DU THÉÂTRE
13 juin 1',
\jE\jiL qui pensent, et qui savent exprimer leurs pensées, sont les plus redoutables ennemis de la tyrannie et du fanatisme, ces deux grands fléaux du monde. L'imprimerie doit détruire à la longue la foule innombrable des préjugés. Grâce à cette découverte , la plus importante de toutes , on ne verra plus l'esprit humain rétrograder, et des siècles de barbarie succéder aux siècles de lumières. En vain ceux qui sont intéressés à ti'omper les peuples voudraient maintenant ralentir la communication des idées : la persécution contre les livres ne fait qu'irriter le génie. Elle ne saurait empêcher, ni même retarder, les révolutions qui s'opéreront, de siècle en siècle, dans l'esprit général; et les persécuteurs ne réussiront qu'à se rendre odieux , en troublant , il est vrai , le repos
des écrivains illustres , mais en augmentant leur célébrité.
IL Cependant , lorsqu'un gouvernement s'efforce , quoique infructueusement , de gêner , de quelque manière que ce soit, le commerce des pensées , on peut en conclure , sans hésiter , que la nation soumise à ce gouvernement ne connaît aucune liberté. Lorsque cette nation, lasse d'être avilie, veut ressaisir des droits imprescriptibles, elle doit commencer par secouer ces entraves ridicules qu'on donne à l'esprit des citoyens; alors il devient permis de publier ses pensées sous toutes les formes possibles. Il ne faut pas s'imaginer qu'on pense librement chez une nation où le théâtre est encore soumis à des lois arbitraires, tandis que la presse est libre ; et ce n'est pas à la fin du dix-huitième siècle que des Français peuvent contester l'extrême importance du théâtre.
III. Les mœurs d'une nation forment d'abord l'esprit de ses ouvrages dramatiques; bientôt ses ouvrages dramatiques forment son esprit. L'influence du théâtre sur les mœurs n'a pas besoin d'être prouvée , puisqu'elle est indispensable. L'amour - propre , mobile de toutes les actions humaines , principe des bonnes et mauvaises qualités chez tous les hommes , les rend peu disposés à profiter de l'instruction directe; mais, dans une belle pièce de théâtre , le plaisir amène le spec-
tateur à l'instruction sans qu'il s'en aperçoive , ou qu'il puisse y résister. L'homme est essentiellement sensible. Le poète dramatique, en peignant les passions , dirige celles du spectateur. Un sourire qui nous échappe en écoutant une pièce comique, ou, dans l'éloquente tragédie, des pleurs que nous sentons couler de nos yeux, suffisent pour nous faire sentir une vérité que l'auteur d'un traité de morale nous aurait longuement démontrée. Ajoutez que notre sensibilité, et même nos lumières , sont infiniment augmentées par celles de nos semblables qui nous environnent. Un livre dispersé dans les cabinets parvient à faire lentement une multitude d'impressions différentes, mais isolées, mais presque toujours exemptes d'enthousiasme. La sensation que fait éprouver à deux mille personnes rassemblées au théâtre français la représentation d'un excellent ouvrage dramatique est rapide, ardente, unanime ; elle se renouvelle vingt fois par an dans toutes les villes de France , dans toutes les capitales de l'Europe ; et, quand l'ouvrage est imprimé, il unit à ce grand effet, qui lui est particulier, le seul effet que peut produire un bon ouvrage d'un autre genre.
IV. Un gouvernement équitable encouragerait tout ce qui peut corriger les mœurs publiques. Un gouvernement éclairé concevrait que, plus les
hommes seront instruits , plus ils tendront à l'égalité politique , seule base solide d'une constitution. Un gouvernement, ami des hommes, voudrait le bonheur de chaque citoyen , et l'éclat de la société entière. Mais le bonheur de chaque citoyen dépend de l'égalité politique de tous les citoyens; et, plus chaque citoyen est heureux dans son intérieur , plus la société entière est puissante et respectable au dehors. Tout dépend donc , pour une nation , de la masse de ses lumières. Le gouvernement est donc coupable envers une nation , quand il gène la publication de la pensée en tout ce qui ne nuit point au droit des citoyens. Or , comme ce droit des citoyens est essentiellement égal pour tous , il est très-évident que les différentes manières de publier sa pensée doivent être également libres. II doit donc être permis de représenter ce qu'il est permis d'imprimer. Il ne peut être nuisible de faire réciter ce qu'il est utile d'écrire.
