -médiocre sur l'âme des connaisseurs; mais l'expérience a démontré que, dans les arts comme en toute chose, pour plaire long-tems, il faut plaire aux esprits bien faits.
Quel est l'ouvrage admiré des gens habiles qui n'ait pas obtenu tôt ou tard les suffrages de la multitude ? Mais quels sont les ouvrages à qui les seuls applaudissemens de la multitude aient pu donner une longue vie ? Il ne faut donc pas dire qu'on doit pardonner les invraisemblances d'une pièce en faveur du plaisir qu'elle nous procure, puisqu'en effet elles troublent ce plaisir que nous cherchons; et, par la même raison, l'on ne doit pas demander à quel point l'illusion du théâtre peut permettre les invraisemblances, puisque, dans tous les cas , les choses invraisemblables détruisent l'illusion. Cependant il est très-raisonnable de dire qu'on doit excuser de légères fautes contre l'invraisemblance , lorsqu'il en résulte des beautés assez grandes pour faire oublier ces défauts. Si , au contraire , ces défauts sont grossiers et multipliés , les beautés qui en peuvent naître touchent faiblement; l'effet qu'elles produisent est
trop momentané, trop contraire par l'impatience qu'on éprouve avant d'y arriver, pour laisser une impression durable et profonde. On peut donc assurer que l'invraisemblance théâtrale ne doit jamais aller jusqu'à l'absurdité ; que c'est là le point où elle doit s'arrêter; et que des situations, quelque brillantes qu'elles soient, ne peuvent plaire aux bons esprits, si elles sont fondées sur des moyens absurdes.