V. Sous la régence d'Anne d'Autriche , et dans la jeunesse du roi Louis XIV, la nation française commençait à s'instruire en écoutant , à son théâtre , les scènes admirables de P. Corneille , et les excellentes comédies de Molière. Ces deux poètes lui apprenaient à penser , tandis que ses pluséloquens prosateurs bornaient encore tout leur génie à défendre Jansénius, ou à flatter en chaire les
princes morts et les princes vivans; mais, quand on s'aperçut de cette route nouvelle que la raison se fravait en France , on résolut de la lui fermer. Plus nos poètes dramatiques avaient illustré la nation chez l'étranger, plus on sut les avilir; et, plus leur art parut propre à former des hommes libres, plus on crut devoir rendre esclaves tous ceux qui le cultivaient. Ce n'est donc point assez d'avoir composé en France une pièce de théâtre; ce n'est point assez d'avoir à essuyer les intrigues, les cabales , les dégoûts sans nombre, inséparables de la carrière dramatique ; ce n'est point assez d'avoir à supporter les tracasseries les plus étranges, les rivalités les plus humiliantes! Pour faire représenter une pièce, il faut monter d'échelon en échelon : de M. le Censeur royal à M. le Lieutenant-général de police; quelquefois à M. le Ministre de Paris ; quelquefois à jM, le Magistrat de la librairie ; quelquefois à M. le Garde-dessceaux : voilà pour la ville. Veut -on faire représenter sa pièce à la cour ? c'est une autre échelle à monter. Il faut s'adresser à M. l'Intendant des plaisirs dits Menus, et de M, l'Intendant des plaisirs dits Menus à jNI. le premier Gentilhomme de la chambre en exercice. Tous ces messieurs ont leur coin de magistrature, leur droit d'inspection sur les pièces de théâtre , leur privilège ; car où n'y en a-t-il pas en France ? Il est bien vrai qu'une
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pièce peut être représentée à Paris et à la cour, quand il est avéré qu'elle ne contrarie aucune opinion particulière d'aucun des arbitres ; mais on doit sentir, en récompense, que rien n'est moins possible , quand la pièce n'est pas tout-àfait insignifiante.
VL On a établi des Censeurs , agens subalternes du gouvernement, qui recherchent avec un soin scrupuleux, dans les pièces de théâtre, ce qui pourrait choquer la tyrannie, et combattre les préjugés qu'il lui convient d'entretenir. Tout ce qui est dépourvu de sens est approuvé par ces messieurs ; les adulations basses et rampantes sont protégées ; les farces même les plus indécentes sont représentées sans obstacle; les vérités fortes et hardies sont impitoyablement proscrites. La mission des Censeurs est de faire la guerre à la raison, à la liberté. Sans talens et sans génie, leur devoir est d'énerver le génie et les talens. Ce sont des eunuques qui n'ont plus qu'un seul plaisir: celui de faire d'autres eunuques.
VIL Du moins, si l'on connaissait des lois établies qu'il ne fût pas permis de transgresser; s'il y avait des bornes marquées au-delà desquelles le génie ne pourrait plus avancer impunément; si l'on savait bien précisément jusqu'à quel point la raison est tolérée en France; quelque circonscrit que fût le cercle des idées, en rougissant
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de ravilissement où la nation est plongée, en gémissant sur la tyrannie qui nous environne, nous pourrions tenter de nous y soumettre; mais tout est arbitraire ; tout suit la volonté d'un Gardedes- sceaux, d'un Lieutenant-général de police, ou même d'un Censeur. C'est du caractère particulier, c'est du degré de lumières, c'est du caprice de quelques hommes , que dépend la permission de représenter une pièce de théâtre. Crébillon déclarant à l'auteur de Mahomet qu'il lui est impossible d'approuver cette pièce, Crébillon suffit pour suspendre , pendant plusieurs années, la représentation d'un chef-d'œuvre'. 11 faut obtenir le suffrage d'un souverain pontife ^ , moins scrupuleux parce qu'il était plus éclairé ; il faut contre-balancer le refus d'un rival timide et jaloux, en trouvant un censeur raisonnable; il faut vaincre la froide obstination d'un prêtre octogénaire^, et de quelques autres ministres, à peine capables de comprendre cette profonde tragédie.
VIII. Quand la comédie du Tartufe^ écrite soixante ans auparavant , fit marcher la nation
1. Voy. l'Épître à Voltaire , yjc'gy io, tumr III des OEuvrcs anciennes. [Note de lEditeur.)